17.09.2019, Red Bull Arena, Salzburg, AUT, UEFA CL, FC Red Bull Salzburg vs KRC Genk, Gruppe E, im Bild Trainer Jesse Marsch (FC Red Bull Salzburg) // Trainer Jesse Marsch (FC Red Bull Salzburg) during the UEFA Champions League groub E match between FC Red Bull Salzburg and KRC Genk at the Red Bull Arena in Salzburg, Austria on 2019/09/17. EXPA Pictures © 2019, PhotoCredit: EXPA/ JFK (JFK/EXPA/PRESSE SPORTS/PRESSE SPORTS)

À la rencontre de Jesse Marsch (RB Salzbourg) : «Je veux des joueurs qui n'aient pas peur»

Le premier entraîneur américain à avoir coaché en Ligue des champions avec le Red Bull Salzbourg rejoindra donc le RB Leipzig en juillet prochain. A 47 ans, il porte en lui un parcours singulier et des idées claires sur le jeu et sa méthode.

Entretien réalisé en octobre 2019.

Après une carrière de joueur en Major League Soccer entre 1996 et 2009 (2 sélections internationales), Jesse Marsch est devenu, comme coach, un enfant du «système Red Bull». La politique de jeunes, les infrastructures de pointe, le jeu rapide à base de pressing intense de toutes les équipes de la marque : Marsch a expérimenté cela toute sa carrière (si ce n'est la saison 2012 à l'Impact Montréal). Avec les New York Red Bulls de 2015 à 2018, le RB Leipzig en 2018-19 comme adjoint, et Salzbourg, donc, depuis l'été 2019. En juillet prochain, une très grande étape débutera pour lui avec le poste d'entraîneur en chef du RB Leipzig. La carrière de Jesse Marsch reflète à la fois une progression constante, et un parcours peu commun.

Les débuts, les inspirations, la MLS

«Comment en vient-on à se passionner pour le football lorsque l'on est un jeune garçon du Wisconsin dans les années 80 ?
J'ai grandi dans une ville dans laquelle le club de football était minuscule. La passion m'est venue lorsque j'étais petit, en allant voir un cousin de Chicago, avec qui j'ai joué au football pendant plusieurs jours. Quand je suis rentré, j'ai demandé à mes parents de m'inscrire dans mon petit club ! Cela ne m'a plus quitté ensuite, jusqu'à l'université.

Après l'université, vous intégrez la toute première édition de la Major League Soccer, en 1996. Comment observez-vous son évolution avec le recul ?
L'organisation de la Coupe du Monde 1994 a été capitale pour notre football. Nous n'avions presque rien à ce moment-là et la Coupe du Monde a déjà ouvert la porte pour créer une première division, en partant de peu. Nous jouions sur des terrains de football américain, il y avait très peu d'équipes... Aujourd'hui, presque 24 ans après, quand je vois l'engouement qu'il y a autour de ce sport, le fait qu'il y ait 24 équipes dont 23 jouent sur des terrains consacrés au foot, le développement des structures, des méthodes de coaching, de formation... La sélection nationale a connu des remous ces derniers temps, mais nous pouvons être fiers du chemin parcouru et du Championnat que nous avons aujourd'hui.

Mais l'équipe nationale a souffert récemment. Et plusieurs joueurs, dont Rooney et Ibrahimovic, ont remis en cause la compétitivité du système américain : l'absence de promotion/relégation, ou le fait que le Championnat ne soit pas vraiment décisif avant les play-offs...
Je crois que ces critiques sont justes. Nous avons encore un Championnat imparfait, qui a des contraintes structurelles par rapport à l'Europe : nous ne suivons pas le calendrier FIFA, il y a un salary cap, le système de play-offs n'est en effet pas idéal... L'incorporation de la promotion/relégation est un sujet très sensible aux États-Unis. Les propriétaires payent très cher pour inclure leurs clubs dans la MLS, tout cela fait débat. Je pense qu'au final il y aura un moment où il faudra mettre le sujet sur la table, mais c'est probablement trop tôt. Aujourd'hui, il faut avant tout voir les progrès qui ont été faits pour avoir un Championnat de plus en plus élaboré, et continuer dans cette voie. De manière générale, ce dont nous manquons, c'est de savoir-faire en termes de formation, de recrutement, d'éducation aussi, pour que le football devienne une sorte de culture. Et du temps : c'est un processus qui a environ 25 ans, alors qu'ailleurs dans le monde nous faisons face à une expertise vieille de cent ans au moins.

