OUDJANI (CHERIF) (M.Deschamps/L'Equipe)

Chérif Oudjani et la CAN 1990 remportée par l'Algérie : «On était coupé du monde»

Il y a un peu plus de 30 ans, l'Algérie remportait sa première Coupe d'Afrique des Nations. Ce jour-là (16 mars 1990), grâce à son but en finale, l'attaquant sochalien Chérif Oudjani offrait le sacre à son pays dans une ambiance irréelle. Pour FF, il se souvient.

«En mars 1990, l'Algérie a organisé et gagné la CAN. Dans un pays où la soif d'indiscrétion est permanente, comment avez-vous réussi à gérer la pression populaire ?
Sur ce coup-là, la fédération algérienne avait bien fait les choses. On était logé dans le Stade-du-5-juillet où on a joué tous nos matches. On était sur place et coupé du monde. Je ne vous laisse même pas imaginer si on avait vécu la compétition dans un hôtel. Il y aurait eu trop de monde, et c'était minimum 50 photos par jour...
 
Vous étiez dans une bulle...
Complètement. C’était assez spartiate. Il y avait des chambres et une salle de restauration mais on était entre nous pour bien se préparer. Il y avait juste une télé pour tout le monde. On était focus sur la CAN. Les jours de match, on descendait directement de notre chambre au vestiaire. C’est lorsqu’on arrivait sur la pelouse qu'on comprenait réellement ce qui se passait à l'extérieur.

«Le jour de la finale, je m'en souviendrai toujours»

C'est-à-dire ?
Le jour de la finale, je m'en souviendrai toujours. Il y avait tellement de boucan qu'après les hymnes nationaux, on n'entendait même pas le bruit de l'hélicoptère qui planait juste au-dessus de nous pour la sécurité ou pour la télé, je ne sais plus (NDLR : la finale s'est disputée devant plus de 100 000 personnes, record continental)
 
A ce moment, vous êtes le seul joueur binational de la sélection, et un des rares à évoluer à l'étranger. Une autre époque...
Oui, j'avais été retenu parce que j'étais un joueur régulier en Championnat de France. Je mettais ma douzaine de buts et j'étais utile au collectif. J'étais un attaquant de fixation au service des autres. Sur la compétition, je n'ai pas forcément fait lever les foules, en revanche, je finis avec 2 buts et 3 passes décisives en 4 matches.
 
La compétition s'est disputée en mars 1990. Pas vraiment une date FIFA. Votre club, Sochaux, vous avait-il facilement libéré ?
Effectivement, on était en pleine saison. Il faut rappeler qu'à ce moment-là, Sochaux c'est le top 5 au niveau des clubs français. Mais le club appartenait à Peugeot qui avait des bonnes relations avec l’Algérie et son marché. Il n’y avait donc aucune raison à me retenir contre mon gré.

«J'étais un peu comme Giroud»

Lors du premier tour, l'Algérie s'est baladée face au Nigeria (5-1), la Côte d’Ivoire (3-0), puis l’Égypte (2-0). Quelle était le style de cette équipe ?
On jouait bien, on marquait des buts. Il y avait une vraie unité dans l’effectif. Il y avait des joueurs très intéressants (Megharia, El Ouzzani, Menad). Puis, on avait le joueur fuoriclasse : Rabah Madjer. C'était la valeur ajoutée. Il était Ballon d'Or africain et également un joueur de classe mondial. Il a bonifié notre collectif. 
 
Après votre succès étriqué contre le Sénégal en demi-finales (2-1), certains observateurs ont contesté votre présence dans le onze titulaire. Pouvez-vous nous raconter ?
J'étais un peu comme Giroud. On voit ce qu'on veut voir. En demi-finale, je rate un face-à-face mais je suis derrière les deux buts avec deux passes décisives pour Menad et Amani. En Algérie, on est adepte des artistes mais avec onze solistes, on ne peut pas gagner. J'étais donc utile et décisif, et mon sélectionneur, Kermali, l'avait bien compris. Rabah Madjer et Djamel Menad profitaient pleinement de ma position de pivot pour pouvoir s'exprimer.
 
En finale contre le Nigeria (1-0), vous avez en quelque sorte votre revanche et vous devenez le héros de toute une nation. Le but d’une vie ?
En somme, c'est une action de but assez classique. Ça démarre avec notre défenseur central, Abdelhakim Serrar, qui sert au milieu Moussa Saïb. Là, je décroche, il me voit et me donne le ballon, à une vingtaine de mètres du but adverse. J'effectue un contrôle orienté et me met dans le sens du but. Instinctivement, je marque d’une frappe enroulée, du droit, à mi-hauteur. Moi qui avais plutôt l’habitude de marquer des buts de surface, je venais de changer de registre.

Que ressentez-vous à la fin cette rencontre ?
C'est la plus grande émotion de ma carrière. Je suis fier parce que la veille, sans que je le sache, mon père (Ahmed) s'était déplacé pour venir m'encourager avant ce match. Il a été une figure de l'équipe du FLN mais aussi un joueur important de l'histoire du RC Lens (NDLR : meilleur buteur de D1 en 1964 avec 30 buts).   
 
Vous avez offert la première des deux étoiles aux Fennecs. Entre la génération 1990 et 2019, voyez-vous des points communs ?
Oui, il y a un groupe fort et uni. Riyad Mahrez a pris ses responsabilités comme leader avec des bons joueurs autour de lui. C'était un peu ce qu'avait réalisé Rabah Madjer avec nous. Je n'oublie pas non plus le travail de Djamel Belmadi qui a réussi à fédérer toutes les énergies. Je suis désormais curieux de savoir si cette équipe est capable d'être performante sur un cycle long.
 
Quel est votre avis sur la question ?
Je le pense. Il y a un noyau qui est en train de se dessiner clairement, il y a des joueurs très performants capables de tenir la cadence encore deux ou trois ans. Il faudra peut-être renouveler à deux ou trois postes mais on sent que cette équipe a quelque chose.»

«C'est la plus grande émotion de ma carrière»

Nabil Djellit