(ESHRAGHI ISABELLE/L'Equipe)
Qatar 2022

Coupe du monde 2022 au Qatar : deuxième épisode consacré à Aspire Academy, le modèle du mastodonte de la formation de jeunes joueurs

A quatre ans du début du Mondial 2022, FF.fr vous propose de faire un point sur la situation footballistique au Qatar. L'Emirat a mis en oeuvre un processus ambitieux pour développer son football avec l'objectif d'être prêt pour "sa" Coupe du monde. Deuxième épisode consacré à Aspire Academy et à la formation de jeunes joueurs.

Pour favoriser l'essor de joueurs locaux et promouvoir une équipe nationale 100% qatarie, les autorités ont mis un point d'orgue aux naturalisations à tout va. L'autre levier, qui va de pair avec la réduction du nombre d'extra-communautaires tolérés dans le Championnat, est la formation de jeunes joueurs. N'étant qu'un très petit Etat, avec environ 2.7 millions d'habitants, dont beaucoup sont des travailleurs étrangers, il fallait trouver une solution pour compenser la mise à l'écart des "non-qataris". La Fédération de football du Qatar (QFA) a pris conscience qu'elle devait développer un vivier de jeunes potentiellement sélectionnables.

Un chantier colossal

Avec les moyens financiers dont dispose le Qatar, il convenait d'avoir une politique de formation et de développement de talents de demain à la hauteur. Et c'est là qu'intervient Aspire Academy, mastodonte de la formation sportive, fondée en 2004. Aspire est une super structure, avec des installations dernier cri. Il n'est pas uniquement question de football, cette académie à l'échelle planétaire recrute et forme des jeunes sportifs dans de nombreuses disciplines. L'Aspire Dome et ses infrastructures adjacentes peuvent accueillir «13 événements sportifs simultanément» se félicite l'institution. L'objectif est simple : détecter les meilleurs éléments dans les clubs locaux, les recruter et les faire progresser pour qu'ils intègrent progressivement les équipes de jeunes de la sélection nationale puis à terme l'équipe première. Aujourd'hui, une majorité des équipes nationales jeunes vient d'Aspire et de plus en plus s'imposent avec les A.

Du côté des décideurs aussi, Aspire a choisi de voir les choses en grand et d'enrôler des pontes. Valter di Salvo par exemple, directeur de la performance, est passé par la Lazio, Manchester United ou encore le Real Madrid. Ivan Bravo est aujourd'hui le directeur général d'Aspire, il a été directeur stratégique du Real Madrid. Markus Egger, directeur du sport et de la stratégie, a travaillé pour Red Bull durant de longues années, tandis que le directeur technique du football, Edorta Murua, a eu diverses expériences au Chili, à Bilbao et à l'Atletico Madrid. A la genèse du projet, on retrouvait Michael Browne. Il est arrivé à Doha avec l'immense tâche de réformer toute la formation en chapotant un peu tout ce qui touchait au football. Il n'y avait rien, ou presque, et la volonté des autorités de changer radicalement leur façon de faire. «J'ai commencé en 2004, comme entraîneur en chef. Quand je suis arrivé, les équipes nationales de jeunes n'étaient pas particulièrement dans un bon état, révèle-t-il. On a travaillé dur pour leur inculquer une éthique, une bonne capacité de travail. On a drastiquement amélioré la qualité des entraînements et augmenté la fréquence. Doucement mais sûrement, le niveau s'est haussé».
«Le projet d'Aspire est une référence mondiale en termes de vision, de méthode d'entraînement et d'infrastructures pour le football, avec toutes les dernières technologies mises à disposition».
Francesco Farioli a travaillé à l'Aspire Academy de décembre 2015 à novembre 2017. Il était entraîneur des gardiens des U15, puis des U17. Il a également collaboré avec l'équipe nationale pour préparer les qualifications à la Coupe d'Asie des catégories jeunes. Il l'assure : «Le projet d'Aspire est une référence mondiale en termes de vision, de méthode d'entraînement et d'infrastructures pour le football, avec toutes les dernières technologies mises à disposition». L'écart de niveau entre le football européen et qatari est bien sûr admis par les responsables. «Mais avec le programme Aspire, la différence se réduit parce que chaque joueur est un projet, tout est fait de la meilleure façon possible. Je peux vous dire que l'impact que nous avons eu sur les joueurs est non-négligeable», commente Farioli. Un constat que partage l'actuel sélectionneur du Qatar. Comme beaucoup d'entraîneurs désormais impliqués dans les équipes nationales qataries, Felix Sanchez a commencé à Aspire. Il se souvient de ses débuts : «Quand je suis arrivé, c'était un grand changement pour moi. C'était la première fois que je travaillais en dehors de mon pays. Et j'ai découvert un mélange de personnes de tous horizons, c'était une superbe expérience de vie. J'ai beaucoup appris de nombreuses personnes».

