3 November 2018 - Premier League Football - Bournemouth v Manchester United - Bournemouth manager Eddie Howe gesticulates from the touchline - Photo: Charlotte Wilson / Offside. (L'Equipe)
Angleterre - Bournemouth

Comment Eddie Howe, the English Special One, est devenu une légende de Bournemouth

Après une carrière comme joueur, Eddie Howe est passé de l'autre côté de la ligne de touche pour façonner Bournemouth à son image, comme une famille, tout en gardant ses principes de jeu intacts. En quelques années, il est entré dans l'histoire des Cherries.

Qui aurait pu imaginer, quand ce novice de 31 ans reprenait les rênes de Bournemouth en League Two avec dix points de retard sur le premier non reléguable, qu'il deviendrait, après le départ de Wenger, l'entraîneur avec la plus grande longévité en Premier League ? Qui aurait parié qu'en six ans, il réussirait à faire monter le club trois fois, dont la dernière fois en 2015, dans l'élite du football anglais ? Probablement une seule personne : Eddie Howe lui-même. «La chose que tout ce voyage m'a appris, c'est que tu ne dois jamais te mettre des limites sur ce que tu peux faire. Il ne faut jamais dire que quelque chose est impossible à réaliser», déclarait le principal intéressé à la BBC en novembre dernier. Depuis ses débuts, il a gagné en expérience, endurci son caractère et surtout, il a su garder la tête froide. «Je brûle de désir de réussir et cela passe par une immense quantité de travail», expliquait-il dans la même interview. Dont acte. Howe s'efforce de joindre le geste à la parole. Et il le fait plutôt bien.

De joueur à entraîneur, il n'y a qu'un pas

Eddie Howe est un enfant du club. Il a passé la majorité de sa carrière de joueur à Bournemouth et en 2008, il rejoignait le staff. A 30 ans à peine, il mettait un terme à sa première vie. Une blessure récurrente aura eu raison de lui. «Il avait de gros problèmes au genou. Il luttait vraiment contre l'idée de devoir arrêter. Il souffrait parce qu'il ne pouvait pas jouer comme il le souhaitait, raconte Kevin Bond, alors manager de Bournemouth. Donc je lui ai demandé s'il voulait raccrocher les crampons et rejoindre le staff. Je pense sincèrement que c'était un soulagement pour lui. Cela lui donnait une porte de sortie et un projet futur. Tout le monde avait beaucoup de respect pour Eddie. Les gens compatissaient parce qu'il était jeune et que c'était un très bon joueur. Il avait un contrat qui continuait, le club aurait quand même dû le payer, donc ça collait parfaitement d'un point de vue financier».
«Il est arrivé dans un contexte de crise totale, les supporters démarchaient pour trouver de l'argent, la liquidation était proche, la survie du club était en jeu»
Car en effet, à l'époque, les Cherries n'avaient pas l'argent des droits TV de la Premier League et luttaient financièrement. Quand Howe, en janvier 2009, prenait la charge à plein temps de Bournemouth et devenait par la même occasion le plus jeune entraîneur anglais du circuit, l'hypothèse d'une faillite n'était jamais très loin. Ç'a été le véritable départ de sa carrière. L'équipe avait démarré la saison avec dix-sept points de pénalité pour des irrégularités financières. Un mois avant sa prise de fonction, le club n'avait toujours pas de point. «Les joueurs n'étaient pas payés en temps et en heure, ils ne recevaient leur salaire que grâce aux prêts de la Professional Football Association (PFA)», relatait la BBC. «Il est arrivé dans un contexte de crise totale, les supporters démarchaient pour trouver de l'argent, la liquidation était proche, la survie du club était en jeu», se remémore Jeremy Wilson, rédacteur en chef du football au Telegraph. Finalement, Eddie Howe sauvait le club avant de le conduire à la promotion l'année suivante. Il tentait alors l'aventure ailleurs, mais après un passage contrasté à Burnley, une sorte d'interlude, il retrouvait sa maison en octobre 2012 et le club était promu une nouvelle fois à la fin de la saison. «C'est un peu le point d'interrogation de sa carrière. Sa mère est décédée pendant cette période, elle a élevé seule Eddie, ses frères et sœurs. Il était très proche d'elle. Personnellement, cette période a été très difficile pour lui. Ce n'était pas vraiment un échec sportif, il n'a juste pas fait ce qu'il a réussi à Bournemouth», explique Jeremy Wilson.