Depuis l'Autriche, Jesse Marsch porte un regard réaliste sur l'évolution de la Major League Soccer. (L'Equipe)

Comment vous est venu le goût du coaching ?
C'était assez naturel. J'étais un joueur honnête, pas un super joueur, et ma qualité principale sur le terrain était mon leadership. J'étais déjà un peu un entraîneur sur le terrain. Au tout départ cela ne m'intéressait pas, et puis à 25-26 ans, logiquement, j'ai commencé à décrypter plus sérieusement ce que je voyais à l'entraînement. À ce moment, Bob Bradley m'a transmis beaucoup de choses.

Il reste votre principale référence ?
Bob Bradley a été mon premier coach de haut niveau. Je l'ai rencontré quand j'avais 17 ans, dès l'université, puis il a été mon entraîneur en MLS aux Chicago Fire, et j'ai été son adjoint en sélection [2010-2011]. J'ai largement suivi son parcours, et j'ai pu constater son évolution jusqu'à devenir un top coach. L'autre grande influence pour moi est Ralf Rangnick [son entraîneur principal à Leipzig et coordinateur sportif Red Bull]. Quand je l'ai rencontré, il m'a expliqué ses méthodes, ses idées sur le pressing notamment, et ça a été une vraie révélation. J'ai été embauché à New York parce que je voulais suivre cette philosophie, justement. Lorsque j'ai été embauché, je suis parti 48 heures à Doha pour discuter avec lui, assister à des entraînements, échanger des notes. J'ai été soufflé par la beauté de son football.

La philosophie de jeu, le pressing, les entraînements

Rangnick a impulsé un projet de jeu commun à tous les clubs Red Bull. Dans quelle mesure votre propre style est-il flexible ?
Ce qui est intéressant dans ce groupe Red Bull c'est qu'il y a une idée générale, mais ensuite la possibilité de l'implémenter de manière différente, de faire évoluer sa tactique et ses entraînements comme on l'entend. Il y a certaines choses sur lesquelles je suis inflexible. J'ai une philosophie qui exige des joueurs qu'ils aient de la personnalité, qu'ils prennent des responsabilités. Je veux des joueurs qui n'aient pas peur. Sur le plan purement tactique, nous montrons pas mal de variations ici, à Salzbourg. Nous avons joué dans le 4-4-2 resserré que nous avons montré en Ligue des champions contre Genk, mais aussi en losange ou à trois derrière. À Liverpool, alors que nous étions menés 3-0 à la mi-temps, nous sommes passés sur un milieu en losange, qui nous a permis d'être plus solides au milieu de terrain et de revenir dans le match. Tout dépend de la manière dont nous voulons aborder le match par rapport à l'adversaire. J'ai besoin pour cela de joueurs polyvalents. C'est quelque chose que nous recherchons sur le marché des transferts, mais aussi que je m'attache à développer au quotidien : la polyvalence dépend du fait de créer chez le joueur une conscience de notre style, quel que soit le système. C'est notre tâche de pousser ce style à un niveau de sophistication tel que le joueur comprend instinctivement les besoins de l'équipe.

