(A.Martin/L'Equipe)
Grand format

Carnet de bord : France Football vous raconte de l'intérieur comment le Stade de Reims a vécu ses retrouvailles européennes (2/2)

Cinquante-sept ans après, Reims a retrouvé l'Europe jeudi dernier à Genève. Avec la qualification au bout (1-0). Avant son troisième tour en Hongrie ce jeudi, FF vous raconte de l'intérieur comment les Champenois se sont préparés et ont vécu ces retrouvailles européennes. Deuxième partie.

14 septembre : Testé et pas vraiment approuvé

Comme depuis qu'ils ont repris les entraînements après le confinement, les joueurs du Stade de Reims procèdent à un nouveau test pour le Covid-19. Sauf que celui-ci est différent des autres : c'est un laboratoire indépendant convoqué par l'UEFA qui débarque. Une bonne majorité des 46 personnes testées est ressortie avec quelques larmes aux yeux après les longues secondes de test dans chacune des narines. Épreuve indispensable pour ensuite obtenir son sésame du test négatif que chaque personne devra garder sur elle pendant le séjour à Genève.

15 septembre : La tête à Servette

J-2. Après les derniers constats du staff sur la défaite angevine, c'est l'heure de se tourner réellement vers Genève. «On a l'habitude de fonctionner comme ça, dévoile Guion. On fonctionne dans le présent, surtout quand il y a des matches rapprochés. On leur parle du match qui arrive.» Mais ce n'est pas encore le moment de trop monter en pression. «Peut-être y aura-t-il du stress dans la nuit de mercredi à jeudi, car, malheureusement, je ne sais pas vivre le foot autrement qu'avec du stress», regrette presque Jean-Pierre Caillot. «On est toujours en train de me dire qu'on est un club européen parce qu'on a joué 27 matches en Europe, s'étonne-t-il encore. Mais, eux, ils en ont fait 100 ! Ce sera une affiche d'anciens européens (NDLR : Servette et Reims ont fait partie de la première édition de la C1 en 1955-56. Tous les deux ont été battus par le Real Madrid, respectivement en huitièmes de finale et en finale). On ne se met pas plus de pression que ça n'en mérite. On sait que le Stade de Reims, par le passé, a pu répondre, en général, aux grandes occasions. Le Servette, on le considère comme une grande occasion. Mais ce n'est pas une obsession
Jean-Pierre Caillot, le président, à Genève. (A.Martin/L'Equipe)
Jean-Pierre Caillot, le président, à Genève. (A.Martin/L'Equipe)
En permanence au téléphone en ce début de semaine, le président du SDR promet de n'avoir pas connu autant de sollicitations médiatiques depuis la première réception du PSG en Ligue 1 en 2012. «C'est plus qu'en Ligue 2, c'est sûr !», sourit un Xavier Chavalerin qui, en bon capitaine, tente de faire le job médiatique malgré quelques réticences. Sur le terrain, lors de la séance du jour programmée l'après-midi, c'est l'heure de la parenthèse européenne. «Ceux qui ont joué un peu de matches européens nous l'ont dit : il faut se concentrer dès le début de la semaine, poursuit-il. Ma préparation, c'est être dedans à 100%, travailler sur les erreurs qu'on a fait sur les derniers matches, et être focus. Faire ce qu'on sait faire, ne pas essayer d'en faire plus. Pour des matches comme ça, c'est comme quand on joue le PSG ou Lyon. Il y a une surmotivation qui vient toute seule

