(A.Reau/L'Equipe)

À Séville, vivre et sentir le football autour d'un derby

C'est une ville à part, nichée au Sud de l'Espagne, qui vit un football différent. Ce jeudi, les deux clubs de la cité, le FC Séville et le Real Bétis, s'affrontent pour redonner vie à la passion espagnole. Protagonistes et locaux décryptent le phénomène.

Des camaïeux de jaune, de rouge, de blanc, d'orange, de vert ou de bleu. Séville aux multiples couleurs, Séville aux uniques facettes. Il y a dans la capitale andalouse du mythe, forcément, du romantisme, toujours plus, et une authenticité rare. La vie, les toros, le soleil, la musique, la joie et enfin le foot en font le sel. Surtout le foot, en ces temps troublés, qui renaît ce jeudi après des mois d'attente. Séville est l'heureuse élue. Sans public, certes, mais non sans passion. Quatre kilomètres à peine séparent le stade Benito Villamarin, celui du Real Bétis, du stade Sanchez Pizjuan, celui du FC Séville, où se jouera ce nouveau derby, ce jeudi 11 juin à 22 heures. Un énième épisode pour écrire un peu plus l'histoire de cette rivalité singulière que les acteurs du jeu, d'ici ou d'ailleurs mais tous rattachés à Séville, racontent à France Football. Et comme l'occasion était trop belle, ceux-ci dérivent avec au moins autant d'entrain sur le football andalou, ses caractéristiques, son style, ses joueurs, ses évolutions et même... son futsal.

«Le joueur andalou commence à briser certains mythes»

Pablo del Pino est directeur du développement professionnel, du football et de la méthodologie au Real Bétis. Il évoque notamment l'évolution du joueur typé andalou, avec l'exemple de Fabian Ruiz, excellentissime milieu exilé en Italie.

«Le modèle de jeu du club, ces dernières années, a été lié à l'idée d'être le protagoniste du jeu, donnant un rôle de premier plan à la relation avec le ballon. Nos derniers entraîneurs, avec quelques différences, ont opté pour un modèle leader et proactif, essayant de s'assurer que tout ce qui se passe dans le jeu ne dépend pas seulement de l'erreur du rival. Notre philosophie à l'académie est très similaire. Nos équipes reflètent ce courage, cette identité et cette personnalité. [...] Le modèle de jeu est un concept beaucoup plus global que ce qui est rendu visible au spectateur. C'est un processus où de nombreux domaines interagissent, qui doivent avoir comme référence principale et vitale les valeurs et le contexte social et culturel du club. Notre région est généralement identifiée avec un profil de footballeur très défini, mais cette conception a évolué vers un joueur beaucoup plus complet. Le joueur du sud est historiquement vu comme un joueur techniquement bien doté et avec une certaine appétence pour le “bonheur” dans son jeu. Cela est lié au caractère heureux de notre peuple, à notre climat et à notre propre identité.

«Ne pas laisser notre destin entre les mains de l'adversaire...»

Mais, pour citer un exemple, Fabián, ancien joueur du Real Betis, international confirmé et joueur important pour Naples, a ce talent technique individuel qui définit historiquement le joueur andalou, mais complété par des qualités physico-tactiques qui font de lui une référence. Le joueur andalou commence à briser certains mythes qui limitaient la perception qu'on en avait. Nous essayons d'inculquer la possession du ballon dans l'idée d'être les protagonistes du jeu : ne pas laisser notre destin entre les mains de l'adversaire et profiter de ses déséquilibres pour introduire des moments de verticalité qui évitent de transformer la possession en une pratique stérile. Cette idée de jeu encourage un joueur plus créatif, plus impliqué par rapport à ce qui lui arrive sur un terrain. Et donc une amélioration cognitive sur la prise de décision. [...] En ces temps d'enfermement, on sent à quel point le football devient une nécessité. Les gens manquent de cela. Et je ne parle pas de l'industrie économique, je fais référence à la partie sociale et émotionnelle que le foot génère dans la rue, dans les emplois, dans les familles elles-mêmes. Il serait difficile d'imaginer la vie dans cette ville sans la présence du football.»