Développer une mentalité «positive»

Avec les jeunes, au-delà du développement purement sportif, tout est avant tout une question de mentalité. «Le plus difficile a été de changer leur manière de travailler et de se débarrasser de cette culture du "reproche". Les joueurs étaient très bons pour vous donner des raisons expliquant leurs mauvaises performances. On a changé cela, se souvient Browne. Il était uniquement autorisé de parler de ce nous aurions pu faire pour nous améliorer, plus d'excuses sur des phénomènes que nous ne contrôlions pas». Au Qatar depuis 12 ans, Felix Sanchez, le sélectionneur du Qatar, connaît très bien tous les rouages du football dans le pays. «Michael Browne était le premier directeur technique pour le football. C'est lui qui a organisé l'académie, j'étais avec lui dès 2006, il a fait un excellent boulot. Il a tout construit, il a mis en place les bases, les fondamentaux», précise-t-il. Un architecte en quelque sorte, donc. «Il a essayé de changer les mentalités des joueurs parce que les attentes étaient grandes, ils n'étaient pas forcément prêts à cette intensité dans les entraînements, à une certaine discipline aussi. C'était un travail compliqué».

Aspire dispose d'un programme de formation à plein temps. Les jeunes joueurs, de 12 à 18 ans, restent licenciés à leur club local pendant leur séjour avec l'académie. Généralement, ils jouent la semaine avec les équipes de jeunes contre des équipes internationales. Le week-end, ils jouent avec leur club localement. Ils sont aussi susceptibles d'être appelés avec les équipes nationales jeunes. Les sélectionnés peuvent se voir accorder une bourse d'étude. Cela s'articule sur 5 jours : nourriture, école, entraînements... «On s'entraînait jusqu'à neuf fois par semaine, avoue Michael Browne. J'ai ouvertement dit aux joueurs que certains n'avaient pas la motivation nécessaire et qu'ils lâcheraient, ce que plusieurs ont fait. Mais ceux qui sont restés ont développé une vraie conscience professionnelle, qui ne leur servira pas que pour le football, mais dans la vie aussi».
Il y a six groupes d'âge, des U13 aux U18. Mais Aspire travaille aussi en amont. «Quand j'y étais, nous avions mis en place des centres de formation dans différents lieux au Qatar pour les joueurs de 7 à 9 ans, les meilleurs d'entre eux s'entraînaient une à deux fois par semaine», se rappelle Browne. Ensuite, le scouting d'Aspire doit opérer et les plus talentueux sont repérés pour la prochaine phase : des U10 aux U12. «C'était ce que nous appelions des "groupes d'approvisionnement" (le terme anglais convient mieux : "feeder groups"), ils s'entraînaient trois fois par semaine avec Aspire, ils étaient à peu près 25 par groupe». La dernière étape permet aux jeunes joueurs d'intégrer l'Academy pour de bon. «On en sélectionnait autour de 16 dans le groupe U12 pour la suite. Aspire scoutait également les matches de clubs au cas où un joueur n'aurait pas été remarqué avant et de fait n'aurait pas pris part au processus», ajoute-t-il.