Côté staff, l'étude de l'adversaire est faite, avec le visionnage du premier tour de qualification de C3 et des derniers matches de Championnat de la saison dernière, le club suisse n'ayant pas encore repris. Les joueurs recevront chacun un livret d'informations. Mais pendant sa séance de ce mardi, avec des résultats récents ternes, David Guion souhaite avant tout voir ses ouailles retrouver le sourire. «L'idée était de remettre de la fraîcheur, mais aussi du plaisir, de la joie à travers l'entraînement. On a aussi travaillé sur la confiance dans le jeu.» Avant de finir sur un tennis-ballon avec les joueurs et le staff, «pour qu'il y ait un peu de cohésion et de plaisir ensemble». Il y a enfin l'importance du ressort psychologique pour un effectif inexpérimenté en Europe. «J'ai bien conscience que par rapport à l'événement, la préparation psychologique est importante, souligne Guion. Avec ce nouveau mode de qualification, à huis-clos, sur un match couperet, cela entraîne inévitablement beaucoup d'émotion.» Et beaucoup d'attentes extérieures : «On représente le Stade de Reims, mais j'ai conscience que l'on porte les couleurs de la Ligue 1, de la France à l'échelle européenne.» Predrag Rajkovic, Thomas Foket, Ghislain Konan, Dario Maresic, Arbër Zeneli, Kaj Sierhuis, Valon Berisha... Ils sont quelques-uns à avoir déjà goûté à l'Europe mais sans, non plus, en faire des habitués. «Je vais essayer de leur faire voir que l'Europe est un autre Championnat, que c'est complètement autre chose, espère Foket. On peut vivre tellement de grandes émotions dans ces Coupes d'Europe...» Xavier Chavalerin sera, lui, capitaine pour son tout premier match européen. «Ce sont des expériences qu'on retient quand on arrête sa carrière. Si on a pu être capitaine pour un match de Coupe d'Europe, c'est beau. Pour raconter à ses enfants, c'est pas mal
Xavier Chavalerin avec le brassard de capitaine face au Servette. (A.Martin/L'Equipe)
Xavier Chavalerin avec le brassard de capitaine face au Servette. (A.Martin/L'Equipe)

16 septembre : La folie du départ

Hirson (02). La matinée se termine au lycée Joliot-Curie. Titouan, 15 ans, attend son père. Le duo ne rentre pas au domicile de Sains-Richaumont mais prend la route pour Reims, à 100 kilomètres. Direction Bétheny, plus exactement, et le centre d'entraînement du Stade de Reims pour aller encourager leur équipe, en partance pour Genève. Sur place, sous les coups de 13h30, Titouan et son père reçoivent les indications des Ultrem, groupe de supporters champenois qui a organisé la surprise. Les joueurs apprécient. Predrag Rajkovic débarque en klaxonnant. 14h30. Départ de la délégation rémoise composée de 46 membres.
Les drapeaux, écharpes et maillots sont tous sortis, les fumigènes sont craqués, les chants résonnent. «On ne s'y attendait pas, raconte Xavier Chavalerin, qui n'a pas hésité à saluer les supporters en montant dans le car. On s'est dit que les gens ont pris un jour de repos pour venir nous donner de la force ! Un moment unique. Là, on s'est dit qu'il fallait aller gagner ce match !» Fin d'après-midi estivale à Genève. Plusieurs joueurs rémois découvrent l'organisation Coupe d'Europe. Peut-être un détail pour vous, mais pour eux ça veut dire beaucoup. «Ce qui m'a marqué, c'est de s'entraîner dans le stade de l'adversaire la veille du match, abonde Chavalerin. On se dit "Waouh, c'est vraiment l'Europe !" Ce sont des nouvelles choses. Dans une carrière, on n'a pas l'habitude de ça

En soirée, alors que les joueurs sont à l'hôtel, le reste de la délégation est avec les dirigeants de Servette. A J-1 d'une rencontre européenne, il est d'usage que ceux qui reçoivent convient leurs adversaires. L'occasion pour Jean-Pierre Caillot, Didier Perrin, le président de l'association et co-actionnaire, ainsi que Mathieu Lacour, directeur général, de goûter un filet de perche du lac Léman. Mais surtout de faire une rencontre qui, selon les propres mots de Jean-Pierre Caillot, ne restera pas sans lendemain. «On a eu un accueil assez incroyable, confirme-t-il. Deux jours d'échanges fantastiques. On s'est aperçus que nos clubs avaient des valeurs communes. Je pense qu'il y a eu une connexion qui s'est ouverte avec ce club.» La soirée se prolonge entre toutes les composantes de chaque club autour d'une bonne bière. Et, pour Jean-Pierre Caillot, qui a offert un coffret de bouteilles de champagne à l'effigie de son club, d'imaginer plus tard la même situation lors du troisième tour de qualification ce jeudi à Fehervar : «A Genève, il y a un avantage notoire, poursuit-t-il, tout le monde s'exprime en français, c'est plus simple de se comprendre. Je pense que l'entretien que j'aurai avec mes homologues hongrois sera un peu plus compliqué...»