Avant de faire le bonheur de Naples et de l'Espagne, Fabian Ruiz a régalé les aficionados du Real Bétis. (Daisuke Nakashima/AFLO/PRESSE/PRESSE SPORTS)

«Chez les jeunes, les garçons savent que c'est quelque chose de spécial»

Claudio Carrascal est l'entraîneur des U14 de la Chine. Auparavant, il a passé huit ans au FC Séville et a coaché plusieurs joueurs professionnels, aujourd'hui en Liga ou à l'étranger, comme Sergio Rico, deuxième gardien du Paris Saint-Germain.

«Tous ces sentiments forts, je pense qu'ils viennent d'abord du fait que la ville de Séville a deux clubs parmi les plus vieux du football espagnol. Surtout le FC Séville, dont la plus vieille référence date de 1890. Dès les premières années, avec la séparation qui a donné le Bétis, il y a toujours eu un fort sentiment de rivalité. Dans toutes les familles il y a des disparités et si je prends l'exemple de la mienne, nous sommes plusieurs frères et on ne soutient pas la même équipe. Cette rivalité, c'est ça. Il y en a d'autres en Espagne mais pas aussi forte. De toutes mes années au centre de formation du FC Séville, j'en retiens qu'il y a un immense sentiment d'appartenance au club et une forte identité. Les gens sont fiers de travailler dans ce club. Enfant, j'ai eu la chance d'y jouer également, et c'est merveilleux. Je suis sevillista et de pouvoir vivre cela de l'intérieur, comme joueur puis comme entraîneur à former le futur, c'est génial. On a une identité claire au niveau de jeu. Ce n'est pas un système ou quelque chose de formaté, chacun a la liberté de mettre en place ce qu'il veut pour son équipe, mais il y a une grande importance pour le ballon, la possession, être protagoniste... Mais on donne aussi la liberté à l'entraîneur de choisir sa propre idée. Personne ne t'oblige à jouer d'une manière ou d'une autre. Chaque joueur peut ainsi s'adapter et ne pas s'enfermer dans un style unique.
 
Par rapport aux derbys, il y a aussi une rivalité chez les jeunes. On en a gagné, on en a perdu... Plus gagné que perdu ! (il rit) Ce sont des matches avec une grande intensité et, souvent, ces matches-là sont des opportunités de gagner le titre car les deux clubs sont très forts chez les jeunes. Il y a de la pression, le club donne de l'importance à ces rencontres et les garçons savent que c'est quelque chose de spécial. C'est le rival à battre. On les prépare avec l'envie de gagner et de donner aux parents et aux supporters qui viennent la sensation de victoire. Gagner un derby est important et reste une étape jusqu'au niveau professionnel. Ce sont toujours des semaines spéciales. [...] Les joueurs andalous, si je prends Isco, Jesus Navas, Joaquin Sanchez, Fabian Ruiz, Sergio Ramos, Luis Alberto... Ils peuvent tous être titulaires pour la sélection. Cela trouve une explication dans notre terre, le fait qu'il y ait beaucoup d'heures de soleil et qu'ils peuvent jouer énormément. Ici, on joue beaucoup dehors et ça crée une qualité technique élevée qui se maintient une fois que les joueurs sont au niveau professionnel. Le joueur andalou a une capacité inventive importante et un peu de génie.»

«Un environnement ensuite transféré sur le terrain»

Adrian Bedia est un journaliste sévillan, suiveur du Real Bétis depuis de nombreuses années.

