Jurgen Hartmann / Rapid Vienne (D.R)
Ces supporters amoureux de leur club

Jürgen Hartmann, la vie ultra Rapid

On n'en avait jamais rencontré un comme ça ! Ce supporter du club viennois est devenu un incontournable. Voici pourquoi.

Le décor de ce quartier nord de Vienne à quatre cent mètres du Danube n'a pas grand-chose à voir avec les fastes mozartiens du centre-ville. La cité où habite Jürgen Hartmann, sur Vorgartenstrasse, est triste et impersonnelle. Mais une fois monté au cinquième étage, bienvenu chez cet incroyable supporter du Rapid, dans une caverne d'Ali Baba toute de vert tendue. Lui, vêtu d'un tee-shirt assorti à son appartement et sa femme Maria Alt, qui se sont connus il y a trente ans dans la tribune Nord du Hanappi Stadion vous serviront un café viennois dans une tasse portant couronne et trois étoiles dorées, les couleurs du Rapid.

Mais si ce n'était que ça ! Nous sommes ici, dans cette antre, parce que le propriétaire des lieux brûle de nous donner quelques chiffres, les siens. Il sont affolants ; il nous faudra faire et refaire des calculs, vérifier auprès de lui, pour les avérer. Au mois de février 2017, il avait assisté à 2 144 rencontres de son équipe depuis l'âge de 12 ans -en 1973- dont 1 174 d'affilée, sans interruption (Soit une moyenne de plus de 48 rencontres par an, mais le Rapid joue beaucoup de matches amicaux). Il a accessoirement parcouru 565 800 kilomètres pour voir jouer son club dans 44 pays ayant assisté à tous les matches du Rapid à l'extérieur en Coupe d'Europe depuis 1992.

Et s'il en a loupés trois d'affilée pour son plus grand désarroi, ça vaut le coup de l'écouter expliquer avec, quand même, une certaine pointe de fierté : «J'ai eu un infarctus pulmonaire ; je me suis retrouvé à l'hôpital Otto Wagner ; celui des joueurs du Rapid. Son attaché de presse, Andy Marek, a eu l'idée de me faire venir dans mon lit d'hôpital avec ambulance jusqu'à la tribune Sud pour que mon record ne soit pas interrompu. Mais le médecin du Rapid s'y est opposé car j'étais en danger de mort ; j'avais 50% de chances d'y passer. J'ai cherché une excuse pour y aller, j'ai dit que ma grand-mère impotente fêtait son 80e anniversaire et qu'elle avait besoin de moi. Je lui ai conjuré : Donnez-moi trois heures ! Le médecin m'a répondu : "Non, non. Vous n'avez pas le droit de bouger de votre lit ni même de bouger tout court. Si votre grand-mère veut venir, qu'elle vienne vous voir, vous."»

Prêt à tout pour poursuivre sa série

Alors, en ce 2 novembre 2013, les Ultras ont fabriqué une banderole verte et blanche lui souhaitant un prompt rétablissement. Les 3 000 personnes du Block West l'ont sortie à la 28e minute de Rapid - Admira Wacker puisque ça faisait 28 ans qu'il suivait tous les matches. «Mais je ne l'ai pas vue. Je n'avais pas le droit de suivre match à la télévision. Je pleurais tout le temps, j'avais 40 de fièvre et 25 de tension. Ma thrombose à la cuisse s'était transformée en infarctus. J'ai quand même reçu durant mes trois jours d'hospitalisation 5 000 courriels venus de toute l'Europe.» Quelqu'un lui fera même écouter au téléphone la chanson que lui, Jürgen, avait créée en 1979 : «Alles Zittert For Rapid Wien» (Tout tremble pour le Rapid).