Encadrer les joueurs mais aussi les formateurs

Akram Afif, prêté à Al-Sadd par Villarreal, star montante du football qatari, a bien connu cette routine : «Quand j'étais à Aspire, les cours commençaient à 7h50 jusqu'à 10h. Ensuite, nous avions une session d'entraînement dans la matinée et puis nous mangions. On avait une pause jusqu'à environ 13h30. Nous retournions à l'école jusqu'à 15h50. Puis, nous avions de nouveau entraînement de 16h30 à 18h. Enfin nous dinions et nous rentrions. Habituellement, les mardis et jeudis nous n'avions pas de session matinale, et les lundis et jeudis nous dormions au dortoir étudiant». L'académie couvre la formation de jeunes footballeurs mais aussi, d'une certaine manière, l'apprentissage de la vraie vie. «Ils m'ont aidé autant à devenir professionnel que dans mon éducation et mon travail académique. Ils m'ont soutenu pour devenir le premier Qatari à jouer en Liga», relate celui qui vient d'avoir 22 ans.

Les équipes de jeunes d'Aspire prennent part à des tournois internationaux, comme la Al Kass International Cup par exemple. Des équipes comme le PSG, le Real Madrid, le Milan AC ou Tottenham participent aussi. Il y a également le "Tri-series", généralement en Asie, ou la Mediterranean International Cup, qui voit défiler des équipes de jeunes des meilleures écuries européennes. Du point de vue de la sélection, les équipes jeunes du Qatar disputent le Tournoi de Toulon. «C'est très professionnel, il y a de la qualité, l'opportunité de jouer contre des grandes équipes de club ou nationales, d'avoir des stages d'entraînement dans plusieurs pays, c'est très bien. C'est un très bon endroit pour s'entraîner et progresser», analyse le sélectionneur du Qatar, Felix Sanchez. Ces oppositions ont lieu la semaine, qu'elles soient de clubs ou de sélections. Quand l'équipe U19 du Qatar joue, tous les joueurs viennent d'Aspire. Interrogé sur le choix de s'exporter, Michael Browne explique : «Le problème que nous avions, c'est qu'il n'y avait aucune opposition convenable au Qatar. Sans les joueurs d'Aspire, le niveau dans les clubs n'était pas génial. Donc nous jouions contre des équipes étrangères, d'abord européennes et nationales, et ensuite nous nous sommes étendus à l'Asie, l'Amérique du Sud et l'Afrique».
Une immense partie du travail, et des éventuels résultats, revient donc aux entraîneurs et aux formateurs qu'Aspire a constamment cherché à dénicher aux quatre coins du monde et en charge des jeunes pousses. «Après quelques années, nous avions des coaches du Qatar, de l'Allemagne, d'Espagne, du Portugal, des Pays-Bas, d'Angleterre, du Brésil, d'Irak, de Tunisie et d'autres pays. Mon travail était de me servir de leur expérience mais aussi de veiller à ce qu'ils travaillent en équipe et qu'ils mettent en application notre programme d'entraînement», témoigne Browne. Une opération délicate pour les nouveaux venus, mais Aspire s'attache à ce que la transition soit réussie pour les formateurs. «C'était un contexte nouveau : une différente manière de communiquer, un mode de vie, la réalité du football, le niveau de l'équipe et des joueurs, le recrutement et la façon de travailler de chacun, explique Bruno Pinheiro, entraîneur des U19 du Qatar. Dans mon cas, cette adaptation a été cruciale afin de choisir la bonne approche pour avoir des résultats». Comme Felix Sanchez, Pinheiro est passé d'Aspire aux sélections jeunes, une rampe de lancement commune, autant pour les joueurs que les entraîneurs.
Jérémy Docteur

A lire aussi

Les prochains épisodes à venir cette semaine

Episode 3 : Les liens d'Aspire à l'international et avec la sélection nationale
Episode 4 : Les influences internationales d'Aspire et le futur de la sélection
Réagissez à cet article
500 caractères max