17 septembre : Arsenal, rythme cardiaque et Vincent Labrune

Après la belle soirée de la veille, rebelote le lendemain pour les deux délégations. Un déjeuner, suivi d'une visite de la ville avant un retour à l'hôtel des Rémois, histoire de commencer à entrer dans le match. Parmi les dirigeants suisses figure Philippe Senderos, ancien défenseur d'Arsenal. En collectionneur de maillots depuis tant d'années, Jean-Pierre Caillot n'a pas hésité à parler de sa passion la veille. Ce n'est pas tombé dans l'oreille d'un sourd : Senderos apporte une de ses liquettes époque Gunners. Avec la dédicace qui va avec. Le dirigeant rémois repartira également, évidemment, avec un maillot du Servette après la rencontre.

Fin d'après-midi, l'heure est à la concentration et de la causerie de David Guion. Au tableau, l'entraîneur rémois affiche les visages des joueurs qui n'ont pas fait le voyage pour cause de blessure, de Covid-19 ou tout simplement de choix du coach (Moussa Doumbia, Yunis Abdelhamid, Nathanael Mbuku, Anastasios Donis). Histoire de faire prendre conscience à ses troupes qu'ils ont le privilège d'être ici. «Notamment pour Yunis, avoue Chavalerin. Il est là depuis la Ligue 2, on n'avait pas le droit de perdre.» «J'ai trouvé ça très puissant, félicite Caillot, qui assiste toujours à la causerie de son coach. Comme pour dire aussi qu'il ne fallait pas enlever à ces absents la chance d'être présent au match suivant.» 20h45 approche. Sur le groupe WhatsApp des joueurs sobrement intitulé "SDR 2020-2021", Yunis Abdelhamid envoie un dernier message d'encouragement. Sur le téléphone de Jean-Pierre Caillot, les messages se succèdent. Présidents de Ligue 1, président de la FFF, et même le coup de fil du nouveau président de la LFP, Vincent Labrune, juste avant le coup d'envoi. «J'ai eu une pression supplémentaire par rapport à d'habitude qui est venue au fil de la journée, narre Caillot. On prend conscience qu'une grande partie du foot français est derrière nous
Quatrième minute : l'ouverture de Ghislain Konan, la passe de Dereck Kutesa, le but de Valon Berisha. Début idéal. «Le coach avait dit qu'il fallait attaquer pied au plancher. Tout ce qu'il a expliqué à la causerie s'est mis par magie en application dans les premières minutes», s'étonne presque Caillot. Pour la suite, ce sera bien plus compliqué, Reims souffre énormément et ne parvient pas à se mettre à l'abri devant un adversaire largement à sa portée. «Ce n'est pas la rencontre qui me laisse le plus de souvenirs en termes de qualité de jeu, lâche Caillot. Mais elle fait partie de celles qui m'ont causé beaucoup de pression. Je suis souvent stressé, mais là... Le rythme cardiaque est monté, surtout dans les dix dernières minutes.» A 550 kilomètres de là, il y en a un autre pour qui c'est interminable. Yunis Abdelhamid est incontrôlable. «Regarder, être impuissant, c'est compliqué, sourit le défenseur central. On n'arrête pas de bouger, on encourage, quand des joueurs font des mauvais choix, je réagis direct. Limite je tacle avec les défenseurs, j'attaque, je cours avec eux, je plonge avec le gardien
 
