(L'Equipe)

Aimé Jacquet, après la victoire de l'équipe de France lors de la Coupe du monde 1998 : «Ma vie, désormais, va être belle»

Nouvel épisode des grands entretiens qui ont fait l'histoire de France Football. Retour, cette fois, en 1998 avec Aimé Jacquet. Son équipe de France vient tout juste d'être sacrée championne du monde, pour la toute première fois de son histoire.

Nous sommes le 16 juillet 1998. On s'affaire au Stade de France pour préparer le concert des Rolling Stones. Il fait gris, mais devant l'enceinte, c'est un peu de soleil qui arrive avec la Coupe du monde de football. Aimé Jacquet et le trophée sont là, à l'invitation de France Football, pour un retour sur les lieux du sacre, quatre jours après la finale du Mondial. Dans les gradins, les ouvriers ont reconnu le héros national, et l'apostrophent joyeusement. Aimé, fatigué mais toujours ému, traverse la pelouse en regardant partout autour de lui, comme à la recherche de quelques émotions fugaces, dont la chaleur planerait encore dans l'air frisquet de ce jeudi matin. Un signe ? Quand il sort la Coupe de son étui de cuir, un rayon de soleil perce la couche nuageuse et vient éclairer la pelouse magique. C'est un bel instant, tout simplement, comme la discussion qui l'a précédé, avec quelques membres de notre rédaction. «C'est un moment de bonheur de pouvoir partager ça, discuter, échanger...», a dit Aimé. Plus qu'une confession, un partage simple et généreux. A son image...

«Aimé, sur quelle dernière image du Stade de France avez-vous quitté les lieux, dimanche dernier ?
Je ne sais même plus à quelle heure nous sommes partis. Nous étions tellement heureux. Il n'y avait plus d'heure, il n'y avait plus de temps. Je n'ai même pas pensé me retourner pour garder une image. L'important, c'était de vivre l'instant avec tous les gens que je rencontrais. C'était physique. Chaque personne croisée, le moindre bénévole, c'était immédiatement l'accolade. Je ne savais plus où j'étais. Et la joie des joueurs, ouf ! Il fallait voir les yeux du gros Marcel... Quel bohneur !

Quelle image, alors, gardez-vous de cette journée ?
C'est la montée dans le car, quand nous sommes partis pour le stade. Et tout de suite à la sortie de Clairefontaine, voir tout ce monde qui attendait ! J'ai dit au chauffeur : "On ne va jamais arriver au stade !" J'avais la hantise d'arriver en retard, de manquer le match.

Vous ne saviez pas qu'il y avait toute cette foule dehors ?
Pas tant. Déjà, le retour de Lens, après le Paraguay, ça m'avait serré, serré. Tout le monde était dans la rue ! Tout le monde ! C'est impensable ! Nous, avant, on était dans notre bulle, on ne s'en rendait pas compte. Sur l'autoroute, des gens s'arrêtaient. C'était une émotion extraordinaire. Pas celle de la finale, celle-là, c'est l'émotion professionnelle. Mais là, ça venait du coeur. Le gars qui promène son chien, qui se fout du foot peut-être, et qui t'acclame, qui est heureux.

Et vous, votre bonheur, quel est-il ?
La récompense, c'est tous ces gens qui viennent me voir avec le sourire. J'ai été gâté. S'il y avait eu échec, cela aurait été terrible, pour moi et ma famille. Mais, ma vie, désormais, va être belle. Je vais retrouver les joies du quotidien avec beaucoup de plaisir.

«C'est la France, c'est notre France»

Grâce à l'équipe de France, il y a aussi eu en France cet immense rassemblement de gens de cultures, d'origines différentes. C'est aussi votre fierté ?
Oui, oui. Mais c'est la France, c'est notre France. Celui qui ne le comprend pas, n'a pas compris ce qu'est notre France. C'est la France, dans sa profondeur. Cette intégration de tous ces gens qui sont des Français. Ce n'était pas ma préoccupation, mais ça dépasse l'événement sportif, c'est ce que m'ont dit Chirac et Jospin. Et là, c'était une image tellement belle, tellement forte, que le Président et le Premier ministre dans les vestiaires, c'était émouvant. Tous les deux, ils s'attendaient, pour aller voir à chaque fois le même joueur en même temps. C'était fabuleux. Ils enjambaient les sacs, tout ça. Et quand l'un avait un mètre de retard, hop, il attendait l'autre. Moi, j'étais stupéfait. Et vous avez vu l'image de Chirac qui fait la bise au crâne de Barthez...

