Chelsea est le premier club de football au monde à proposer des programmes d'entraînements individuels en fonction des cycles menstruels des joueuses. (P. Lahalle/L'Équipe)
Ligue 1 (Femmes)

Cycles menstruels : bientôt la révolution pour les joueuses françaises ?

Chelsea est devenu le premier club au monde à adapter ses entraînements en fonction des règles de ses joueuses. En France, les équipes sont en retard sur le sujet.

L'initiative est venue de l'entraîneure de Chelsea, Emma Hayes. En 2016, ses joueuses perdent en finale de la Coupe d'Angleterre face à Arsenal (0-1) après une prestation terne. Beaucoup d'entre elles sont proches d'avoir leurs règles, ou les ont à ce moment-là. D'après le Telegraph, la coach cherche alors à comprendre comment améliorer les performances de son équipe en prenant en compte le facteur des cycles menstruels. Elle estime que cela fait trop longtemps que la préparation des footballeuses est calquée sur celle de leurs homologues masculins, alors même que les sportives subissent chaque mois des fluctuations hormonales qui affectent leur condition physique et psychologique.
Emma Hayes passe donc à l'action. Elle rencontre Georgie Bruinvels, physiologiste du sport. La chercheuse a développé une application, FitrWoman, qui permet aux femmes d'enregistrer les informations concernant leurs cycles menstruels et les symptômes associés. La tacticienne des Blues incite ensuite ses joueuses à utiliser l'application, et avec leur consentement, son staff collecte les données. Chaque joueuse reçoit ensuite un programme d'entraînement et un régime alimentaire spécifique à ses cycles menstruels. Une première mondiale pour un club féminin.
Avec cette initiative, Chelsea, actuel deuxième du Championnat anglais, révolutionne la préparation des footballeuses. Car l'état de forme d'une athlète varie en fonction des quatre phases de son cycle menstruel (menstruation, phase folliculaire, ovulation, phase prémenstruelle), qui jouent donc un impact non-négligeable sur la performance sportive. Même si aucun consensus n'existe sur le sujet, plusieurs études pointent ainsi des liens entre une rupture des ligaments croisés et les fluctuations hormonales.
Ce risque ne signifie pas que les sportives soient contraintes de cesser tout entraînement. Mais pour atteindre la performance, les footballeuses doivent écouter leur corps et adapter leurs entraînements, habitudes alimentaires, ou encore leur temps de sommeil en fonction de leurs cycles menstruels.
Emma Hayes, l'entraîneure de Chelsea, espère que d'autres clubs imiteront le club londonien. (P. Lahalle/L'Équipe)
Emma Hayes, l'entraîneure de Chelsea, espère que d'autres clubs imiteront le club londonien. (P. Lahalle/L'Équipe)
Interrogée par le Telegraph, la gardienne des Blues, Carly Telford, observe déjà les effets bénéfiques d'une approche individuelle intégrant les cycles menstruels. « Je ne dirais pas que je suis plus rapide ou plus forte depuis l'utilisation de l'application, mais je dirais que je suis mieux à même de gérer mes émotions, les blessures et mon alimentation », explique-t-elle. « Cela permet de gérer les choses avant qu'elles ne deviennent plus graves, que ce soit les blessures ou des problèmes de régime ou autre. Il s'agit d'avoir un outil accessible à tous. »