«La principale différence entre les deux camps réside dans la fidélité. Les fans de Séville sont moins susceptibles d'être avec l'équipe lorsqu'elle ne répond pas, ainsi que d'être impitoyable lorsque cette situation continue. Dans le Beticismo, c'est l'inverse : quelle que soit la situation, les fans repartent de zéro chaque été et entament la saison avec enthousiasme. Pour le derby, si certains disent que ce n'est qu'un match de plus, la réalité, c'est que c'est plus que ça. On le voit avec l'attitude des gens durant toute la semaine qui précède le match. Cette soi-disant “sevillania”, la rivalité, se reflète dans les blagues, chacun porte le maillot de son équipe et ça chambre toute la semaine. Malheureusement, la situation actuelle minimisera tout autour du derby. Mais amis, couple et même famille : toutes les maisons dans lesquelles il y a des fans des deux équipes vivent ensemble, cela crée un environnement qui est ensuite transféré sur le terrain. Les joueurs le ressentent également à partir du match précédent le derby. A partir de là, tous les fans qu'ils rencontrent leur disent la même chose : "il faut les battre, hein!" C'est plus qu'un match. Pour beaucoup, ce sont les matches les plus intenses d'Espagne.»

«La philosophie de jeu est liée au style de vie»

Oscar Olomo est l'entraîneur de la réserve féminine du FC Séville. Il évoque le contexte social du derby, l'événement pour la ville, mais aussi l'apprentissage du football, le modèle de jeu et la formation.
«Le football à Séville n'est pas seulement un sport. C'est une passion, un mode de vie qui chaque week-end nous divise en deux : le rouge et le blanc et le vert et le blanc. L'histoire des deux clubs est inévitablement liée à l'histoire de la ville. Je dirais que la Semana Santa, la feria d'avril et les derbys sont les événements marqués en rouge sur le calendrier sévillan. Concernant la philosophie de jeu, elle est liée au style de vie de la société. En Andalousie, nous sommes heureux, passionnés, explosifs et cela se transmet dans tous les domaines. Mais il existe des nuances qui différencient les deux clubs. Un supporter du Betis est plus passionné, celui de Séville plus exigeant. Sur le plan social, je pense que très peu de villes dans le monde ont cette masse sociale qui réunit Séville et le Betis. Et celui qui perd doit endurer pendant une semaine ce que nous appelons ici en Andalousie la "guasa", les railleries du vainqueur.

«Les éducateurs doivent inclure des méthodes d'entraînement similaires au football de rue...»

Cet ADN du jeu, c'est quelque chose qui se retrouve aussi avec les féminines. Notre modèle de jeu est fait de combinaisons mais aussi de verticalité. Nous essayons de faire des transitions “heureuses”, rapides et explosives. Tout cela avec des nuances différentes et en même temps l'ingrédient principal de chaque joueur de Séville : la personnalité et le courage. Enfants, nous sortions jouer au football. On profitait de n'importe quel moment de la journée pour lancer le ballon et courir dans les rues en essayant d'imiter les arrêts, les passes décisives, les dribbles, les passes et les tirs de nos joueurs préférés. Nous jouions au football tous les jours après les cours, à la récréation, dans le quartier... Cette tradition ludique, du moins ici en Andalousie, se perd. Que ce soit en raison de la croissance urbaine des villes, du mode de vie sédentaire des enfants et des jeunes par le biais de jeux vidéo et d'ordinateurs ou de la méfiance des parents qui ne laissent pas les enfants quitter la maison, affectant négativement les matchs de football dans la rue. Mais cette tradition est présente dans les écoles de sport et les clubs de football. Les éducateurs doivent inclure des méthodes d'entraînement et des attitudes similaires à ce football de rue : possession, conservation, contrôle et passe, etc... Insistons pour que les élèves apprennent les uns des autres, avec cette saine compétition entre camarades de classe. Si l'élève voit une belle action et l'aime, que c'est un autre joueur qui la fait, il va s'entraîner jusqu'à le faire.»