Et la finale ? Comment s'est-elle préparée ?
La finale a été un moment extraordinaire. En demi-finale, je n'ai jamais eu aussi peur de toute la compétition. Le soir, j'étais pratiquement K.-O. debout, sous le choc. Et à ce moment-là, j'ai Philippe Bergeroo qui est plus costaud, qui me secoue, vertement même. C'était le soir à Clairefontaine. Il m'a pris, il m'a serré, il m'a dit : "On est en finale, hein ? On est en finale, et on ne la perdra pas..." Ça m'a secoué, dis donc. Le lendemain, j'ai dit aux gars : "On va la gagner cette finale." Alors là, le jeudi, on fait un petit entraînement, plus poussé que d'habitude un lendemain de match. Plus dur, plus costaud. Et le vendredi, repos, tranquille. On est allés au château Ricard, on a fait de la pêche, du cheval, du VTT, on a joué aux boules. On a eu un repas, ce jour-là, avec des frites, un petit peu de fromage. Là, je peux vous dire, le plateau, il n'a pas tenu dix minutes. On était heureux comme des papes. C'est des petits riens, mais c'est formidable des trucs pareils.

Donc, c'est le match qui vous a le moins inquiété ?
Si, le samedi quand même, puisqu'on avait laissé couler la veille, je me suis dit qu'il fallait qu'on les reprenne au colback. Et le samedi matin, là, ça été un peu dur. Je leur ai mis une bonne secouée. Je me suis levé à cinq heures, j'ai regardé la cassette de Brésil - Pays-Bas. Après, je suis allé réveiller Roger Lemerre, je lui ai dit : "Viens, on part au footing tous les deux." Après, j'ai pris un bon breakfast, trois petits oeufs. Je peux vous dire qu'à neuf heures et demie, je les attendais, en pleine forme. Là, j'ai secoué le cocotier hein. Ça a chauffé. Ce sont toujours des mots très durs. On rentre un peu dans l'orgueil. Participer, c'est bien, mais il faut gagner.

Et le match ?
La finale pour moi, c'est vraiment l'apothéose. C'est tout ce que je souhaitais, c'est-à-dire une belle équipe de France, très concentrée, qui rentre sur son terrain en conquérante. J'ai tout de suite senti que la grande équipe de France était là. Quand j'ai vu mon équipe partir, j'ai dit : "Ça y est. On va faire quelque chose." Ça se sentait. Je voyais les Brésiliens pas très bien en place. Je les voyais un peu dispersés, un peu inquiets. Je les voyais très décontenancés par notre manière de faire.

Tout était prévu ?
Oui, j'avais expliqué comment on jouerait, sans même donner l'équipe. Et puis, j'avais annoncé, lors de la causerie, que nous marquerions des buts sur coups de pied arrêtés. J'avais vu que, dans le marquage, ils n'étaient pas très rigoureux. Je dis à Zizou, tu iras au premier poteau, et pour la première fois il y est allé, et il m'en a mis deux. Honnêtement, c'est le coup de pouce du destin. Mais nous étions effarés, après avoir joué les Italiens qui te marquent à la culotte et qui te regardent dans les yeux, de les voir eux, ces Brésiliens, presque de dos, sans qu'ils te regardent. D'ailleurs, il est étonnant qu'ils n'aient pas été plus percutés dans cette compétition. Le seul point d'interrogation, et qui restera pour moi quelque chose de terrible, c'est que, malheureusement, on n'avait pas un mec devant... Je le dis en toute honnêteté, et d'autant plus que j'ai fait confiance à Stéphane Guivarc'h, qui est un super mec, et qui a joué son rôle, en pesant sur toutes les équipes. J'aurais tellement voulu qu'il marque un but. Ç'à été notre chape de plomb. Malgré le travail énorme du staff médical, je crois qu'il a été perturbé par cette blessure au genou, quand même.

«Le seul point d'interrogation, et qui restera pour moi quelque chose de terrible, c'est que, malheureusement, on n'avait pas un mec devant...»

