Économie

Voir ou vivre. Qu'est-ce qu'être un spectateur d'un match de foot ?

Comment un universitaire qui passe la Coupe du monde 2002 dans les pubs anglais nous aide-t-il à mieux comprendre le fans 2.0 de 2017 ?

En 2007, Mike Weed, un universitaire du Department of Sport Science, Tourism & Leisure de la Canterbury Christ Church University publie dans la revue Soccer & Society, un article intitulé «The Pub as a Virtual Football Fandom Venue: An Alternative to 'Being there'?». Il explique que sa démarche ethnographique a consisté à investir un pub un mois durant pour regarder des matches de la Coupe du monde 2002. De son aveu, le projet suscite le scepticisme de quelques collègues, mais Mike Weed n'y voit pas seulement une occasion de travailler en regardant du foot et en buvant des bières mais aussi un moyen de comprendre la nature profonde de l'expérience de spectateur dans un pub.
 
Il cite une étude selon laquelle en 2002, il y a plus d'Anglais qui regardent le foot dans un pub (9,1 millions) que dans les stades (8,7 millions). Selon lui, on peut expliquer l'émergence d'une culture of pub supporting par deux facteurs concomitants : il y a d'abord l'augmentation de l'offre de football à la télévision. Mais comme cette offre relève de chaînes payantes, il est parfois plus simple d'aller au troquet du coin voir le match. Il y a aussi la gentrification des tribunes anglaises, qui a remplacé la culture lads (chanter - le plus souvent pour insulter l'adversaire-, se tenir debout et où on veut). Ainsi donc, plus chère et aseptisée, l'expérience stade a relégué des supporters dans les pubs.
Le propre du spectacle sportif n'est peut-être pas d'y être mais plutôt de partager une expérience commune. Pour le dire autrement, vivre des émotions ensemble dans un pub en vibrant à l'unisson du match en direct à la télé est peut-être plus intéressant qu'être dans le stade.
L'auteur rappelle que selon la littérature académique en vigueur, il n'y aurait pas d'expérience plus satisfaisante pour un fan de sport que de regarder un match en direct et d'y être "pour de vrai" . L'amateur de spectacle sportif partagerait avec le touriste passionné de voyage la recherche d'un bénéfice très fort : le "j'y étais". Le «j'y étais» (mais aussi ses amis «j'y suis» et «je vais y aller» ou ses cousins moins sympas «bah alors je t'ai pas vu» ou encore «tu peux pas venir ? c'est pas grave je te raconterai») permet doublement de raconter et... de se la raconter. Par exemple : «la victoire du SMC contre Saragosse à Venoix et ce but de Gravelaine? Ah ouais j'y étais...» ou encore «le terrible match de la relégation contre Istres en 2005 ? Je m'en souviens très bien, j'avais traversé la France dans mon escort break clipper avec des potes par la route nationale jusqu'au stade Parsemain...», «le premier but de Manu Imorou sous le maillot malherbiste ? Bien entendu que j'y étais à hurler en Pop B!».
 
Dès lors, regarder le match au pub apparaîtrait comme une expérience secondaire nécessairement moins satisfaisante. Mike Weed s'empresse toutefois de tordre le coup à cette idée en avançant que le propre du spectacle sportif n'est peut-être pas d'y être mais plutôt de partager une expérience commune. Pour le dire autrement, vivre des émotions ensemble dans un pub en vibrant à l'unisson du match en direct à la télé est peut-être plus intéressant qu'être dans le stade. Il avance donc : «Il ne s'agit pas tant de voir le match que d'en partager l'expérience». Comment ne pas citer alors Mark Cuban, propriétaire de l'équipe NBA de Dallas, qui définissait ainsi son métier en 2011 : «Ce n'est pas un match que nous vendons dans le business du sport mais plutôt des expériences émotionnelles uniques. Notre activité ne consiste pas à vendre du basketball. Nous vendons du fun. Nous vendons un moyen de vous évader. Notre activité consiste à vous donner une chance de créer des expériences partagées».

Trinquer ou tweeter

Rappelons que Mike Weed publie son travail en 2007 sur une observation qui date de 2002, alors même que Facebook, Twitter, Instagram, Snapchat n'existent pas encore. En pourtant, en voulant reconsidérer la nature même de l'expérience du fan, il y a 10 ans et sans le savoir, l'auteur fournit une grille de lecture pour analyser les motivations et comportements du fan 2.0 de 2017. Vous savez, celui qui regarde un match la tablette à la main ou qui, même au stade, ne peut s'empêcher de tweeter, partager des photos ou des snaps plutôt que d'encourager son équipe ou plus simplement d'être concentré sur le match.
Si l'expérience du spectateur consiste à partager son émotion plutôt que de regarder le match, alors les médias sociaux fonctionnent parfaitement avec le spectacle sportif. Par exemple, juste avant la Coupe du monde 2014, Twitter publie une infographie pour expliquer que plus de 2/3 des twittos français utilisent Twitter pour quelque chose relatif au football et 44% tweetent lorsqu'il y a un but. Le rapport Know The Fan montre que si la télévision demeure le moyen privilégié pour un fan de consommer du sport, Internet, le smartphone et les médias sociaux connaissent une croissance importante. Lorsque 12% des fans de sport français avaient recours aux médias sociaux pour consommer du sport en 2011, ils sont 21% en 2014. Lorsqu'ils mobilisent un média social dans leur expérience de consommation sportive, les fans utilisent principalement Facebook (79%), YouTube (52%), Twitter (17%) et Instagram (8%). Et quand ils ont recours à un second écran, c'est pour commenter le spectacle en direct (53%).
 
Il s'ensuit que le fan 2.0 qui regarde son écran plutôt que le match et se voit alors brocarder par d'autres supporters pourra alors leurs rétorquer «mais selon Mike Weed, je ne suis pas moins fan que vous, je vois moins le match mais je le vis tout aussi intensément sinon plus en partageant mes émotions avec mes pairs». Finalement, relire ce texte à l'ère post numérique soulève plein de questions : tweeter pendant un match n'est-ce pas aussi être supporter ? Et les fans qui ont participé au dispositif de Google + et Manchester United (voir la vidéo) étaient-ils ou non dans le stade ? Dans un stade, lorsqu'on regarde son écran plutôt que le match rate t-on quelque chose ou vit-on une expérience d'une nature différente ? Peut-on puiser plus de plaisir au nombre de likes ou RT d'une photo d'un but partagée sur Twitter qu'au but lui-même ?
En guise de conclusion et pour que le vertige soit total, rappelez-vous que dans le titre de son article, l'universitaire britannique envisage le pub comme une Virtual Football Fandom Venue. Il y aurait beaucoup à dire sur le numérique et les imbrications du réel et du virtuel. Dans l'article, le Pub devient virtuel en cela qu'il serait une substitution au stade considéré comme le réel lieu du spectacle sportif. En somme, 10 ans après la publication de cet article, tout se passe comme s'il restait l'expérience partagée mais que l'écran de télé du pub avait été remplacé par ceux des smartphones et que pour autant, l'expérience pouvait ne pas être moins satisfaisante que celle du stade.
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