Ce qui ne change pas, c'est ce pressing intense sur 90 minutes. Vous contraignez l'adversaire à jouer long ; mais que faire s'il aime justement le jeu aérien, avec des attaquants de grande taille ?
Ce n'est pas un objectif de forcer l'adversaire à jouer long. Nous voulons plutôt l'obliger à passer dans certaines zones qui nous sont avantageuses, dans lesquelles nous pouvons récupérer la balle. Sur les côtés, notamment. Ensuite, face à notre pressing, c'est vrai que les équipes adverses ont tendance à allonger... Il y a des caractéristiques évidentes de joueurs pour répondre à ça, des défenseurs centraux qui soient grands mais aussi rapides pour couvrir dans leur dos. De manière générale, la vitesse est ce que nous cherchons chez tous les joueurs. Mais nous avons besoin de profils variés, pour mettre en place des choses diverses selon l'opposition.

Je passe la majorité de mon temps sur la gestion humaine et le mental

Ce pressing peut être usant sur la durée d'une saison...
Notre travail est de bien comprendre comment nos méthodes d'entraînement affectent la performance des joueurs, pour les faire progresser sans les surcharger physiquement et mentalement. Ensuite, sur le plan physique, la philosophie générale dans les clubs Red Bull, et ici en particulier, est d'avoir des jeunes joueurs, pour lesquels nous cherchons un certain profil, basé sur la vitesse et la capacité à répéter les efforts. Nous mettons l'accent là-dessus.

Julian Nagelsmann dit qu'entraîner, c'est 30% de tactique pour 70% de gestion humaine. Vous souscrivez ?
Je diviserais les choses avec encore plus de morceaux, parce qu'il y a tellement de missions importantes pour un entraîneur : la préparation de l'entraînement, la préparation de l'adversaire, la communication avec les joueurs, le staff, le directeur sportif ou le président. Après, c'est compliqué de définir un pourcentage... Mais oui, je passe la majorité de mon temps sur la gestion humaine et le mental, à engager les joueurs dans le projet de l'équipe, à les mettre dans les conditions psychologiques et cognitives pour qu'ils donnent leur meilleur, à créer une atmosphère, à faire en sorte qu'ils comprennent ce que l'on fait et pourquoi on le fait. Les détails tactiques, je les travaille, bien sûr, mais c'est moins inspirant. C'est plus intéressant d'être dans le contact humain et faire avancer notre projet avec chacun.

Comment cela se traduit donc à l'entraînement ?
Je cherche à travailler dans le même temps les aspects techniques, tactiques, physiques et mentaux dans une approche holistique, que tout soit cohérent et développe tous ces aspects plutôt qu'un seul. Pour cela, j'essaye notamment de mettre les joueurs face à des situations difficiles, qui requièrent de se surpasser mais aussi se serrer les coudes. Par exemple, hier [durant la trêve internationale], j'avais dix joueurs à disposition. Nous avons fait un jeu avec deux équipes de cinq, avec les joueurs qui tournaient tous, sauf deux référents qui devenaient les leaders de leurs équipes. Cela incitait les joueurs à vouloir gagner dans les deux équipes à la fois. Aujourd'hui, nous avons basé la séance sur le contre-pressing, qui correspond à notre stratégie globale, parce que l'on travaille la tactique mais avec la nécessité que les joueurs se donnent à fond et soient solidaires.

Vous servez-vous de la technologie ?
A l'heure où je vous parle je suis en train de jeter un œil à nos données GPS (rires). Je suis à fond là-dedans, je me considère moi-même comme une sorte de savant fou, à sans arrêt vouloir découvrir des nouvelles choses. J'ai besoin de beaucoup d'aide de personnes compétentes autour de moi parce que je n'ai pas reçu d'éducation sur le plan scientifique, j'apprends sur le tas. Tout ce qui peut améliorer mes connaissances des joueurs est bon à prendre.

Les jeunes, les objectifs, et France 98

Vous avez évoqué la politique de jeunes joueurs du club. Pensez-vous qu'il faille garder un équilibre, ou pourriez-vous entraîner un groupe composé à 100% de jeunes ?
Oui... Oui, je pourrais. J'aime travailler avec des jeunes joueurs, c'est un grand challenge de développer leur potentiel. Travailler avec des joueurs plus anciens peut être un plus grand défi encore parce qu'il faut leur apporter une vision différente ce qu'ils connaissaient, les pousser à modifier un style déjà défini. Mais c'est important aussi de bénéficier de leur expérience, d'avoir des retours sur ce que l'on fait et de compter sur des "produits finis", en quelque sorte. Le plus important, que le joueur soit jeune ou moins, est de cerner sa personnalité et lui offrir un nouveau challenge.