Aimé Jacquet peut exulter... (L'Equipe)

Pendant la Coupe du monde ?
Oui, oui. Parce qu'il ne réalisait pas ce qu'il souhaitait. Et il voyait que je n'étais pas content. Et puis, un jour, je l'ai eu dans ma chambre, ç'a été fabuleux. Ça devait être après sa suspension. Je lui ai dit textuellement : "Zizou, l'équipe de France, ce n'est pas toi. Tu ne représentes pas l'équipe de France. Ne te mets pas ça dans la tête..." Ç'a été assez dur quand même. J'ai ajouté : "Mais ce que je sais, c'est que c'est toi qui nous fera gagner..." D'ailleurs, je lui avais déjà fait la remarque après le Maroc. "Zizou, Zizou", 50 000 personnes qui hurlent ça, ça monte à la tête hein... Mais attention, il ne baisse pas la tête devant moi, hein. Jamais. Il y a quelque chose qui se passe entre nous. Sans se parler, des moments on se comprend. Ce n'est pas le cas avec le Youri. Là, il faut parler, il faut argumenter. Et il est un peu chambreur aussi, celui-là. Ce n'est pas du tout la même approche.

Lui, ça été facile de le déplacer à gauche ?
Oh oui, oh là là, oui. Facile. Après, on explique, on argumente, hein. Attention. L'idée, c'était de bien replacer tous les joueurs dans leur contexte. Difficile au départ ! Par exemple, Lilian, il m'emmerdait, enfin la presse surtout, qui en faisait déjà un arrière central. Mais je lui ai dit : "Tu sais, on a un contrat de confiance tous les deux. Je te l'ai annoncé depuis deux ans, tu seras arrière droit pour la Coupe du monde." Alors, il me répond : "Ouais coach." Mais ce n'est jamais fini avec lui. Il te fait un poème ! C'est "ah oui, mais bon..." Vous ne pouvez pas vous figurer : ce n'est jamais fini. Jamais. Il voulait parfois me faire comprendre qu'il était meilleur au centre... Alors, je l'ai pris entre quatre yeux : "Ecoute, mon petit bonhomme, ça veut dire que tu rentres en concurrence... Tu sais qui il y a au milieu ? Marcel, Lolo. Donc, tu es face à eux..." Alors, "ah non non, coach..." C'est marrant. Ça n'a pas de fin, avec Lilian, mais c'est sympa, chaleureux. Ce sont des petites discussions riches pour le sélectionneur et pour lui.

«J'ai fait le choix de Zidane et misé sur lui»

On parle des attaquants. Quelques mots sur Dugarry...
Dugarry, ce n'est pas du tout de ma part une folie ou un caprice. C'est que je pense que nous détenons là un grand joueur de football. Son problème, ce sont ses deux années de merde quoi. Et puis, il est arrivé avec une blessure. Mais il n'a pas eu une minute de récupération et a vécu un enfer avec nous, il avait toujours quelqu'un sur le dos. Quand il faisait son footing, il chantait sans arrêt : "J'ai marqué le premier but, je marquerai le dernier... J'ai marqué le premier but, je marquerai le dernier..." Et il a failli le faire !

Pouvez-vous évoquer le cas de Zidane. On avait beaucoup parlé de lui avant le Mondial, peut-être trop, à votre goût...
Non, pas trop. C'était normal. Moi, je n'ai jamais caché qu'il était notre leader technique. On n'avait rien à cacher. En plus, je peux le dire maintenant : j'avais un choix terrible à faire pour l'Euro. Faire revenir Cantona ? Alors, Zidane serait mort, parce qu'il n'a pas assez de personnalité pour s'imposer. Alors, j'ai fait le choix de Zidane et misé sur lui. C'est un mec génial. Mais je pense qu'il n'a pas atteint encore sa maturité : il est tellement sensible. Il voyait qu'il ne réalisait pas ce qu'il voulait, et il est devenu nerveux. C'est pour ça qu'il a fait ce geste contre l'Arabie saoudite. Il n'a jamais fait de mal à une mouche.

Vous étiez particulièrement attentif à lui, compte tenu de sa personnalité ?
Oui, bien sûr. On l'a pris en étau, comme les autres, mais d'une manière beaucoup plus cool. Parce que c'est un garçon d'une grande sensibilité, très introverti, mais qui a un sourire merveilleux. Qui te désarme. Mais je pense qu'il était malheureux parfois.

