ramdane (abder)  jallet (christophe) (P.Lahalle/L'Equipe)
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Abder Ramdane : «Le mode guerrier, ça se travaille tous les jours»

Adjoint de Luka Elsner à Amiens, Abder Ramdane nous raconte sa saison au sein du club picard. Passé par plusieurs Championnats dont la Bundesliga, le technicien porte un oeil avisé sur l'évolution football. Il revient aussi sur le travail de Djamel Belmadi avec l'Algérie.

«Un mot sur le dénouement du Championnat de L1, et notamment au sort réservé à Amiens ?
C'est désastreux, désolant... On n'a pas donné la chance au club, la petite chance qui lui restait de se maintenir. On était effectivement dans une mauvaise situation mais il faut savoir que beaucoup de clubs se sauvent sur le fil chaque saison.
 
Amiens était englué dans la zone rouge. Pensez-vous réellement que vous alliez renverser la situation...
(Il coupe...) Sur les deux dernières saisons, Amiens s'est sauvé dans le sprint final. Dès le début de saison, on savait que ça allait se jouer dans le dernier tiers... Et puis, Saint-Etienne me paraissait très concerné par la finale de la Coupe de France. Je pense que la tête des joueurs étaient focus sur cet événement. Les Verts n'étaient pas du tout dans une bonne passe. À mon sens, tout était encore largement possible surtout qu'on a des joueurs avec la mentalité pour ça.   
 
Voilà plus de trois semaines que la décision de l'arrêt définitif a été prise. Estimez-vous qu'on se soit trompé et qu'on aurait dû prendre le même chemin que l'Allemagne, par exemple ?
Oui, tout à fait. J'ai joué en Allemagne (Hansa Rostock puis Fribourg, 1998-2005) puis j'y ai bossé comme adjoint notamment à FC Sankt-Pauli (2014-2019). Je suis toujours en contact avec les clubs et les dirigeants. Donc quand j'entends que c'est une décision qui est basée que sur le financier, je ne suis pas d'accord.  
 
Pourquoi ?
Les clubs de Bundesliga et de 2. Bundesliga sont très bien gérés. Le risque de faillite est vraiment faible. En Allemagne, ils ont mesuré l'impact sociétal du football, ils ont donc voulu réanimer un lien social grâce à la Bundesliga. Après, ils se sont donnés les moyens de le faire avec des matches à huis clos, des tests et un protocole sanitaire. Ils ont fait ce qu'il fallait. Ils ont réduit le risque au maximum. Je ne comprends pas pourquoi la France n'a pas attendu comme l'Italie et l'Espagne, des pays plus touchés que nous...
Adjoint de Luka Elsner, il estime que la Ligue 1 aurait pu reprendre. (V.Michel/L'Equipe)
Adjoint de Luka Elsner, il estime que la Ligue 1 aurait pu reprendre. (V.Michel/L'Equipe)
Qu'a-t-il manqué à Amiens pour capitaliser plus sur sa qualité de jeu ?
C'est assez dur de comprendre. Je dois vous avouer que nous aussi, on s'est posé beaucoup de questions. Jouer contre les gros, ça libère la pression, ça laisse aussi des espaces comme contre le PSG (4-4) ou l'OM (2-2). C'était l'idéal pour pouvoir développer notre jeu. Face à des équipes de notre "Championnat", c'est plus fermé, plus d'agressifs, on n'a pas réellement su s'exprimer dans ce genre de configuration.
 
Vous étiez l'adjoint numéro 1 de Luka Elsner cette saison. Quel était votre rôle ?
Luka Elsner est un entraîneur très terrain, il faisait beaucoup de choses sur le terrain. J'étais là pour l'aider, l'épauler, il y avait beaucoup de travail individuel ou par groupes. Puis j'étais là aussi pour la partie relationnelle et psychologique avec les joueurs. Il faut essayer de les guider.
 
