










En accordant à Lev Yachine le titre de premier joueur d'Europe pour 1963, le jury de France Football chercha à couronner non seulement l'année du géant soviétique, mais aussi une carrière prodigieuse que l'on croyait terminée sans gloire au terme d'une décevante Coupe du monde 1962 au Chili. Sur les vingt et un votants, il récupéra onze fois la première place, contre cinq fois, seulement, à son plus sérieux rival, le milieu de terrain italien Gianni Rivera, celui-ci relégué à 17 points. Dernier monstre sacré du football, le gardien de but de l'URSS et du Dynamo Moscou (champion d'URSS, quart-finaliste de la Coupe d'Europe des nations et meilleur joueur du Reste du monde) obtenait, à l'âge de trente-quatre ans, une sorte de consécration face à une opposition jeune et ambitieuse au sein de laquelle Law et Eusebio pointaient leur nez. Premier (et seul) gardien à figurer au palmarès du Ballon d'Or, Yachine appartenait à une génération qui, lentement mais sûrement, tendait à disparaître de la grande scène du jeu. Ainsi, Matthews (lauréat 1956), Di Stefano (1957 et 1959) et Kopa (1958) ne figurèrent même pas dans un classement où Masopust (1962) rentrait dans le rang et où Suarez (1960) ne comptait que cinq points. Une page se tournait et, en même temps, justice était faite pour un gardien unique au monde. |
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| IL A TOTALEMENT LIBÉRÉ LE POSTE | ||||||||||
Lev Yachine a créé un jeu de gardien
de but tout à fait nouveau : sans doute fut-il
inspiré par l'exemple du Bulgare Sokolov qu'il
avait vu jouer dans sa jeunesse, sans doute le Hongrois
Grosics fut-il lui aussi, il y a une dizaine d'années,
un précurseur ; mais aucun gardien avant Yachine
n'avait cherché autant la libération du
poste. Il a trouvé une nouvelle dimension : à
l'évolution en hauteur et en largeur qui exige
du gardien des qualités naturelles de détente,
il a ajouté le placement en profondeur qui transforme
le spécialiste en un arrière supplémentaire
et en un véritable joueur de champ. Yachine fit d'ailleurs de curieux débuts dans le football : il avait seize ans en 1945 et il était le gardien de but de l'équipe de hockey du Dynamo, il était un jeune apprenti serrurier et ajusteur lorsqu'un jour, au cours d'un entraînement, des footballeurs qui cherchaient un gardien de but firent appel à lui. D'un seul coup, Yachine s'imposa dans son nouveau sport. Tout de suite, sa personnalité très forte éclata. C'est qu'il aime jouer dans le champ de jeu, balle
au pied. A l'entraînement, il consacre des heures
à la jonglerie, au contrôle, au dribble,
aux passes. Il travaille comme un avant ou comme un
arrière. Et dans ses petits matches de mise au
point, il prend place dans l'attaque et y fait brillante
figure. Seule concession qu'il fasse à sa spécialisation
: un exercice très particulier, très violent,
très utile. Il se plante devant un mur, à
deux trois mètres de celui-ci, et il demande
à un ou deux coéquipiers auxquels il tourne
le dos, de frapper très fort et sous tous les
angles contre le mur. Ainsi Yachine travaille-t-il ses
réflexes et sa détente sur des tirs qu'il
ne voit pas partir. Sa morphologie seule explique son
style, son jeu et son comportement sur le terrain :
avec ses bras et ses jambes qui n'en finissent pas et
que rend plus long encore son équipement tout
noir, avec ses mains de géant, avec sa détente
de chat, il est presque imbattable sur les balles aériennes.
Mais chose exceptionnelle chez un gardien de haute taille,
il est d'une grande souplesse, il se montre très
habile à détourner les balles à
ras de terre, grâce à une souplesse de
reins hors du commun. Son placement sur les tirs adverses
est si imprévu, si naturel qu'il semble attirer
le ballon. Sa présence paraît d'ailleurs
paralyser les attaquants adverses.
JEAN-PHILIPPE RÉTHACKER
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