«Je lui ai dit textuellement : "Zizou, l'équipe de France, ce n'est pas toi. Tu ne représentes pas l'équipe de France. Ne te mets pas ça dans la tête..."»

Vos adjoints ont beaucoup compté ?
Enormément. Je leur avais demandé d'être très durs avec moi. Je ne voulais pas de béni-oui-oui. Là-dessus, Henri Emile, qui est très fin psychologue, ou Philippe Bergeroo ont su me calmer, par moment. Intervenir à ma place. Et Roger Lemerre, hein... Pfff... C'est un profil de sélectionneur, oui. Je peux vous le dire ! Si à l'Euro il est avec nous, putain, je peux vous dire... Ce qu'il a fait, ce qu'il a apporté, l'oeil nouveau... On est de la même génération. D'ailleurs, je suis à ses ordres ; car vous savez, il était mon major de promotion. Il me l'a rappelé souvent. "Tais-toi, je suis ton major." Pendant les matches, il montait dans la tribune. A la mi-temps, il descendait me donner ses observations. On ne s'est jamais trompé. Deux-trois mots, encore qu'il était trop long, il parle trop Roger. Il m'énerve. Les joueurs récupéraient et, pendant ce temps-là, il venait dans un coin, avec Philippe. Il me disait : "Voilà ce que j'ai vu, qu'en penses-tu ?" Je restais deux minutes dans ma cogitation, et tac tac tac... On faisait ce qu'il fallait.

Vous avez toujours eu des certitudes sur le groupe, sur le jeu ?
(Il s'énerve.) Mais depuis longtemps, c'est pourquoi je suis très en colère. Evidemment que l'équipe était prête. J'ai toujours expliqué ce que je voulais faire. Aux joueurs, à mes entraîneurs. Et on a été prêt le jour J. Comme on l'avait été pour le match contre l'Espagne. Depuis l'Euro, j'ai confiance dans ce groupe. Ensuite, bien entendu qu'il y a des doutes. C'était dur parfois, avec les joueurs, qui venaient pour un match amical, pour des essais, avec des exigences. Certains étaient sceptiques et me l'ont dit. Mais tout était pensé pour le joueur. Seule la performance m'intéressait. Tout le monde a fait la gueule à un moment ou à un autre. Mais ça a bossé. Et vous avez vu comment on a fini en finale ! Jamais, on n'a trompé les joueurs. Et le jour de la finale, les vingt-deux étaient là. On termine sans un blessé, grâce au staff médical. Pas un n'a lâché. Je n'avais pas pu faire tout ça à l'Euro. C'est l'Euro qui nous fait gagner la Coupe du monde.

Comment l'avez-vous établie, cette préparation perfectionniste ?
J'ai puisé partout, auprès de Michel Platini, de Gérard Houllier, de tous les entraîneurs français. J'ai regardé le cheminement de Vogts, Sacchi, Parreira, etc. J'ai pris partout. Et puis, j'avais tellement envie d'y arriver !

Pendant la compétition, y a-t-il eu débat sur le jeu ? Le retour à trois milieux récupérateurs contre l'Italie, par exemple, c'était une revendication des joueurs ? Le résultat d'une discussion ?
Mais ils s'en fichent de ça ! Complètement ! Ils ont foi dans le sélectionneur quand il argumente.

Ce match contre l'Italie, c'était la maîtrise parfaite ?
Là, sur le plan tactique, la première mi-temps, c'est pour moi fabuleux. On les a complètement laminés, moi je peux vous le dire. On les a laminés, les Italiens. Ils étaient heureux "nos" Italiens à nous, ça je peux vous le garantir.

Zidane expulsé contre l'Arabie Saoudite. (A.De Martignac/L'Equipe)

«Je ne voulais que rien ne m'échappe»