C'est différent de ce que vous aviez connu jusqu'à présent ?
Oui, c'est une autre approche. Jusqu'à présent, de par mon vécu, j'ai grandi dans ce rôle d'adjoint de Ewald Lienen (TSV Munich 1860, Olympiakos, Munich 1860), un entraîneur qui m'avait laissé beaucoup faire. C'est quelqu'un de très connu outre-Rhin, il a fait notamment partie de la grande équipe du Borussia Monchengladbach. Il était plus dans un rôle de manager et du coup j'entraînais davantage l'équipe.
«Les Français moins travailleurs ? Malheureusement, c'est la vérité...»
Grèce, Roumanie, Belgique et surtout Allemagne, vous avez accumulé les expériences ces douze dernières années. Vous êtes revenu en France cette saison. Parfois, on entend des critiques sur le fait que les joueurs français soient moins travailleurs qu'à l'étranger. Quelle est votre perception sur cette question ?
Malheureusement, c'est la vérité... Même si je pense que l'arrivée des grosses stars du PSG a augmenté le niveau d'exigence. En somme, les étrangers donnent le ton sur l'investissement qu'il faut mettre pour y arriver. Lors du confinement, j'ai regardé des documentaires sur Tony Parker ou Michael Jordan. Il y a toujours les mêmes leitmotivs qui reviennent. Le travail, l'envie de gagner... Je trouve que les joueurs n'ont plus envie de gagner des matches, ils ont envie de gagner de l'argent. Ils préfèrent avoir des beaux contrats que de remporter des titres. L'idée de laisser une trace dans le monde du football est moins présente. Et même en Allemagne, on est aussi en train d'évoluer vers cet état d'esprit. Pour résumer, c'est "je préfère conduire une Ferrari que soulever une Coupe de France".
 
Vous avez senti une différence au niveau de l'implication entre la France et l'Allemagne ?
Oui, je trouve que c'est moins bosseur en France. Après, il ne faut pas généraliser et dès qu'on arrive à les guider, les joueurs adhèrent et bossent sans aucun problème.
 
Quel est le problème ?
S'ils ne doivent pas faire les choses, ils ne le font pas. Une grande majorité n'est pas demandeur. Il faut les inviter à aller faire du gainage ou des petits exercices avant la séance. Il faut une prise de conscience sur le fait que l'entraînement ne commence pas à 10 heures avec le ballon. En réalité, il faut se mettre 45 minutes avant dans le bain en salle de gym pour s'étirer, s'échauffer...
 
C'est plus le cas en Allemagne ?
Déjà là-bas, au niveau des moins de 15 ans, il y a ce process qui est intégré dans les esprits. On arrive une heure avant l'entraînement, on fait 45 minutes en salle de musculation et ensuite, on sort sur le terrain. En France, l'entraînement commence à 10 heures, si certains pouvaient venir à 9 h 55, ils le feraient. Ils se changeraient, ils s'entraîneraient, ils se doucheraient et ils s'en iraient. 2 heures d'entraînements, ça suffirait. Mais, aujourd'hui, un Cristiano Ronaldo, ça peut travailler 8 heures par jour. Usain Bolt, Michael Jordan sont devenus extrêmement bons parce qu'ils ont travaillé... Il n'y a pas de secret.
Cristiano Ronaldo, l'exemple à suivre. (CREMEL BENJAMIN/L'Equipe)
Cristiano Ronaldo, l'exemple à suivre. (CREMEL BENJAMIN/L'Equipe)
Le talent ne fait pas tout...
Un peu comme en Afrique, en France, il y a un talent exceptionnel. Mais cette mentalité de travail, de repousser ses limites et d'aller au-dessus, elle n'est pas là. Dans les prochaines années, c'est la clé pour pouvoir augmenter le niveau de la Ligue 1. En Allemagne, on sait que la France est très bonne en formation. J'ai commencé à bosser à Gladbach en 2006 comme coach des U19. Là, je vois que mon ancien club vient de recruter : Thuram, Cuisance ou Pléa... Des joueurs qui sont en train d'exploser par leur talent mais aussi grâce à un niveau d'investissement supérieur au quotidien. Talent et travail, c'est une formule souvent gagnante.
 