Moderne dans les méthodes, old-school dans la gestion

Dans sa folle entreprise de la quatrième division anglaise à la Premier League, l'Anglais a réussi à faire de Bournemouth une famille. «A cause de la situation du club quand il est arrivé, il ne pouvait pas recruter. Et je pense sincèrement que c'était un mal pour un bien, parce qu'il n'avait pas à se préoccuper du mercato pour débuter sa carrière, c'est une étape souvent fatale, relate Kevin Bond qui a lancé l'Anglais. Il devait faire avec ce qu'il avait sous la main. Il avait créé une relation de proximité entre eux, un groupe très, très fort. Il a toujours été excellent pour transformer le négatif en positif». Plusieurs joueurs travaillent à ses côtés depuis des années maintenant : Adam Smith et Marc Pugh étaient là en 2010 lorsque Bournemouth venait d'être promu en League One. Et puis, l'année suivante, ils étaient rejoints par Steve Cook, Charlie Daniels ou Simon Francis, et puis Ryan Fraser était de la montée en Championship en 2013.

Une des révélations de la saison actuelle, Callum Wilson, se faisait connaître cette même année. Aujourd'hui, dans l'effectif, dix joueurs étaient déjà présents au club avant qu'il n'accède à la Premier League en 2015. «Je n'ai jamais rencontré un groupe aussi à l'écoute de son entraîneur, aussi déterminé à vouloir progresser que ce soit individuellement ou collectivement. Quand je vois l'équipe qui joue cette année en PL, beaucoup d'entre eux étaient avec moi quand on est montés. Il y a eu une progression des joueurs assez extraordinaire», commente Yann Kermorgant, joueur de Bournemouth de 2014 à 2016. «Il a transformé des joueurs qui venaient de divisions inférieures, et certains dont on ne pensait pas qu'ils avaient le niveau en Premier League», analyse le journaliste Jeremy Wilson. Et Kevin Bond de renchérir : «C'est encore une preuve de sa réussite. Ils étaient des joueurs rejetés par d'autres clubs, il en a pris la charge et il les a transformés en joueurs de première division».
«Il est moderne dans la manière dont il traite les joueurs et coaches. Mais, d'une certaine manière, il est old-school, c'est le dernier à être comme Ferguson ou Wenger, qui gère le club d'un bout à l'autre»
De fait, Bournemouth est façonné à son image. Tout passe par Eddie Howe. «Comme Wenger était Arsenal, il est, à une plus petite échelle, Bournemouth. Très peu de choses sont faites sans qu'il ne soit au courant. Il est moderne dans la manière dont il traite les joueurs et coaches. Mais, d'une certaine manière, il est old-school, c'est le dernier à être comme Ferguson ou Wenger, qui gère le club d'un bout à l'autre, qui a encore ce pouvoir transversal», explique Wilson. Celui qui est parfois surnommé par la presse britannique «the English Special One», a étoffé sa stature au fil des années et des exploits. Il a développé sa philosophie de jeu, avec la nécessité d'avoir des entraînements intensifs, une grande méticulosité, de la réflexion et une vision claire de ce qu'il entrevoit pour ses joueurs. «Il est discret, réservé, si on ne le connaît pas, ce n'est pas quelqu'un qu'on remarque quand il passe le pas de la porte, commente Jeremy Wilson. Une description qui convient à Kevin Bond qui le connaissait déjà depuis plusieurs années quand il le choisissait pour rejoindre le staff en 2008. «Il est plutôt introverti. Il est très ambitieux. Il accorde beaucoup d'importance à la confiance. Des membres du staff ont joué avec lui et ils sont très loyaux, explique-t-il. Il n'est pas du tout affecté par le showbiz de la Premier League».

