Maghreb Football Club

JSK, le printemps kabyle

La JS Kabylie, club étendard du football algérien, est un monument en péril. Pointé du doigt pour sa gestion calamiteuse, Moh Cherif Hannachi, le président du club depuis 1993, est désormais contesté et en terrain miné. Autopsie.

La colère gronde. Imazighen (Les hommes libres) sont dans la rue. Les supporters de la JSK veulent leur printemps berbère. Un seul mot d'ordre pour les contestataires qui ont manifesté : «Hannachi dégage.» Après une première salve de 4 000 personnes, le 30 ami dernier, ils étaient près de 10 000 à sillonner les rues de Tizi Ouzou, ce 16 juin, pour réclamer le départ de Mohand Chérif Hannachi, président de la JS Kabylie.

Dans un calme olympien, les manifestants se sont dirigés vers le siège de la Wilaya (Préfecture), et ont brandi des pancartes où il était inscrit «Tous ensemble pour sauver la JSK, notre symbole» ou des portraits de Hannachi avec la mention «Je suis le problème». 

Le meilleur palmarès du pays

Dans une lettre remise aux autorités, les marcheurs ont qualifié la gestion du président Hannachi de «mafieuse» et de «catastrophique». Parmi eux, Ali Fergani, ancien joueur et entraîneur du club, et surtout capitaine de la grande équipe d'Algérie des années 80, nous explique son engagement : «J'ai apporté ma caution au comité de sauvegarde de la JSK et j'ai donc manifesté dans ce cortège respectueux mais déterminé.»

Dans cet immense cortége, d'autres fils du club sont présents. On y retrouve Djamel Menad, ancien joueur et entraîneur, et vainqueur de la CAN 1990 avec les Fennecs. Mouloud Iboud, président du club de 1980 à 1990, a aussi marché pour témoigner sa désapprobation de la politique sportive de Hannachi.
La JS Kabylie, phare régionale et fierté nationale, est en déliquescence. Les Canaris de la Djurdjura vont mal et ont progressivement disparu des radars du football algérien. Pourtant, le club dispose du meilleur palmarès du pays (27 titres) : Quatorze titres de Champion d'Algérie, cinq coupes nationales.

Sur le plan continental, il est aussi au firmament avec deux C1, une C2, trois C3 et une Supercoupe d'Afrique. La JSK a tout gagné. Au niveau africain, le club a toujours suscité de la crainte et du respect. Mais ça c'était avant. Depuis 2011 et une coupe nationale remportée, les Canaris n'ont plus rien gagné. Le dernier titre de champion remonte à 2008.
Les manifestants sont (très) nombreux et déterminés.
Les manifestants sont (très) nombreux et déterminés.

«On ne voit plus aucun joueur de la JS Kabylie en équipe nationale»

Sur les dernières années, c'est la dégringolade. Inimaginable entre 1980 et 2008, le club flirte désormais avec la relégation. Pire encore : «On ne voit plus aucun joueur de la JS Kabylie en équipe nationale», déplore encore Ali Fergani, l'ancien capitaine d'El-Khedra. Le club a été l'un des fournisseurs officiels de la sélection algérienne pendant plus de 40 ans...

Avant son arrivée à la tête du club en 1993, la JS Kabylie avait usé d'un seul duo d'entraîneurs de 1977 à 1990 pour des résultats extraordinaires. À la tête des Canaris, Hannachi a nommé 36 techniciens en 22 ans (!) «La valse des entraîneurs est incroyable. Rien que l'an dernier, il a changé trois fois d'entraîneurs. Il a pris le Belge Hugo Bross et nous a expliqué que c'était le meilleur. Quelques semaines plus tard, le président nous a dit qu'il était nul et que c'est lui qui faisait l'équipe. Il a une instabilité chronique, lâche Fergani. Il y a deux ans, avec Azzedine Aït Djoudi (NDLR : ancien entraîneur de la JSK) le club avait terminé deuxième et finaliste de la Coupe d'Algérie. Hannachi l'a viré et a changé quatorze joueurs entre les deux saisons...C'est une gestion catastrophique et indigne du haut niveau. Il faut savoir quitter la table...», ajoute celui qui a conduit la JS Kabylie au titre de C1 en 1990. 

De nombreux supporters dans les rues pour demander le départ du président de la JSK

Pour Hannachi, s'il manque des joueurs du cru, c'est à cause de l'absence de terrains vagues...
Avec l'Oranie, l'Algérois, la Kabylie est une des terres de football les plus fertiles du pays. Dans une région où il existe un vivier de talents incroyables, Moussa Saïb, meilleur passeur de L1 en 1996 avec Auxerre, est le dernier très bon joueur à avoir été exporté de Kabylie vers l'Europe.

