Alain Giresse (L'Equipe)

Alain Giresse (France), nouvel épisode de nos 100 joueurs qui ont marqué l'histoire de la Coupe du monde

5 avril - 14 juin : dans exactement 70 jours débutera le Mondial 2018 en Russie. Jusqu'au coup d'envoi, FF vous livre, par ordre alphabétique, sa liste des 100 joueurs qui ont marqué l'histoire de la Coupe du monde. Trente-et-unième épisode avec Alain Giresse.

Son histoire avec la Coupe du monde

Une course effrénée vers son banc, un sourire d'enfant illuminant tout le visage, l'expression de la joie à l'état pur après le but du 3-1 inscrit à Harald Schumacher. Voilà l'image forte tirée d'une folle nuit andalouse en juillet 1982 que beaucoup retiennent des deux Coupes du monde disputées par Alain Giresse. Ce serait pourtant bien trop réducteur. Car le milieu de terrain formé aux Girondins de Bordeaux a fait partie de ceux qui, en 1982 et 1986, ont replacé la France sur la carte du football international. Il a été l'un des membres du fameux carré magique des Bleus. Il avait alors pour compagnon de jeu Michel Platini, Jean Tigana et Bernard Genghini. À chacune de ses phases finales, en Espagne, puis au Mexique, il a disputé les demi-finales. À chaque fois, lui et ses coéquipiers ont buté sur le même adversaire : la RFA, avec en point d'orgue, la tragédie de Séville (3-3 a.p., 4 tirs au but à 5), où les Bleus sont passés si près d'une première finale mondiale. En douze matches de phase finale et trois buts, «Little Big Man» est devenu grand.

Pourtant, tout cela a bien failli ne jamais avoir lieu. De l'aveu même du natif de Langoiran, il «avait plus ou moins fait une croix sur l'équipe de France. Je ne suis revenu dans le groupe tricolore qu'un an avant le Mondial 82. Après une première cape, en 1974 (le 7 septembre en Pologne, succès 2-0), j'avais été retenu en 1977 pour une tournée en Amérique du Sud, et en mars 1978 pour un match amical face au Portugal (le 8 mars, 2-0). J'arrivais sur mes 27 ou 28 ans. Je me disais que c'était terminé. Et puis, Bordeaux tout d'un coup s'est mis à grandir, et, moi, de mon côté, je me suis bonifié. En mars 1981, j'ai été rappelé à l'occasion d'un match aux Pays-Bas (le 25 mars, 0-1). C'était reparti, avec au bout la qualification pour l'Espagne. C'était déjà une joie de décrocher ce billet. C'en était une encore plus grande de figurer dans la liste des vingt-deux.»
1982 sera placé sous le sceau du plaisir pour Alain Giresse. «Je voulais profiter à plein de l'événement, savourer tous les instants, et ce, depuis la préparation à Font-Romeu. J'en avais tellement rêvé de ce Mondial. Je désirais vivre totalement et pleinement une Coupe du monde et en ressortir sans regrets. Je partais comme ça sans repères par manque d'expérience, même sur le plan européen, encore moins mondiale. Mais je tenais à m'appuyer sur ça : ce bonheur fou de participer à la Coupe du monde.»

Et ce fut le cas ! Les Bleus partent avec l'objectif de faire le mieux possible et de franchir le premier tour. «Nous étions tout, sauf favoris», confirme Giresse. Après une débâcle contre l'Angleterre (1-3), l'équipe de France resserre les boulons et franchit ce premier obstacle en dominant le Koweït (4-1), puis en arrachant le nul contre la Tchécoslovaquie (1-1). Les Bleus, alors libérés, deviennent irrésistibles avec à la baguette un carré magique défiant toutes les lois tactiques de l'époque. Trois numéros 10, Michel Platini, Bernard Genghini et Alain Giresse, associés à un infatigable relayeur, Jean Tigana, vont enchanter spectateurs et observateurs. «1982, c'est une aventure, un esprit qui prend corps, une dynamique qui se crée et une équipe qui monte en puissance. On joue, on produit du jeu.»
Les observateurs découvrent alors Alain Giresse : 1,63 m à peine, bien loin des canons de l'époque où les Allemands au physique de décathlonien étaient la norme, la référence. Et ce lutin inconnu sur la scène internationale se joue des grands gabarits, se permettant même le luxe de marquer un but de la tête contre les Nord-Irlandais lors du deuxième tour (4-0). Sa technique, sa vista et son entente avec Michel Platini, dans un entrejeu où les maîtres mots sont possession et circulation, vont en faire l'une des révélations du Mundial et l'emmener à la deuxième place au classement du Ballon d'Or France Football 1982, derrière le champion du monde italien Paolo Rossi. «Gigi», comme le surnomment affectueusement les supporters des Girondins, va devenir l'un des figures marquantes de cette Coupe du monde, inscrivant trois buts. Avant de devenir l'un des héros malheureux de la tragédie de Séville. Une tragédie qui lui donne encore aujourd'hui des trémolos dans la voix.

