majri (amel) (A.Mounic/L'Equipe)
Bleues

Coupe du monde féminine : Amel Majri, l'enfant prodige de l'équipe de France

De ses débuts au quartier des Minguettes à sa treizième place au Ballon d'Or France Football fin 2018, Amel Majri a tracé sa route vers les sommets dans le plus grand calme. Mais avec une assurance certaine. Portrait.

Au bout du fil, Jean-Michel Aulas est dans les starting-blocks. Quand il s'agit de parler de sa petite protégée, le président rhodanien est toujours prêt. Et jamais avare en compliments. «Je suis actuellement au Brésil, au temple du football, c'est l'endroit idéal pour vous parler d'Amel ! Elle est si talentueuse... Elle a des qualités individuelles rares, une grande indépendance, une force mentale, une ténacité incroyable, lâche-t-il d'entrée. Et c'est une vraie gauchère». Rien que ça. Mais rien de faux non plus quand il s'agit de résumer les qualités premières de la joueuse de 26 ans, qui fait donc le bonheur de l'OL mais aussi de l'équipe de France. Il faut dire que la jeune femme brille de mille feux, grâce notamment à une qualité technique au-dessus de la moyenne. «Quand elle contrôle le ballon, je peux vous le dire, c'est un rayon de soleil, assure Patrice Lair, le coach qui l'a lancée chez les pros à Lyon en 2010. Le ballon lui colle au pied ! Et puis il y a ses doubles contacts, ses passements de jambes... Quand vous avez ses qualités, je peux vous dire que vous imposez le respect». Quand vous avez son palmarès aussi... Amel Majri, c'est neuf Championnats de France, cinq Ligues des champions, un titre de meilleure joueuse de D1 aux trophées UNFP en 2016, mais aussi une treizième place au classement du Ballon d'Or France Football 2018...

La native de Monastir, en Tunisie, fait donc logiquement partie du gratin du football mondial. Et elle le confirme depuis le début de la Coupe du monde, par son énergie, l'enchaînement de ses courses folles, ses dribbles magiques ou encore ses centres sur mesure. Un coffre indispensable quand on évolue au poste de latérale. «Physiquement c'est impressionnant, tous les tests le confirment, appuie Lair. Non seulement, elle court tout le temps, mais elle est capable d'accélérer à n'importe quel moment.» «Elle a la résistance athlétique et le coffre les plus élevés du club», ajoute Aulas. Contre la Norvège, pour le deuxième match des Bleues dans ce Mondial, elle est donc passée à l'action après un premier acte où la finition des siennes n'était pas au rendez-vous. Dès son premier ballon après le repos, elle a alors adressé un bijou de centre pour Valérie Gauvin, qui ne s'est pas gênée pour transformer en but.

