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Brésil

La fin du « joga bonito » ?

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La fin du « joga bonito » ?

La Seleção, qui défie la France demain soir, reste l'une des meilleures nations du monde. Mais derrière ? Le Championnat brésilien bat de l'aile et ses jeunes pépites sont sacrifiées, Au pays du « beau jeu », l'avenir s'annonce morose.

Qui se souvient encore de Ganso ? Sa doublette avec Neymar à Santos faisait rêver les plus grands clubs européens. Jeunesse, technique, sens du spectacle, ce devait être LA relève brésilienne. Un transfert raté à Sao Paulo et des blessures se sont chargés de ruiner son ascension. Seul Neymar a percé, avec son transfert retentissant (plus de 90 millions d'euros) qui a coûté et qui coûtera encore cher au Barça dans les années à venir.
Depuis, aucune pépite brésilienne n’est venue éclairer l’Europe de son génie. Simple mauvaise passe ou mal plus profond ? Dominique Baillif, du site sambafoot.fr, spécialisé sur le foot au pays du Corcovado, opte pour la seconde option. «Le Championnat brésilien a régressé en qualité depuis deux saisons. Ça s’explique d’abord financièrement. Beaucoup de clubs ont connu des difficultés pour payer les joueurs. Au Brésil, c’est récurrent.»

«On pense d'abord à vendre, on brûle une étape»

Ronaldinho, ici à l'entraînement sous les couleurs de Flamengo en 2011. (L'Equipe)
Ronaldinho, ici à l'entraînement sous les couleurs de Flamengo en 2011. (L'Equipe)
Il y a quelques années, la dynamique du futur Mondial-2014 avait incité les entreprises à investir dans des clubs. «Ça avait permis de faire revenir Ronaldinho (Flamengo puis Atletico Mineiro) et Fred (Fluminense) ou d’attirer Clarence Seedorf (Botafogo), se souvient Dominique Baillif. Mais, à l’image du pays, les moyens baissent et il n’y a plus la possibilité de garder les grands Espoirs. Ils partent assez vite et de fait appauvrissent la qualité du Championnat.»
Le problème serait donc là. Au Brésil, l’intérêt économique prime comme partout ailleurs. Fini l’exception. Henrique, ancien défenseur des Girondins de Bordeaux qui évolue désormais à Fluminense, confirme : «La philosophie a changé. On pense d’abord à vendre, on brûle une étape. Certains encensent des joueurs de dix-sept ans en les présentant comme de possibles successeurs de Neymar. Mais quand on les voit jouer…ils n’ont pas le niveau. Parfois, un jeune passe pro juste pour qu’on puisse le vendre, pas pour en faire une star de l’équipe. Ce n’est plus comme avant.»
Les jeunes prometteurs n’ont plus le temps de s’imposer dans un club et de peaufiner leur formation avant de tenter la traversée de l’Atlantique, toujours très hasardeuse. La preuve par l’exemple avec Vitinho, 21 ans, revenu en prêt cet hiver à l’Internacional après une expérience catastrophique au CSKA Moscou (15 matches et 2 buts en 18 mois). Clarence Seedorf était pourtant très élogieux à son sujet, faisant de lui l’une des futures pépites brésiliennes. «Botafogo l’a vendu au bout d’un an et il s’est perdu. Ça arrive de plus en plus, déplore Dominique Baillif. Le Brésil sortira toujours des jeunes, mais ils vont faire six bons mois et partiront en Chine, en Russie, dans des clubs qui ont les moyens.»

Même la Présidente et le Parlement interviennent

Une dérive à laquelle, forcément, participent  les agents de joueurs pas toujours très scrupuleux. «Les clubs n’ont plus trop la main sur les joueurs, poursuit Baillif, c’est très politique. Ce sont les partenaires qui tiennent les bourses du club. La FIFA, comme en Europe, essaie d’arrêter la tierce propriété. Ça a toujours existé ici et ça a appauvri le foot brésilien.» A ces problèmes récurrents s’ajoutent  un Championnat au rythme infernal, avec des clubs aux infrastructures parfois d’un autre siècle, un fair-play financier inexistant et des joueurs non payés pendant des mois ! Pas étonnant, dans ces conditions, de voir carrément Dilma Rousseff, la présidente du Brésil, et celle du Parlement s’immiscer dans les discussions pour tenter de faire avancer des dossiers de plus en plus enlisés.
Henrique et Wendel, anciens des Girondins, s'inquiètent pour l'avenir du foot brésilien. (L'Equipe)
Henrique et Wendel, anciens des Girondins, s'inquiètent pour l'avenir du foot brésilien. (L'Equipe)
Un mouvement de joueurs a même été créé pour réclamer du changement, notamment au niveau du calendrier. «On joue quasiment le mercredi et le dimanche toutes les semaines, peste Henrique. Ça manque d’organisation. Il n’y a pas de déplacements courts comme en France. Et ici, on n’y va pas en jet privé! Ça choque un peu, les équipes gagnent beaucoup d’argent et quand tu arrives chez elles, il n’y a quasiment rien.» «En premier lieu, les clubs n’ont pas de centre de formation, il est peut-être là aussi le problème, précise Geraldo Wendel, ancien des Girondins de Bordeaux, aujourd’hui à Recife. Pour être bon, il faudrait déjà disposer de cet outil. Ce n’est pas facile de préparer correctement les joueurs, et au Brésil un bon nombre de clubs n’ont pas de structure de ce genre.»

Des sélections de jeunes de moins en moins performantes

A ce rythme-là, les amoureux du football auriverde pourraient très vite être désabusés. «Ça peut, au final, dénaturer le jeu brésilien, promet Baillif. Parce qu’en finissant leur formation en Europe, les joueurs sont un peu formatés et perdent cette technique innée dont le foot brésilien a besoin. Qui aujourd’hui peut faire la différence au Brésil ? On l’a vu au dernier Mondial, à part Neymar… il n’y en a plus beaucoup.»
La Seleção pourrait à l’avenir en souffrir. Selon les observateurs, les équipes de jeunes ont de plus en plus de mal face aux nations sud-américaines. «Avant, le Chili, l’Argentine, la Colombie avaient peur de jouer contre les sélections des 15, 17 ou 20 ans, rappelle Wendel. Ç’a complètement changé et à un moment ça va se ressentir sur l’équipe nationale.»
Le Brésil a, par exemple, terminé quatrième du dernier Sudamericano, le championnat d’Amérique du Sud des moins de 20 ans, derrière l’Argentine, la Colombie et l’Uruguay. «Depuis dix ans, beaucoup de personnes ont intégré les sélections de jeunes, mais ce ne sont pas des anciens joueurs, plutôt des professeurs de sports qui axent le travail sur le physique et moins sur la technique, résume Baillif. Chez les jeunes, ce n’est plus aussi virevoltant qu’avant. Ils sont plutôt formatés à l’européenne, et en Amérique du Sud ça s’est vu !» En conclusion, c’est Geraldo Wendel qui résume le sentiment de nombreux brésiliens : «Pour l’instant, on a encore de grands joueurs, Neymar, Thiago Silva, David Luiz… mais j’ai peur pour l’avenir.»

Timothé Crépin
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