Joshua Kimmich. (A. Martin/L'Équipe)
Grand Format

Cérébral, central, polyvalent : Joshua Kimmich, le joueur total du Bayern Munich

Replacé à son poste de milieu axial cette saison, avant de dépanner à nouveau à droite en Ligue des champions, Joshua Kimmich a hissé son influence sur le jeu du Bayern Munich à un niveau phénoménal. Le numéro 32 bavarois est un commandant autant qu'un soldat, doté d'une technique sublime. Un joueur unique.

Un placement et un déplacement intelligents entre les lignes, un contre-pressing vif et efficace pour maintenir le tempo et l'adversaire sous l'étreinte, un ballon qui lui revient à l'entrée de la surface, cinq adversaires qui l'entourent, des solutions à rechercher... et puis l'inspiration. Géniale. Une frappe lobée et croisée à la perfection, une caresse de son pied droit qui s'élève élégamment dans le ciel de Dortmund, plane quelques instants au-dessus d'un Klassiker encore indécis, avant de se poser délicatement au fond des filets pour briser les derniers espoirs de titre du BVB. Il est plutôt rare de voir un but aussi décisif être aussi délicieux. Mais qui mieux que Joshua Kimmich pour associer ces deux adjectifs ? Un tournant définitif dans cette saison particulère, et d'autant plus admirable qu'il ne doit rien au hasard. Plutôt à un plan minutieusement préparé. Malgré la tension du rendez-vous et la difficulté technique du geste, le numéro 32 avait tout en tête : le staff du Bayern Munich avait insisté sur le positionnement régulièrement avancé de Roman Bürki, et Kimmich n'en avait pas perdu une miette, répétant même ce type de frappe à l'entraînement.

Penser vite, voir vite, agir vite

Pas besoin, en effet, de rabacher les consignes à un joueur doté d'un tel sens et d'une telle science du jeu. «Il est terriblement intelligent», résume Gelson Fernandes, adversaire régulier avec l'Eintracht Francfort. À tel point que l'ancien international suisse éprouvait plus de bonheur que de douleur au moment de croiser la route du Bavarois : «C'est un plaisir de l'affronter, pas une difficulté ! Dans le sens où c'est plaisant d'affronter quelqu'un qui joue juste, qui a un sens du jeu fantastique. La clé, c'est sa disponibilité. Il n'hésite jamais à demander le ballon, dans les pieds ou en profondeur, sur le côté comme dans l'axe. Il incite toujours son coéquipier à lui faire la passe. Et il vient d'avoir 25 ans ? Il est incroyable...» Joshua Kimmich ne fait d'ailleurs rien pour se détacher de son côté cérébral, lui qui s'imaginait devenir professeur s'il n'avait pas percé dans le football, ou qui avait profité de son temps libre dans le passé pour... apprendre l'espagnol afin de mieux communiquer avec certains de ses partenaires (Thiago, Javi Martinez, Arturo Vidal...). Créer du lien, encore et toujours. Pour tenter de définir l'impact crucial de Joshua Kimmich sur son équipe, Vincent Koziello propose de «regarder un match avec lui et un match sans lui, même s'il n'y en a pas beaucoup (rires)».
«Il cherche toujours l'espace libre pour s'y déplacer, aller de l'avant et organiser le jeu. Il a toujours un coup d'avance.» (Vincent Koziello)
«Ce n'est pas un joueur qui va faire la différence seul, dribbler deux ou trois joueurs, mais il va toujours faire le contrôle qu'il faut, l'orientation qu'il faut, la sortie de balle qu'il faut si l'équipe est pressée, détaille l'actuel milieu de terrain de Cologne. Il est parfois un peu dans l'ombre, mais il est le joueur le plus important parce qu'il permet aux autres de s'exprimer pleinement et dans de bonnes conditions. Il se place où le jeu le demande et où l'équipe a besoin de lui. Il est aussi à l'aise plus bas, dans un rôle de quarterback, qu'à la passe décisive ou entre les lignes au milieu.» En bref, l'ancien joueur du VfB Stuttgart et du RB Leipzig pense vite, voit vite, agit vite : «Il cherche toujours l'espace libre pour s'y déplacer, aller de l'avant et organiser le jeu. Il a toujours un coup d'avance.»
Des capacités cognitives et techniques hors-norme qui ont permis à ses différents entraîneurs d'expérimenter à foison autour de Kimmich, sorte de couteau suisse de grand luxe. «Sa principale force, c'est sa façon de s'orienter et de se déplacer sur le terrain, reprend Patrick Erras, qui a affronté le phénomène à de multiples reprises depuis les catégories de jeunes. En fait, il peut jouer à un tas de postes différents parce qu'il a des qualités exceptionnelles dans tous les domaines.» «C'est vraiment génial pour un coach : tu sais que quel que soit le poste où tu va le mettre, il sera le meilleur», appuie Koziello.