Une progression faite de patience et d'abnégation

Cette réussite, elle la doit en grande partie à elle-même. Ses mots d'ordre ? Travail, sérieux et respect. Bouillante sur le terrain, la jeune femme s'affiche calme, sereine et plutôt réservée hors du pré. Capitaine emblématique de l'OL, Sonia Bompastor se souvient de son arrivée, en 2010. «Elle était plutôt timide, observatrice et très respectueuse, avance-t-elle. J'ai tout de suite perçu ses qualités, notamment son pied gauche, mais ça n'a pas toujours été si simple. Il y avait beaucoup de concurrence, il a fallu attendre deux, trois ans avant qu'elle s'impose.» Bloquée sur l'aile par la très performante Lara Dickenmann et au poste de latérale gauche par Bompastor elle-même, elle a pourtant su très vite se faire une place. «En côtoyant des joueuses de haut niveau, Amel a pu beaucoup s'en inspirer, elles ont été un modèle pour elle, lance Bompastor. Elle a aussi eu pas mal de blessures dans son parcours en formation, des gênes musculaires et articulaires, notamment à la cheville. Il a fallu faire preuve de patience, prendre le temps.»
La jeune Amel Majri à l'entraînement, pour ses débuts à l'OL. (A.Martin/L'Equipe)
La jeune Amel Majri à l'entraînement, pour ses débuts à l'OL. (A.Martin/L'Equipe)
Mais l'adolescente de Venissieux est une battante. A 18 ans, elle signe son premier contrat professionnel avec l'OL. Toutefois, en raison de ses nombreuses absences en cours, elle se met en difficulté au lycée. Avec beaucoup d'abnégation, de conviction et grâce au précieux soutien d'Isabelle Bernard, dirigeante à l'Olympique Lyonnais, elle obtient pourtant son bac après plusieurs tentatives manquées. Celle qui s'occupe des féminines à l'OL l'aide notamment financièrement, en lui permettant de suivre des cours particuliers. Pendant plusieurs années, elle épaule la famille Majri dont elle est intimement proche aujourd'hui. «J'ai un attachement très particulier pour elle, avoue Mme Bernard, très émue. Et puis, je ne vois pas ses limites personnellement, je ne doute pas qu'on la retrouve au-delà encore de ce qu'on peut imaginer». A la rentrée prochaine, Amel aimerait intégrer l'EM Lyon en tant que sportive de haut niveau. Une nouvelle réussite qui aurait certainement fait aussi la fierté de sa mère, décédée en 2015. «Leur mère a fait tout ce qu'elle a pu pour ses filles, elles ont baigné dans l'amour, il faut le savoir», glisse la dirigeante. Celle-ci a élevé ses filles seules, en les poussant à aller au bout de leurs objectifs, tout en les suivant de près dans leurs études.
Aulas : «Elle est partie de rien pour arriver au plus haut, j'apprécie beaucoup les gens qui se font par eux-mêmes, comme Amel l'a fait».
Autre acteur majeur de la fulgurante ascension d'Amel Majri dans le football de haut niveau : son professeur d'EPS, de la sixième à la troisième, au collège Jules Michelet. Alain Bozon est très proche de la famille, et se souvient lui aussi de l'importance de la maman dans le parcours académique des jumelles. «La maman suivait ses filles à l'école, venait à toutes les réunions. Même si elle ne comprenait pas tout, elle était toujours là». Jean-Michel Aulas, lui, souligne la force de caractère et l'état d'esprit irréprochable de la jeune femme. «Elle est partie de rien pour arriver au plus haut, j'apprécie beaucoup les gens qui se font par eux-mêmes, comme Amel l'a fait». Après avoir atterri en France à l'âge de deux mois, grandi dans une famille modeste et dans un quartier défavorisé, Majri a fait preuve d'une grande persévérance pour réussir. Elle est un exemple, une référence pour toutes les jeunes filles dans son cas. «Quand on est tunisien d'origine, qu'on a vécu des moments difficiles au début à Lyon, il faut avoir des relations avec des gens qui ont la capacité de trouver des solutions. Je ne dirais pas que c'est comme ma fille ou ma petite-fille, mais j'avais envie qu'on établisse des liens qui soient plus que footballistiques», sourit le président rhodanien.

«Amel, c'est une joueuse de quartier»

«Amel, c'est une joueuse de quartier, elle aime dribbler, mettre des petits ponts, chambrer les autres (rires), lance sa sœur jumelle, Rachida, avec qui elle a une relation très fusionnelle... C'est ce qu'elle préfère dans le foot». Une culture acquise dans une cité des Minguettes, où les filles n'avaient pas forcément leur place dans le football. Rachida se souvient : «A l'époque, on jouait dans l'herbe, on fabriquait des buts avec des pulls, le terrain était réservé aux grands et aux garçons, mais petit à petit, ils ont vu qu'on savait se débrouiller, alors on a commencé à jouer sur le stade». Proches de leur famille en Tunisie, celles qui ont débarqué en France à l'âge de deux mois, avec leur maman, y retournent parfois pour les grandes vacances. Car c'est là que tout a commencé, quand leur oncle leur a donné un ballon pour la première fois. Elles avaient alors quatre ans. Depuis, elles ne l'ont plus jamais quitté.