La présence de Petit dans l'équipe, elle venait de loin ?
Oui, c'est ma conviction depuis longtemps. Je l'ai manqué, Manu, qui n'est pas un mec facile. Et même par moment, hein, pfff... Si tu en as deux comme ça, trois comme ça... Ouf. Il parle pas, il ne te parle pas. C'est le pire. Alors lui, c'est vraiment la grande sensibilité. Il est à fleur de peau, il faut pas t'amuser, hein. Il te filerait son poing dans la gueule. Moi, j'avais cette idée depuis très longtemps. J'ai eu de la chance, une chance inouïe, c'est Arsène Wenger. Mais le drame, c'est que Manu se blessait systématiquement avec nous. Moi, son pied gauche m'intéressait, ce volume de jeu, cet équilibre d'équipe. Je revenais toujours à mon équipe : je ne pensais plus Petit, je pensais pied gauche, équipe. Je pensais Liza qui déborde, lui qui est là, on ne risque rien, l'équilibre est respecté. Et j'étais sûr que ça marcherait. Mais attention, je n'aurais jamais pensé qu'il nous ferait un Mondial comme ça, hein. Et puis, il ne pensait même pas jouer. Je l'ai senti dans la discussion individuelle la veille de l'Afrique du Sud, pour lui annoncer qu'il jouerait : Manu, il est resté... comme ça. J'ai vu dans ses yeux qu'il ne s'y attendait pas.

En tout cas, il ne vous a pas trahi...
Ah non. Et en plus, on avait des paris entre nous : j'étais persuadé qu'il me marquerait des buts. C'est un généreux, Manu, qui se met à la disposition des autres. Je lui ai dit, de temps en temps : "Sois un peu égoïste."

Tous ces joueurs évoluent dans de grands clubs européens. Ce sont des stars et pourtant on a vraiment le sentiment qu'ils sont très faciles à gérer, à diriger.
Il faut se les faire ! Mais j'ai tellement travaillé depuis deux ans, je pouvais compter sur des collaborateurs qui avaient tellement intériorisé mon message qu'il n'y a jamais eu de relâchement. Six mois à l'avance, on savait pratiquement à la minute près ce qu'on allait faire. Après Tignes, à Clairefontaine, chaque joueur est venu un par un dans ma chambre. A chacun, j'ai dit ce que je pensais de son jeu, de son comportement et ce que j'attendais de lui. Ensuite, il y avait l'écoute. Chaque discours était personnalisé. Il y a eu des surprises d'ailleurs, des bonnes et des moins bonnes. Sans le citer, je peux dire que le garçon qui m'a fait le plus peur a été un des meilleurs de la compétition. A l'inverse, le plus sympa n'a peut-être pas été celui qui a apporté le plus. Avec certains, ça été très dur. Car ils avaient des choses à dire. Ils se sont vidés. On est allé très loin, très en profondeur. Il y a eu des causeries très fortes. Je me souviens d'une, je ne sais plus à quel moment, où j'avais mal dormi ; je pensais que les gars n'étaient plus dans la Coupe du monde. Je peux vous garantir que ce matin-là, dans le vestiaire, ils ne savaient plus où ils étaient. J'étais féroce.

Cette férocité est nécessaire pour la gagne ?
Toujours. Si on veut que l'homme se surpasse, qu'il aille au-delà de ses limites... Quand je dis férocité, c'est en fait la capacité de réaction du joueur. Je voulais qu'il soit complètement dedans. Parce que c'est facile pour un joueur de faire son petit entraînement, de prendre sa douche, de retourner dans sa chambre avec ses écouteurs...

Il y a quand même eu de l'imprévu ?
Tous les jours, mais c'est là que mon staff intervient. Je ne voulais que rien ne m'échappe. On a désamorcé pas mal de choses. Des gens de ma garde rapprochée sont venus m'alerter. Même le policier ! Une fois, un joueur commençait à perdre pied, il est venu me prévenir...

Si vous deviez faire aujourd'hui une liste des vingt-deux, vous prendriez les mêmes ?
Je ne me suis ni trompé sur les joueurs, ni sur les hommes. J'ajoute bien, ni sur les hommes. Quelle richesse ! On a eu des gars de grande envergure. Je pense à Lionel Charbonnier. Super mec. Quelle chance j'ai eu d'avoir un mec comme ça. C'était sa seule façon d'exister ?

Un mot sur la réduction de la liste des vingt-huit à vingt-deux ?
Ça ne sert à rien. Strictement à rien. Les vingt-deux, on les avait depuis longtemps. Sauf un.

Un moment pénible, cette annonce des vingt-deux ?
Je le savais et n'ai pas choisi la solution de facilité. On a passé des nuits à savoir comment on allait faire pour pouvoir les renvoyer chez eux. Tout a été pesé. Mais moi, il n'y avait qu'une chose qui me guidait, mon étoile : l'équipe de France. Et là, je redeviens féroce et inhumain. C'est é-qui-pe de Fran-ce ! Le joueur ne m'intéresse plus. C'est terrible, mais je ne suis plus en affectif, hein.