«Au final, si tu t'en tiens à tes principes de jeu, tu en sors gagnant»

Dès les prémices de sa carrière, il n'a jamais été question de savoir si Howe avait les connaissances et le sens tactique pour comprendre le jeu et développer des principes en adéquation avec ses attentes. Ses proches en étaient déjà convaincus. «Au début, quand il est arrivé en PL, il aimait bien les interviews parce qu'il pouvait raconter des histoires sur Bournemouth, il trouvait ça important. Maintenant, il en fait toujours, mais il veut toujours qu'il y ait un intérêt», se souvient Wilson, comme pour témoigner de sa passion pour le football. Et à 41 ans seulement, l'âge ne semble pas non plus être un problème pour lui. «Il est passé outre. Plus tôt, c'était peut-être un souci, parce qu'il coachait des joueurs plus vieux que lui et avec qui il avait été dans le vestiaire. En fait c'est un vieil homme de 41 ans, explique Wilson. Il est bon pour se distancer des joueurs si nécessaire. Il n'a jamais eu des problèmes de discipline. Et si un joueur ne s'entraîne pas comme il le souhaite, il va vite lui signaler avec poigne». 

Et même si Bournemouth s'est installé en Premier League, l'équipe ne peut rivaliser en termes de moyens et par rapport à la qualité d'autres effectifs. Mais Howe s'en est toujours tenu à ses idées. «Il est à la fois très courageux et très aventureux dans son style de jeu. Il prend des risques, ils jouent de manière très offensive, ils utilisent beaucoup le ballon. Il sait pertinemment que ça se retournera parfois contre lui face aux gros. Il est persuadé qu'au final, à l'heure des comptes, si tu te tiens à ces principes de jeu, tu en sors gagnant», décrypte Wilson. «Cette exigence il l'a avec tout le monde, avec les joueurs, les autres membres du staff mais avec lui-même aussi. Tout le monde était au diapason, explique Yann Kermorgant. Il veut que son équipe joue au ballon, hors de question de jouer à l'anglaise, avec un target man devant, ce n'est pas sa philosophie. Tout le monde est intégré, il faut toujours jouer à terre, ne pas chercher long. Il n'est jamais dans la simplicité. Il cherche toujours à innover et à s'améliorer».
L'interrogation désormais pour lui est de savoir de quoi le futur sera fait. S'il a souvent été cité comme potentiel successeur de Wenger à Arsenal et comme futur sélectionneur de l'Angleterre, il a pour l'instant résisté à toutes les sirènes. «Il est très intelligent dans le sens où il ne veut pas se brûler les ailes. Il sait qu'il est moins mis sous pression que dans un gros club où il faudra des résultats immédiatement, estime Yann Kermorgant. Le club s'est développé avec lui. C'est aussi une manière de progresser, d'apprendre, de gérer les égos et les joueurs avec une grosse carrière derrière eux. Dans un autre club, il sera confronté à tous ces joueurs immédiatement». Toutefois, il apparaît que les Cherries ne pourront peut-être pas éternellement répondre à ses ambitions. Un jour, il devra partir, voler vers d'autres horizons. «Ce qui lui conviendrait, c'est un emploi dans un club avec une philosophie de développement de ses propres joueurs, qui "n'achète" pas le Championnat. Il aime s'employer à ce qu'il y ait une voie entre les jeunes et l'équipe première, travailler avec eux, c'est l'homme qu'il faut pour faire ça», conclut Kevin Bond. En décembre 2017, Ryan Fraser, milieu de terrain de Bournemouth, se confiait au Guardian sur son entraîneur. «Je viens de lire le livre de Guardiola et je suis stupéfait par le nombre de similarités qu'il y a [entre les deux]», avouait-il. Une association que ne rejettera sûrement pas Eddie Howe même si, alors que tout a débuté il y a dix ans, le chemin est encore long pour l'«English Special One».

Jérémy Docteur
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