Coach dans le club rhodanien de l'ES Genas, Rachida raconte comment sa jumelle a travaillé cette patte gauche devenue magique. «Elle adorait regarder des vidéos de gestes techniques de Ronaldinho ou de Ben Arfa, ses modèles. Tout de suite après, elle courait les essayer dehors. C'est grâce aux heures passées à jouer au quartier, c'est sa marque aujourd'hui. Après, évidemment, elle a aussi beaucoup progressé en club». Résultat, Amel fait aujourd'hui partie des joueuses les plus techniques du groupe de Corinne Diacre. Et peut-être même du monde. «En sixième, je lui avais dit que j'étais sûr qu'elle serait en équipe de France plus tard, lance de son côté son professeur d'EPS. Quand je la revois, on en rigole, c'était prémonitoire...» A l'époque, Amel n'est pourtant pas encore en club, faute de moyens. Elle a pris sa première licence au club de l'AS Minguettes, en 2005, à l'âge de 12 ans. Deux années plus tard, elle reçoit un courrier de l'Olympique Lyonnais, qui lui propose de participer à des détections pour intégrer le centre formation du club. Une aubaine. Amel franchit alors les tests avec succès. En 2007, elle commence à fouler les pelouses du centre d'entraînement de l'OL. Puis tout s'accélère. «En 2008, j'avais monté une équipe féminine UNSS, raconte M. Bozon. Il y avait aussi sa sœur Rachida, et d'autres copines de son quartier. C'était extraordinaire, on a terminé vice-championnes de France à Guéret dans la Creuse, un vrai choc culturel pour ces filles. C'était une formidable aventure humaine, ça nous a uni à jamais.»
Amel Majri présente son trophée de vice-championne de France UNSS à l'Hôtel de Ville de Venissieux. (Crédits photo : Alain Bozon, professeur d'EPS au college Jules Michelet  (D.R)
Amel Majri présente son trophée de vice-championne de France UNSS à l'Hôtel de Ville de Venissieux. (Crédits photo : Alain Bozon, professeur d'EPS au college Jules Michelet (D.R)

Elle préfère jouer plus haut sur le terrain

Amel a 15 ans lors de ces fameux Championnats de France UNSS. Mais sa genérosité dans l'effort est déjà remarquable, et remarquée. «Elle jouait à tous les postes, elle marquait les buts, elle récupérait, elle défendait... Avec ses trois poumons, elle faisait tout», lâche M.Bozon dans un large sourire. Formée au milieu à l'AS Minguettes, puis surtout à l'Olympique Lyonnais, Majri est capable de jouer sur toute l'aile gauche. Ceux et celles qui l'ont côtoyée ne parviennent pas à s'accorder sur le poste qui lui permet d'exploiter au mieux ses qualités. Pour Reynald Pedros, son entraîneur à Lyon ces deux dernières saisons, son poste est au milieu. «En début d'année, elle m'avait demandé de jouer au milieu, c'est ce qu'elle préfère. Amel est une joueuse toujours portée vers l'avant, elle aime le jeu offensif. C'est une joueuse de percussion, qui aime dribbler. Milieu gauche, c'est son poste.», assure-t-il.

Cette saison, elle a alterné entre le poste d'ailière, avec Eugénie Le Sommer dans l'axe, et celui de latérale, également convoité par Selma Bacha. En équipe de France, Corinne Diacre préfère pourtant l'utiliser en défense. Bompastor, elle, se range du côté de la sélectionneuse. «A titre personnel, je la préfère en arrière gauche, parce qu'elle est capable de partir de loin. Elle apporte de la percussion, et avec sa qualité technique, elle peut facilement éliminer et centrer». Avant de nuancer quelque peu ses propos. «Elle a été formée dans une position plus offensive, donc forcément elle n'a pas toutes les bases d'une vraie défenseuse.» Pedros le conçoit, s'il faut trouver des failles dans le jeu de la gauchère, c'est dans son placement défensif. «Amel a les défauts de ses qualités, elle aime avoir le ballon, mais défensivement elle manque d'agressivité. Elle a parfois tendance à oublier que le plus important pour une défenseuse, c'est de défendre.» Comme Pedros, Patrice Lair préférerait la voir évoluer dans une position plus offensive. «A l'avenir, je la vois jouer plus haut, pourquoi pas en meneuse, avec sa technique et son volume de jeu impressionnant, ça pourrait être pas mal.»
Une chose est sûre, Amel Majri est ambitieuse, et déterminée. Elle veut tout rafler sur son passage, à commencer par cette Coupe du monde qu'elle rêve de ramener au quartier, à Venissieux. Avant, peut-être, d'aller voir si l'herbe est plus verte ailleurs qu'à Lyon. A 26 ans, c'est peut-être le moment. «Nous lui avons proposé le statut et le salaire le plus élevé du groupe, tranche pourtant Jen-Michel Aulas. Mais le côté financier n'est pas le plus important pour elle... On a fait beaucoup d'efforts, mais le plus important, c'est nos relations. Si elle reste à Lyon, elle peut accéder au Ballon d'Or. L'OL est la plateforme la plus favorable pour atteindre ce genre d'objectif.» Un succès en Coupe du monde en serait un autre, forcément...
Nicolas Jambou
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