En 1986, le panorama a radicalement changé. Deux ans auparavant, les Bleus ont conquis à domicile leur premier titre international. Ils sont champions d'Europe et portent désormais dans le dos l'étiquette de possibles vainqueurs. «Nous faisions partie des favoris, confirme Alain Giresse. L'approche était différente : nous partions au Mexique avec des intentions clairement affichées. Sur le plan collectif, nous réussissons un grand tournoi avec notamment un quart de finale de légende contre le Brésil (à Guadalajara, le 21 juin, 1-1, 4-3 t.a.b.). Sur le plan personnel, en revanche, je suis mal à l'aise, physiquement. J'éprouve des difficultés à m'acclimater à l'altitude, à la pollution, à faire des efforts. Et les bouteilles d'oxygène pur à notre disposition dans le vestiaire ne résolvent pas tout. Je ne suis pas au meilleur de ma forme, j'ai une fissure du péroné.»
Pour le meneur bordelais, le Mexique reste donc associé à une frustration. Frustration de ne pas pouvoir décrocher le Graal, battus une fois de plus par la RFA en demi-finales à l'occasion de sa 47e et dernière cape (0-2). «Nous avions le meilleur potentiel pour devenir champion du monde, l'équipe la plus mûre, avec une maîtrise de son jeu. Plus que 82 où nous étions sur une dynamique mais sans cette consistance que nous avions depuis 1984.» Frustration de ne pas pouvoir donner le meilleur de soi.

«J'avais fait plus ou moins une croix sur l'équipe de France»

«1982, c'est une aventure, un esprit qui prend corps, une dynamique qui se crée»

«En 1986, j'éprouve des difficultés à m'acclimater à l'altitude»

Le moment marquant

Quand on pose la question à Alain Giresse, on connaît par avance la réponse. «Je vais vous parler de Séville, fatalement et de ce jeudi 8 juillet 1982. À la limite, la question que vous deviez me poser est plutôt : sur vos deux Coupes du monde, quel fait marquant pouvez-vous sortir, mis à part Séville ? Il n'y en a pas. Cette demi-finale perdue contre la RFA possède une telle dimension ! Cela soulève encore une telle émotion chez les acteurs, les spectateurs, les téléspectateurs et tous les observateurs. Difficile de retenir un autre fait marquant. À Séville, nous sommes passés par des moments, cruels, de joie, d'espoir, de déceptions.» Car qui pouvait croire que les Bleus allaient faire trembler de telle manière la RFA, championne d'Europe en titre ? Qui pouvait imaginer que les Bleus rapidement menés 1-0 allaient revenir et mener 3-1 durant la prolongation grâce à des buts signés Marius Trésor et... Alain Giresse ?
Quand on évoque ce match de légende, l'ancien Bordelais prend tout de suite la parole : «Le point marquant qui a une influence sur le résultat, c'est l'affaire Battiston (le défenseur entré à la 51e minute à la place de Bernard Genghini est agressé six minutes plus tard par le gardien ouest-allemand Harald Schumacher et devra sortir inconscient, ndlr). Car je pense que si cette affaire est traitée comme elle doit l'être, le sort du match en est changé : il y a penalty et carton rouge pour Schumacher. Mais Séville ne se limite pas à cette seule injustice, car sur le deuxième but allemand, il y a au départ faute sur moi, puis sur Michel Platini. Et ce but fait très mal, juste avant la mi-temps de la prolongation. Séville, c'est un match exceptionnel rempli de faits marquants.»
Et quand on lui demande de raconter ce qui se passe dans son corps, dans sa tête, dans son cœur après son but du 3-1 durant la prolongation, il répond : «À ce moment-là, je me dis que l'on va jouer la finale de la Coupe du monde. Ça se passe au plus profond de soi-même. On est animé par une espèce de chaleur interne qui vous transcende et vous donne une espèce d'euphorie, un moment d'intensité heureuse exceptionnelle. C'est énorme. C'est la joie à l'état pur. Mais, après, ce sera l'enfer, car derrière c'est l'injustice. Difficile de trouver mieux comme moment quand on est footballeur. Une seule fois, j'ai ressenti une joie de même intensité, lorsque je marque avec Bordeaux le but victorieux en finale de Coupe de France 1986 contre Marseille en lobant Joseph-Antoine Bell (le 30 avril, 2-1 a.p.)

Le chiffre : 3

Lors de la Coupe du monde 1982, le milieu offensif français a inscrit trois buts en six matches. Cette performance fait de lui le meilleur réalisateur tricolore de cette phase finale. Un total, qui aurait dû se monter à quatre si, à la suite de l'intervention du cheickh Fahid al-Ahmad al-Sabah, le frère de l'émir, l'arbitre soviétique M. Stupar n'avait pas annulé un but totalement valable inscrit contre le Koweït. Raison invoqué : les joueurs du Golfe persique ont entendu un coup de sifflet parti des tribunes et se sont arrêtés pensant qu'il provenait du directeur de jeu.

L'archive de FF

En juillet 1982, Giresse revient dans France Football sur la prestation d'ensemble de l'équipe de France lors de la Coupe du monde : «Durant ce Mundial, la France a exprimé ses qualités à fond. De sorte que je n'ai pas l'impression que, pour la circonstance, nous avons crevé notre plafond, à proprement parler. En revanche, nous avons fait la preuve de ce dont nous étions capables. Pour moi, ce n'est d'ailleurs pas une surprise. Car je pensais sincèrement que l'on pouvait, que l'on devait arriver à cela.»

Laurent Crocis