La passion, toujours la passion. (Cristobal Duenas/CORDON/PRESSE/PRESSE SPORTS)

«Le climat andalou vous aide à jouer dans la rue»

Miguel Angel Garcia est préparateur physique d'Al-Arabi, au Qatar. Il a grandi à Séville, qu'il regarde d'un autre oeil.
«Au niveau professionnel, l'identité du jeu dépend des managers du club, du type d'entraîneur et des joueurs qui composent l'équipe. Je pense qu'historiquement on peut reconnaître une certaine tendance à attaquer, à ne pas avoir peur et à risquer le but adverse. Un football qui, pour le fan, peut être divertissant. Cependant, il y a aussi eu des entraîneurs et des équipes andalouses avec des propositions plus défensives. [...] En dehors de l'Espagne, l'ombre de Madrid et de Barcelone est très grande. Mais depuis quelques années, la Liga fait la promotion de la compétition et il y a plus de visibilité pour les autres clubs. Les titres remportés par le FC Séville en Ligue Europa ainsi que les apparitions en Ligue des champions du Real Betis et du Málaga CF ont contribué à promouvoir le football andalou ces dernières années. Le derby suscite de plus en plus d'intérêt, les gens voient à la télévision la passion et la rivalité qui existent entre les deux équipes.
Au niveau de la formation, pour qu'un joueur ait de grandes qualités techniques, il a dû passer de nombreuses heures avec le ballon et dès son plus jeune âge. En plus de jouer en équipe, les enfants ont toujours passé beaucoup de temps à s'entraîner dans la rue. Dans n'importe quel type d'espace, vous pouvez trouver un but. Des arbres, des lampadaires, des pierres... Et s'il n'y a pas de balle, une canette de soda écrasée peut servir - beaucoup l'ont fait. D'autre part, le climat en Andalousie vous aide à passer une grande partie de l'année à jouer dans la rue sans problème. Je pense que de nombreuses heures de jeu, associées à des situations de jeu ouvertes et beaucoup d'incertitude, créent le contexte idéal pour développer la motricité et les capacités techniques de haut niveau.»

«Les Sévillans sont fiers de leur équipe»

Juanito Diaz est un jeune entraîneur, passé en tant que joueur et coach au Real Bétis.
«Les supporters du sud de l'Espagne sont très passionnés. Nous aimons vivre le football, descendre dans les rues pour montrer notre équipe et nous promener avec les maillots de nos clubs. Il y a des milliers d'anecdotes de quand j'étais petit. J'adore ce sport dès mon plus jeune âge, et j'adore le Betis. Je me souviens être allé avec mes parents au stade pour assister à un derby et les rues étaient inondées de gens, tous marchant vers le stade. C'est impressionnant de les voir chanter l'hymne avant le match. Le football ici est spécial. Les gens aiment sortir dans la rue et partager des discussions sur les matchs qui vont être joués ou sur le comportement de leur équipe. Les Sévillans sont fiers de leur équipe. Les supporters se plient en quatre pour ces matches et c'est ce qui les rend si importants et intéressants.»

Matin, midi, soir : le ballon. (A.Reau/L'Equipe)

«Le futsal sévillan est très coloré»

Manuel Sanchez est un jeune joueur du Real Bétis Futsal. Il raconte, entre autres, un souvenir du stade.
«Le style sévillan s'est toujours démarqué par la qualité et le dévouement de ses joueurs. Les grands joueurs ont été forgés dans des quartiers où ils ont passé des heures et des heures à jouer au ballon jusqu'à ce qu'ils fassent le grand saut. Pour le futsal, il attire de plus en plus de personnes et prend de plus en plus d'importance. L'année prochaine, trois équipes andalouses joueront au moins en première division : Jaén Paraíso, Córdoba et le Real Betis. Le futsal sévillan est très “coloré”. Vous trouvez des équipes qui donnent beaucoup de spectacle dans un match. Je pense que, pour les habitants de Séville, ainsi que pour quelqu'un d'Estrémadure comme moi, la chose la plus importante sont les amitiés que vous nouez grâce au sport et le bien-être que vous procure là où vous jouez. C'est quelque chose qui vous rend heureux. [...] Le meilleur souvenir que j'ai à Villamarín est le derby que le Betis a gagné 1-0 avec un but de Joaquín. Ce fut sans aucun doute un moment unique et incroyable.»