Comme beaucoup d'autres clubs du pays, Hannachi a fait le choix de dilapider les subventions en surpayant des joueurs moyens pour des résultats à court terme et souvent décevants. Interrogé à ce sujet, il y a deux ans, il nous avait expliqué que le manque de joueurs du cru était en rapport avec la nouvelle géographie urbaine du pays. «On ne sort plus de joueurs parce qu'il n'y a plus de terrains vagues...»

Une excuse pour masquer cette insuffisance. Le club n'a, en effet, jamais investi dans un centre de formation. Une situation que déplore aujourd'hui Fergani : «Il ne fait absolument rien pour les jeunes. La JSK, ce n'est pas l'Athletic Bilbao car c'est ouvert à tout le monde, poursuit Fergani, remonté. Mais il faut travailler sur une formation locale. La JS Kabylie aurait dû avoir un centre de formation depuis très longtemps.» Fergani estime que la JSK n'a pas su regarder ce qu'elle avait juste à côté de chez elle. «Le potentiel du bassin kabyle est fantastique et le club devrait être en symbiose avec les petits clubs de la région pour récupérer les meilleurs talents. La chance de la JS Kabylie, c'est qu'elle représente une région. Elle doit en tirer le maximum. Avec du travail et une philosophie mise en place, cela pourrait être une petite Barcelone».

«La JS Kabylie est en danger. »

Plus que la Masia barcelonaise, c'est plutôt la Grèce antique qui inspire le boss kabyle. L'art de la démission et du plébiscite factice de la vox populi. Le Marronnier à l'algérienne : «Il démissionne pour le spectacle et le folklore. Ça c'est de la publicité, déplore Fergani. C'est un club qui a complètement reculé sur le plan national et continental. Et ça, quand c'est aussi long, ce n'est pas de la faute que des entraîneurs, mais ça implique la responsabilité du président.»

Dépassé par les clubs de l'Algérois et, surtout, par l'ES Sétif, désormais tête de gondole du foot algérien sur le continent, la JS Kabylie a surtout fait parler d'elle dans la rubrique ''faits divers'' avec la mort d'Albert Ebossé. L'attaquant camerounais est décédé la saison dernière après un jet de projectile à la fin de la rencontre entre les Canaris et l'USM Alger. La communication, d'un cynisme absolu, du boss de la JSK avait choqué : «Faut aussi dire les quatre vérités. Ebossé a trop forcé ce jour-là. Il a beaucoup couru. On a vu à travers la vidéo qu'il était entré à l'intérieur du tunnel, ensuite, il est tombé. C'est pour cela que nous continuons à chercher ce qui s'est passé. Quoi qu'il en soit, je ne pense pas que ce soit un projectile qui l'ait touché car il était déjà entré dans le tunnel .» Et de poursuivre : «C'est possible qu'il ait glissé sur une flaque d'eau ou quelque chose comme ça.» Une version surréaliste contredite dans la foulée par le parquet de Tizi Ouzou. 
 
De son côté, Ali Fergani conclut sobrement : «La JS Kabylie est en danger. Ce club est mythique, respecté en Algérie. C'est désormais une équipe quelconque qui a perdu son âme et qui n'est plus en symbiose avec son public. Hannachi n'est pas à la hauteur de ce grand club.»

Indéboulonnable, Moh Cherif Hannachi est à la tête du club depuis 1993. Au sommet au début des années 2000 avec un triplé en Coupe de la Confédération, il a su tisser un solide réseau de soutien auprès de la sphère politique. Même son conflit avec Mohamed Raouraoua, le puissant président de la Fédé algérienne, ne l'a pas empêché de rester accrocher au trône d'un club qui ressemble de plus en plus à une coquille vide...
  
Nabil Djellit (@Nabil_djellit)
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kacisaadoun 19 juin à 12:44

Merci Mr Djellit pour cette article, je suis kabyle qui vit à Paris. Et je peux vous confirmer que tous les supporters de la JSK ont en marre de la gestion approximative et amateur du club par ce président. Il s'occupe plus d'étoffer ses relations avec l'état algérien et de renflouer ces poches avec les richesses du club, que de penser à une vraie stratégie pour élever le niveau de la JSK, et comme, l'a bien dit Mr Fergani dans votre article, la JSK peut s'inspirer du FC Barcelone.