À tel point que Xavi estimait au coeur de la saison 2018-19 que Joshua Kimmich pouvait «devenir un des meilleurs joueurs du monde à plusieurs postes. D'ailleurs, c'est peut-être déjà le cas.» Il faut dire que l'intéressé a longtemps navigué entre les rôles de latéral droit et de milieu axial, au Bayern comme en sélection, sans que ses performances n'en souffrent. Bien au contraire. (Dé)placé pour de bon devant la défense par Hansi Flick ces derniers mois («c'est là qu'on voit clairement la meilleure version de Joshua Kimmich», selon Patrick Erras), il n'a pas attendu ce décalage pour avoir une emprise totale sur le jeu de son équipe.
D'une saison à l'autre, à droite comme dans l'axe, les chiffres parlent d'eux-mêmes : Joshua Kimmich aimante le ballon, crée des décalages et met ses partenaires sur orbite. Pour ne rien gâcher, il fait également office de stakhanoviste avec ses 5878 minutes de jeu cumulées ces deux dernières saisons en Championnat (seul quatre joueurs de champ ont fait mieux). Et quand il est sur le terrain, "Joshi" ne s'économise pas, accumulant les kilomètres comme personne. Il a même signé un record face à Dortmund début juin avec 13,73 km. Du jamais-vu au Bayern Munich depuis qu'Opta dispose de cet outil de mesure. Quand la plupart des équipes cherchent à associer créateurs et marathoniens dans l'entrejeu, Joshua Kimmich fait figure de référence dans les deux catégories. «Il ne faut pas se tromper : défensivement, il est aussi très important pour son équipe, rappelle Vincent Koziello. Il court énormément et il n'est pas question de puissance quand son intelligence lui permet d'être toujours bien placé...»
«Son jeu n'a jamais souffert de la moindre faiblesse» (Patrick Erras, adversaire depuis les U17)
«Honnêtement, son jeu n'a jamais souffert de la moindre faiblesse, tranche Patrick Erras, aujourd'hui à Nuremberg. Si on doit vraiment lui trouver un défaut, ce serait le fait qu'il n'est pas très grand (1,76m) et qu'il peut en souffrir dans le jeu aérien. Mais il a toujours été très fort dans les duels.» «On peut penser qu'il va manquer d'impact, mais il compense par son intelligence, poursuit Gelson Fernandes. Là aussi, il a toujours un temps d'avance. Moi, souvent, je lui rentrais dedans, c'était la meilleure façon d'essayer de le sortir de son match, de le titiller, de le provoquer. Il n'apprécie pas énormément ça. Mais il avait du répondant quand même (rires). On peut essayer de lui faire péter les plombs, mais on n'y arrive pas trop, parce qu'il est tellement concentré sur son match...» Pourtant, à Stuttgart, son déficit physique aurait pu lui coûter cher. À 18 ans, alors qu'il espérait poursuivre son développement avec l'équipe B, il est resté chez les U19. «Pas assez solide», s'est-il entendu dire à l'époque. Un camouflet difficile à encaisser pour ce fan inconditionnel du film Gladiator.
Joshua Kimmich, leader technique et leader vocal. (Reuters)
Joshua Kimmich, leader technique et leader vocal. (Reuters)
«Pourtant, je l'avais affronté en U17 et son talent était évident, balaie Erras. C'était le meilleur joueur du VfB. On pouvait déjà se rendre compte de toutes ses qualités à l'époque, il ne commettait quasiment jamais d'erreur ! Il n'a pas changé son style au fil des années, il l'a perfectionné.» Kimmich a également pu compter sur l'oeil aiguisé de Marcel Lucassen, directeur du développement des jeunes à la fédération allemande entre 2008 et 2015. «Je me rappelle l'avoir vu lors d'un match diriger tous ses coéquipiers, confiait-il au magazine Voetbal International en novembre dernier. On pouvait voir malgré son jeune âge qu'il comprenait le jeu dans son ensemble, il voyait tout avec plusieurs temps d'avance. Mais après cette rencontre, son nom n'avait même pas été mentionné dans la réunion de scouting. J'ai demandé pourquoi, et les observateurs m'ont répondu qu'il était trop petit et que ses passes n'arrivaient pas.» Lucassen a insisté, Kimmich a pu intégrer les différentes sélections nationales, et celui qui oeuvre aujourd'hui à l'académie d'Arsenal a ensuite soufflé son nom à Ralf Rangnick, permettant au frêle milieu de poursuivre sa progression à Leipzig durant deux saisons (2013-2015).