Et les joueurs, aujourd'hui, que doivent-ils faire de cette Coupe du monde ? On pense notamment aux jeunes, Trezeguet, Henry...
Ils ont bien participé à la Coupe du monde, mais ce qui les attend sera autrement plus géant, plus dur aussi. Qu'ils fassent bien attention. Dans le courant de la saison, j'irai tous les voir, un à un. Pour leur rappeler certaines choses. Je ne voudrais pas qu'il y ait une chute. Je ne voudrais pas qu'ils soient pourris. Qu'ils se fassent manger par leur environnement.

Qu'auriez-vous fait si vous aviez été joueur, de cette Coupe du monde ?
Ouh là... Ça dépend si j'avais eu trente ans ou vingt-deux ans. C'est pas la même histoire, hein ? A trente ans, pour moi, c'est la révérence. Et puis, si j'avais vingt-deux ans, j'aurais dit le plus dur commence.

Avez-vous regretté, un moment, de ne pas être joueur ?
Quand je suis arrivé ici, la première fois, en janvier (NDLR : avant France-Espagne), j'avais envie de jouer. Ce stade me donne cette envie. Mais, malheureusement pour moi, le ballon est devenu un objet non identifié (rires.)»

«Evidemment que l'équipe était prête. J'ai toujours expliqué ce que je voulais faire. Aux joueurs, à mes entraîneurs. Et on a été prêt le jour J.»

France-Croatie, le match le plus difficile d'après Aimé Jacquet. (JC.Pichon/L'Equipe)

«France-Croatie, le match le plus difficile»

Quel a été le match le plus difficile ?
France-Croatie. C'est la première et la seule fois où la maîtrise du jeu nous a échappé. J'ai eu peur, car j'ai vu mon équipe se diluer après vingt minutes. A la mi-temps, je n'en pouvais plus. Je me suis dit : "La finale est foutue !" C'était la première fois que mon équipe jouait l'accordéon. La France n'a de leçons à recevoir de personne sur son bloc-équipe depuis quatre ans. Il faut venir nous chercher ! Si je peux m'attribuer une réussite, c'est bien celle-là. Mais en vingt minutes, les Croates nous avaient dispersés. Je leur ai dit : "Il faut savoir ce que vous voulez, mais la finale, vous n'allez pas la jouer. Vous allez perdre ce match." Il y avait un dysfonctionnement intérieur. Certains pensaient haut, d'autres plus bas. Dès la reprise, la Croatie marque, mais avant de penser à quoi que ce soit, nous étions déjà revenus à 1-1.

Dans votre gestion des matches et votre coaching, avez-vous le sentiment d'avoir été, vous aussi, meilleur qu'en 1996 ?
Non, je dirai que les événements démontrent que je ne me suis pas trompé, ou très peu trompé. Mais les événements, après. Après...

Mais en ce qui concerne les changements, la méthode était différente ?
Je peux dire, sans vouloir exagérer, que les joueurs avaient tellement été étudiés que, lorsque j'en faisais rentrer un, je savais ce qu'il allait donner. Pensiez-vous, tiens, petite question, que Thierry Henry allait jouer à Marseille ?

Non, pas forcément...
Eh bien voilà, tout est là. Personne ne savait. Dans un but de percussion, dans une recherche de perfection de jeu, je savais qu'il fallait le faire jouer. Un autre exemple : depuis six mois, je savais que Youri Djorkaeff allait jouer sur notre côté gauche. Jamais il n'a joué là, dans les matches amicaux. Je ne lui avais pas dit non plus. Attention, lui, il s'en doutait, hein, c'est un malin. Et Blanc le savait aussi. C'est des futurs entraîneurs ça.

L'équipe vous a-t-elle étonné ?
Etonné, non. Mais elle m'a donné ce bonheur qui m'a permis d'être encore plus fort. Par exemple, je redoutais une chose : le Français n'est pas toujours au rendez-vous. Or j'ai vu mes joueurs se concentrer au bon moment, des remplaçants, que j'avais virés du vestiaire pour rester avec les onze titulaires, venir me tenir par la taille.

«Je ne me suis ni trompé sur les joueurs, ni sur les hommes. J'ajoute bien, ni sur les hommes. Quelle richesse !»

Patrick Sowden et Jean-Michel Brochen