En parlant de jeunes, vous avez dans votre équipe Erling Haland, qui fait beaucoup parler de lui (4 buts en Ligue des champions). Est-il le meilleur joueur que vous ayez entraîné ?
Je ne sais pas si c'est le meilleur... C'est l'un des tous meilleurs jeunes joueurs, et peut-être celui qui a le plus grand potentiel. Mais lorsque j'étais à New York, il y avait Tyler Adams qui avait un potentiel équivalent, et à Leipzig, peut-être... disons... dix versions de Erling Haland, dix joueurs entre 19 et 23 ans avec tellement de possibilités ! J'aime avoir des joueurs qui aient des personnalités magnétiques, qui n'aient peur de rien et surtout pas de prendre leurs responsabilités, qui soient motivés par le désir de réussir tout en donnant tout pour le collectif. Erling combine toutes ces qualités, c'est un plaisir de travailler avec lui au quotidien.

Erling Haland dans les bras de Jesse Marsch, après le triplé de celui-ci face à Genk en Ligue des champions. (JFK/EXPA/PRESSE SPORTS/PRESSE SPORTS)

Comment réussir à maintenir l'implication des joueurs dans la Bundesliga autrichienne, où vous êtes nettement au-dessus du lot, au point de faire paraître les choses trop faciles ?
Il est important d'avoir une expertise réflexive, sur ce que nous faisons et pouvons encore mieux faire. Nous nous analysons beaucoup nous-mêmes à la vidéo ; nous nous fixons sans cesse de nouveaux objectifs ; nous mettons en place des standards de performance de base et une culture de la gagne, et d'exigence envers nous-mêmes.

Les yeux dans les Bleus est mon documentaire préféré sur le sport

Après votre départ de l'Impact Montréal, vous avez parcouru le monde avec votre famille pendant plusieurs mois. Est-ce que vous en tirez des enseignements sur le plan professionnel ?
J'ai appris sur l'ouverture à d'autres cultures, et c'est une chance d'avoir à Salzbourg des joueurs asiatiques, africains... Des joueurs qui viennent de partout ! En tant que coach, il faut être capable de s'effacer derrière les joueurs, de penser à eux avant tout, de ne pas se centrer sur soi. Ce n'est pas une expérience dont je me sers lors des briefs d'équipe, mais plutôt lors de conversations individuelles, où je peux discuter avec les joueurs des leçons que nous donnent la vie, parfois leur donner à lire des articles sur le leadership...

Si vous pouviez être à la tête de n'importe quelle équipe dans l'Histoire du football...
Cela va faire plaisir à vos lecteurs : l'équipe de France 1998 était vraiment incroyable (rires). Les yeux dans les Bleus est mon documentaire préféré sur le sport. Ce n'est pas une équipe qui me ressemble sur le plan tactique, mais comme je vous l'ai dit, je m'intéresse plus à la dynamique de groupe, et cette équipe, avec des joueurs d'origines très différentes, tous soudés, était très inspirante. J'aime aussi beaucoup l'Allemagne de 2014, très fun à voir jouer.

Quels sont vos rêves d'entraîneur ? Et, à plus court terme, les objectifs de Salzbourg cette saison ?
Je vis déjà mon rêve ! Si l'on m'avait dit il y a dix ans que j'allais entraîner en Ligue des champions, j'aurais dit que c'était n'importe quoi. Aujourd'hui, c'est le cas, je suis dans un club très structuré, j'ai eu l'occasion de découvrir de nouvelles cultures, d'apprendre des langues, le français à l'Impact Montréal, puis l'allemand que je parle désormais mieux que le français... Pourvu que ça dure.»

Erwann Simon