Quelque part entre Lahm et Schweinsteiger

Le destin s'est d'ailleurs chargé plusieurs fois d'accélérer la trajectoire du milieu de terrain, replacé dans le couloir droit par Joachim Löw lors de l'Euro 2016 pour y apparaître dans l'équipe type du tournoi, à 21 ans tout juste. Dans un club et une sélection orphelins de Philipp Lahm à ce poste, les comparaisons n'ont ni tardé, ni faibli. Et si l'élève ne s'en est jamais offusqué, il a toujours essayé de les éloigner. «Je n'ai jamais voulu être un clone ou un nouveau Lahm», répétait-il à l'envi. Et pour cause. Le jeune Joshua Kimmich ne se rêvait pas en futur Lahm, mais plutôt en futur Schweinsteiger. «J'essayais beaucoup de copier ce qu'il faisait, confiait-il ces dernières semaines sur la chaîne Youtube du Bayern. Et puis c'était quelqu'un qui donnait l'exemple en diffusant sa propre mentalité. En ce sens, sa finale de Coupe du monde en 2014 m'avait marqué. Et je pense que j'amène aussi une certaine mentalité sur le terrain, parce que je suis un joueur dont la priorité n'est pas de paraître beau sur le terrain mais de tout donner pour aider mes coéquipiers.»
«Il est dans un autre style que Schweinsteiger, moins puissant, mais plus à l'aise dans les petits espaces, explique Gelson Fernandes. Et puis il fait preuve de beaucoup, beaucoup de personnalité sur le terrain. C'est vraiment un des patrons de l'équipe, dans tous les sens du terme. C'est un leader, et à mon sens le futur capitaine du Bayern.» Une évolution logique tant Kimmich n'a jamais eu peur de se faire voir, et encore moins de se faire entendre. «Je suis quelqu'un qui possède une grande confiance en soi et qui n'a pas peur de prendre ses responsabilités», concédait-il à FF l'an dernier, avant d'exposer ce qui le différencie vraiment de Philipp Lahm : «Je ne l'ai jamais vu sortir de ses gonds. Moi, ça m'arrive, alors que lui parvenait à contrôler ses émotions. Nous n'avons pas la même personnalité.»