Il aura donc fallu que sa santé s'en mêle pour interrompre sa glorieuse série. Quelques mois plus tôt, en février, il avait déjà craint pour elle. Sa série, pas sa santé. Un match contre le PAOK Salonique comptant pour la phase de groupe de Ligue Europa avait dégénéré en cocktails Molotov et bagarres entre supporters. Du coup, le match retour à Vienne se jouerait à huis clos « à mon grand désespoir ! Le monde s'écroulait ! 75 personnes seulement auraient accès au stade : les joueurs, les sponsors, les anciennes légendes. La tribune des journalistes était interdite par l'UEFA et les accréditations surveillées.» Mais le Rapid connaît son postier par coeur (c'est sa profession) et va lui donner un sauf conduit. Il en avait déjà obtenu un en 2011 quand le Rapid avait dû jouer à huis clos après qu'un derby contre l'Austria ait dégénéré. Pour celui qui a construit toute sa notoriété et sa légende sur le nombre de matches auquel il a assisté, le huis clos, c'est l'ennemi. Tout autant que l'infarctus...

C'est que Jürgen a un sens de l'humour limité quand on se moque de son infernale fidélité. Croustillante anecdote. «Un jour je reçois un coup de fil de Gernot Kulis, un ancien footballeur devenu acteur de comédies. Il me signale que suite à la plainte d'un supporter de l'Austria, je suis interdit de stade par la police. Ma série de matches qui prenait fin ? Ca me rendait fou ! J'étais prêt à payer une amande quelle que soit sa somme ! J'étais tellement énervé que j'ai perdu mes clés de voiture. Kulis m'a rappelé plusieurs fois ; je l'ai insulté. Je devenais très vulgaire. J'étais hors de moi. Je ne trouvais plus non plus mes clés de maison. A la fin, Kulis a enfin avoué que c'était un canular pour une émission de radio, sur la chaîne Ö3, qui s'appelait "Call Boy"... Il paraît que 100 000 personnes ont "liké" sur Facebook...

Krankl, son idole absolue

L'inénarrable Jürgen nous sort à présent une grande banderole qu'il a confectionnée jadis. «Rapid Wien, Der Sinn Des Lebens». «C'est mon slogan dit-il, ça veut dire "le sens de la vie». Elle n'existe qu'à un seul exemplaire et pourtant, cette maxime est connue, maintenant.» Pas de doute, le cœur de ce douzième homme ne bat que pour un Rapid que son père, chanteur à l'Opéra Populaire de Vienne, exécrait ! «Je n'étais pas bon en latin ; il me demandait de plus m'y intéresser qu'à Hans Krankl ; Il a voulu m'en éloigner mais plus il essayait, plus je m'en rapprochais !»

Krankl. Son idole absolue. 267 buts en 346 matches pour le Rapid, Soulier d'or en 1978 ; le plus grand joueur autrichien de l'après-guerre. Encore deux petites histoires pour la route. Il nous sort ses boîtes pleines de tous les tickets, sous élastiques, qu'il a accumulés depuis 44 ans. «Voilà, dit-il triomphant en exhibant un Rapid Wien - Grazer AK. J'ai tout gardé. Score final : 11-1. Sept buts de Krankl qui a fait un hat-trick en trois minutes.» Et la dernière, celle qui vous anéantit définitivement. «En 1988, le journal Kronen Zeitung (le quotidien au plus fort tirage en Autriche) organisait un concours pour élire le meilleur joueur de l'année. Il fallait remplir un coupon. Comme je travaillais à la poste, j'ai intercepté le plus de journaux que j'ai pu. J'ai rempli 47 000 coupons ! A la Saint-Sylvestre, je m'étais planqué dans un container pour récupérer tous les vieux Krone ! Krankl jouait alors pour le Wiener Sport Club mais je m'en fichais. Pour moi, il incarnait toujours le Rapid.» Il n'avait certainement pas besoin des coupons de Jürgen pour être élu...

 
On a bien compris de quelle folie "souffrait" notre homme record. Il avoue pour finir : «Ma seule angoisse, c'est que le Rapid n'existe plus... Je n'ai pas d'enfants.» De toute façon, c'était trop petit, chez Jürgen...

Jean-Marie Lanoë, à Vienne
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