 
Coup de sifflet final. Les sentiments se mélangent. Un énorme soulagement. La peur de s'être fait une belle frayeur. Mais aussi la colère, à l'image de Mathieu Cafaro, qui rentre directement au vestiaire, visiblement énervé. «Mathieu pensait certainement qu'il allait débuter, analyse David Guion. Cela ne l'a pas empêché de faire une bonne entrée. Le plus important, c'est le collectif. Il doit montrer qu'il mérite de rester sur le terrain quand il y est.» Le technicien échange deux mots avec Grejohn Kyei, son ancien attaquant, avant de débriefer avec ses joueurs. Insistant sur le fait qu'il n'est pas vraiment satisfait de leur match. Qu'importe, la qualification est là. Avec la toute première victoire de la saison.
Yehvann Diouf, la doublure de Rajkovic, mène le cri de guerre. «J'ai senti qu'il y avait un poids et des responsabilités, décrit Guion. Il y a un vrai soulagement d'être passé. Et on l'a aussi senti dans ce cri de guerre.» DJ du vestiaire, Moreto Cassama met de côté sa prestation très moyenne et allume la basse rémoise. La pression redescend. Xavier Chavalerin, qui n'oubliera jamais qu'il a été le capitaine du retour du Stade de Reims en Europe, tente de piquer le brassard en souvenir pour ses enfants. Impossible. En français et en anglais, Yunis Abdelhamid envoie un message de félicitation à ses coéquipiers. Même chose pour le coach et le président. «Tout le monde m'a répondu que j'allais avoir la chance de participer à un match de Coupe d'Europe. J'espère que ce ne sera pas le dernier !»

A l'extérieur du Stade de Genève, le calme est revenu après que les supporters des locaux aient mis une belle ambiance pour soutenir les leurs alors que la rencontre avait lieu à huis-clos. Il ne reste plus un fan. Ou presque. Maillot tango (la troisième tunique rémoise) sur le dos, Thomas ne sait pas de quel côté du stade il faut se rendre. Consultant informatique à Genève, le Rémois de naissance, qui habite dans l'Ain, à une bonne demi-heure de route, a pris sa voiture au coup de sifflet final pour se rendre en Suisse et espérer voir ses idoles. Raté. «J'ai fait ça pour pas grand-chose... C'est frustrant que ce soit aussi proche de chez moi et de ne pas pouvoir y aller.» Retour à la maison à 2 heures du matin. Le réveil pour aller travailler le lendemain sera difficile. Mais quand la passion vous tient... Dans le bus qui mène à l'hôtel, on débriefe la rencontre entre les Xavier Chavalerin, Thomas Foket, Kaj Sierhuis, Thibaut De Smet ou encore Mathieu Cafaro. «On se parlait beaucoup sur le terrain contrairement aux matches du début de saison, apprécie Chavalerin qui espère le déclic collectif. Dans la concentration, dans la discussion, ça m'a marqué.» Le débrief se prolonge lors du dîner. Derrière, pendant que Guion et son staff se détendent avec une petite bière en bas de l'hôtel, le sommeil ne sera pas trouvé avant 3 heures du matin pour Xavier Chavalerin, en chambre avec Mathieu Cafaro.

18 septembre : Carte grand voyageur

L'aéroport de Genève fermé le soir à 23 heures, les Rémois n'ont pas pu regagner la Champagne dans la nuit de jeudi à vendredi. Départ à 8h15. L'avion met 1h15 à partir, dans l'attente de l'autorisation de décoller. Quand on sait que les matches s'enchaînent pour David Guion et ses joueurs, la moindre perte de temps est préjudiciable. Le coach visionne le match de la veille et bascule doucement vers la rencontre de dimanche face à Metz. Arrivés à 13h30 au centre d'entraînement, les Rémois sont soumis à un nouveau test et apprennent une demi-heure plus tard l'identité de leur adversaire en cas de qualification pour le barrage, dernière étape avant la phase de poules. Ce sera soit le Standard de Liège, soit les Serbes de Vojvodina. Et encore une fois à l'extérieur. Décidément. 15h45, David Guion termine son observation des Messins. La parenthèse Coupe d'Europe se referme. Pour très peu de temps.
Timothé Crépin , à Genève

Lire aussi

Réagissez à cet article
500 caractères max
Agui 24 sept. à 20:41

J’espère qu'ils en ont bien profité car c’est déjà fini... mais quel spectacle lamentable cette année... aller, réveillez vous ! Aller le stade !

ADS :