Tête à tête, Greta Thunberg et entretien d'embauche

Jérôme Boateng ne pourrait qu'acquiescer, lui qui avait subi quelques remontrances de son jeune partenaire mi-décembre en plein match, avant que David Alaba ne soit obligé de venir séparer les deux hommes ! Se retrouver tête contre tête avec un partenaire est presque une habitude chez Joshua Kimmich, dont les embrouilles avec Antonio Rüdiger (lors d'un entraînement pendant la Coupe du monde 2018) ou Arturo Vidal (lors de la finale de la Coupe des Confédérations 2017) ont illustré le côté sanguin du jeune homme. Lequel ne se prive jamais non plus d'exprimer publiquement les manques de sa propre équipe, ni de reprocher à ses entraîneurs certains choix tactiques. Et ça ne plaît pas à tout le monde. «Ses différentes déclarations, ses critiques... Tout ça est un peu trop pour moi, avait lancé l'ancienne idole munichoise Mehmet Scholl dans son émission de radio locale au mois de février. Et ça m'a fait penser à une chose : il est le Greta Thunberg du football allemand. Il est persuadé qu'à 24 ans, il doit pointer du doigt ceci ou cela en permanence, et c'est difficile à gérer. Il n'est pas encore assez mature pour ça. Il doit se construire en tant que leader, et il en prend la direction. Ses performances parlent pour lui. Mais quel est le but de tout ça ? Il n'est pas encore Bastian Schweinsteiger.»
«Pourquoi moi ?», voulait-il savoir avant de rejoindre le Bayern
Il y a quelques années, dans les colonnes du Süddeutsche Zeitung, Julian Brandt résumait le caractère bouillant de son coéquipier en sélection ainsi : «C'est mon plus grand critique depuis des années, il me maintient constamment sous pression. Il en veut toujours plus, il est accrocheur et le montre avec son langage corporel. Et il engueule tout le monde, il réclame à chacun le même niveau d'investissement que le sien.» À vrai dire, jusque-là, Joshua Kimmich s'offre le droit de dire ce qu'il pense en multipliant les performances sur le terrain. Mais aussi parce que son leadership ne se traduit pas seulement par quelques coups de sang, mais surtout par une rage de vaincre et une constante envie de se surpasser pour le collectif. «Si je devais résumer Joshua Kimmich en un mot, ce serait "détermination", lance Patrick Erras. Très jeune, déjà, il avait une ambition incroyable. Il a toujours été le leader de son équipe, ses coéquipiers se dirigent constamment vers lui.»
Joshua Kimmich a été lancé en Bundesliga par Guardiola. (S. Widmann/Presse Sports)
Joshua Kimmich a été lancé en Bundesliga par Guardiola. (S. Widmann/Presse Sports)
Une confiance en soi et une volonté constante de contrôler les opérations qu'a même pu expérimenter Pep Guardiola en personne lorsqu'il était sur le point de recruter le natif de Rottweil. Après l'avoir observé lors d'un match de deuxième division un soir de décembre 2014, le technicien avait rencontré Joshua Kimmich, et celui qui passait l'entretien d'embauche n'était pas forcément celui auquel on pourrait penser. Car avant de rejoindre l'ogre bavarois entraîné pas le maestro catalan, le gamin couvé par Leipzig voulait une réponse à sa question : «Pourquoi moi ?» «Il avait pris le soin de m'analyser de A à Z, et lorsqu'il m'a parlé de mon jeu et de mon état d'esprit, je me suis reconnu à 100%, racontait encore Kimmich à FF. Il m'a aussi assuré qu'il n'allait pas m'utiliser pour faire le nombre, mais que j'aurais ma chance et qu'il misait sur moi. Sans un tel discours, je ne serais jamais venu.»
Guardiola l'a convaincu, et Kimmich n'a mis que quelques mois à étaler sa classe au sein d'une équipe aussi délicieuse que proactive. Intelligent, agressif au pressing, bon dans les transitions, fort dans les airs, positif, concentré, sérieux... Voici un condensé des adjectifs utilisés par l'actuel manager de Manchester City pour décrire son protégé, qu'il avait qualifié «d'un des meilleurs défenseurs du monde» au cours d'un débrief tendre et musclé devenu mythique après un match face au Borussia Dortmund. «J'adore ce gamin ! Il a absolument tout, il peut tout faire, il donne tout... C'est juste dingue, dingue, avait poursuivi Guardiola. Avec ce joueur, vous pouvez faire tout ce que vous voulez.» Y compris en faire un nouvel héritier du football total.
Cédric Chapuis
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