La saison dernière, Jérôme Roussillon, latéral gauche de Wolfsburg, nous avait expliqué avoir été surpris par l'intensité des séances d'entraînement au quotidien : "Le coach demande du rythme et l'exigence est poussée à l'extrême". Qu'en pensez-vous ?
Lors d'une de mes premières séances en France, j'ai demandé à ce qu'on mette les protèges tibias parce qu'on allait faire des duels. Les joueurs m'ont regardé avec beaucoup d'étonnement en me disant qu'ils ne se voyaient pas mettre des protèges tibias à l'entraînement. Alors qu'en Allemagne, la moitié des séances hebdomadaires se font comme en condition de matches avec les protèges.
 
Pourquoi cette différence ?
On doit s'entraîner comme on joue. L'entraînement, c'est un match, donc on se protège comme en match parce qu'on risque autant de se blesser. Alors évidemment, on n'est pas là pour casser la jambe de son coéquipier mais les joueurs ne sont pas des robots. On ne peut pas s'entraîner doucement et subitement se mettre en mode match le jour J en appuyant sur un bouton. Le mode guerrier, ça se travaille tous les jours.
« Belmadi a réussi à faire que chaque joueur donne 120% physiquement, mentalement et techniquement»
Vous avez travaillé dans plusieurs pays. Avez-vous envie un jour d'entraîner en Afrique au sein d'une sélection ?
Oui, pourquoi pas. La sélection, c'est la Rolls Royce du football. On a la chance de faire travailler les meilleurs joueurs d'un pays. C'est un exercice excitant de pouvoir faire collaborer tous les talents en même temps. C'est ce qu'a réussi à faire Djamel Belmadi avec l'Algérie. Je trouve que c'est exceptionnel et qu'on n'en a pas assez parlé.
 
Qu'est-ce qui vous impressionne dans cette performance d'entraîneur ?
Il a réussi à faire que chaque joueur donne 120% physiquement, mentalement et techniquement. Cette envie de gagner à tout prix, j'ai trouvé ça remarquable. C'est rare de voir une équipe africaine jouer comme une équipe européenne.
 
A quel moment avez-vous perçu le potentiel de cette équipe d'Algérie ?
Dès le début de la CAN, on comprend qu'elle peut aller au bout. J'ai vu que tactiquement, elle était très bien en place. Ça ne faisait pas n'importe quoi. Puis le talent a fait la différence, même si au Sénégal, il y en avait aussi. Mais l'envie, la discipline et surtout l'organisation tactique ont permis logiquement à l'Algérie de gagner cette CAN. Ils ont joué comme des Européens, pas comme des Africains, et ça a fait une grande différence.
 
Pensez-vous que cette sélection peut continuer à progresser ?
Il y a une ossature avec des joueurs qui arrivent à leur zénith. Il n'y a aucune raison qu'elle ne puisse pas continuer sur la même dynamique. Si elle arrive à se qualifier pour la Coupe du monde au Qatar, elle a le potentiel pour peut-être enfin passer cette fameuse barrière des quarts de finale qu'aucune sélection africaine n'a pour l'instant réussi à franchir.
 
On a beaucoup parlé de l'entraîneur que vous êtes, mais Abder Ramdane, c'est également le joueur qui a fortement contribué à l'épopée de Nîmes en Coupe de France (1996). Alors en Ligue 1, vous aviez perdu en finale contre l'AJ Auxerre de Guy Roux, champion de France la même année. Quel souvenir gardez-vous de cette époque ?
Comme je vous le disais, je faisais partie de cette catégorie de joueurs qui jouaient et qui ne voulaient pas gagner à tout prix. On était déjà contents d'être en finale. Il nous a manqué cette envie ultime de gagner un titre. Il nous a manqué ces derniers pourcentages pour aller au bout. Ça reste un très gros regret. On menait jusqu'à la 80 minute...»

Nabil Djellit 

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