Les Américaines, pionnières en la matière

Un avis que devrait partager l'internationale américaine Rose Lavelle. En finale de la Coupe du monde 2019 en France, la milieu de terrain a livré une incroyable prestation en inscrivant notamment le second but face aux Pays-Bas (2-0). Pourtant, la meneuse de jeu était en phase prémenstruelle, ses règles démarrant le lendemain. Elle aurait donc pu ressentir différents symptômes, comme des douleurs ou de la fatigue, affectant son état de forme.
Mais il n'en a rien été grâce à la stratégie développée par le staff pour contrer les effets négatifs des cycles menstruels sur les championnes du monde. La sélection américaine a tout fait pour mettre ses athlètes dans des conditions optimales. Avant même Chelsea, elle a collaboré avec la chercheuse Georgie Bruinvels pour proposer à chaque joueuse un programme d'entraînement et un régime alimentaire adaptés lors de la compétition.
Ce facteur a pu jouer dans la victoire des footballeuses américaines lors de la Coupe du monde 2019. (R. Martin/L'Équipe)
Ce facteur a pu jouer dans la victoire des footballeuses américaines lors de la Coupe du monde 2019. (R. Martin/L'Équipe)
Un modèle copié par l'équipe nationale anglaise. Le sélectionneur Phil Neville, a annoncé le 18 février dernier que les cycles menstruels des internationales britanniques seraient analysés en vue de leur participation au tournoi amical de la SheBelieves Cup. Cette décision intervient au moment de l'arrivée de Dawn Scott, au sein du staff technique anglais. L'Américaine était auparavant la préparatrice physique de l'équipe nationale des États-Unis.

La France, avec un train de retard

En France, aucun club, ni même l'Olympique Lyonnais, six fois vainqueur de la Ligue des champions, n'a pour l'instant instauré un système similaire. Idem en équipe de France. Pour Julien Le Héran, le préparateur physique des joueuses de l'En Avant de Guingamp, pensionnaire de D1, la France est considérablement en retard sur le sujet.
Le Breton dépeint notamment l'absence de connaissances des footballeuses sur ce sujet. « Il y a un amalgame aujourd'hui entre la période de menstruation et le cycle menstruel. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, la phase critique n'est pas pendant les règles. C'est au moment de l'ovulation, à plus ou moins deux jours du 14e jour du cycle, que le risque est le plus gros au niveau des blessures. Il faut donc particulièrement faire attention au niveau de la charge d'entraînement et augmenter les échanges avec les joueuses. » Un dialogue parfois compliqué pour le préparateur physique, notamment auprès des plus jeunes. « Ma position en tant qu'homme n'est pas la plus facile. Il faut établir une relation de confiance et leur faire comprendre que c'est dans leur intérêt, et dans celui du club, de discuter de leurs cycles menstruels. »
À l'En Avant de Guingamp, Julien Le Héran récolte pour l'instant des données au quotidien grâce à un questionnaire qu'il fait passer aux joueuses à chaque entraînement. Avec ces retours par écrit, il calcule la période du cycle et recueille les symptômes des joueuses, afin de mieux saisir les répercussions sur leurs performances.
Selon Julien Le Héran, le préparateur physique de Guingamp, les jeunes joueuses sont moins à l'aise pour discuter de ce sujet avec le staff technique. (N. Luttiau/L'Équipe)
Selon Julien Le Héran, le préparateur physique de Guingamp, les jeunes joueuses sont moins à l'aise pour discuter de ce sujet avec le staff technique. (N. Luttiau/L'Équipe)
La prise en compte des cycles menstruels est un sujet sur lequel les clubs français commencent à se pencher. À Saint-Étienne, le préparateur physique de la section féminine de l'ASSE mène actuellement une étude sur le sujet dans le cadre de sa thèse. Il y a un an, Pierre-Hugues Igonin a établi un protocole de recherche auprès des joueuses stéphanoises, une première en France. « Cela nous permettra de déterminer si le cycle menstruel et les variations hormonales associées, entraînent une modification des facteurs de performance spécifiques au football féminin, tels que la réitération de sprint, l'agilité, ou encore la force des membres inférieurs », explique-t-il.
Si aucune conclusion n'a pour l'instant été tirée concernant les conséquences physiques des cycles menstruels, le préparateur physique de Saint-Étienne connaît déjà leur impact psychologique. « Il est prouvé de façon très claire que le cycle menstruel a un impact sur l'humeur, le bien-être ou encore l'estime de soi. Cet aspect psychologique est très important pour être performant, d'autant plus en sport collectif où chaque joueuse apporte sa pierre à la performance collective. »

Un sujet tabou

Alors pourquoi, si les connaissances montrent que les cycles menstruels influent d'une manière ou d'une autre sur la performance des joueuses, ce facteur tarde-t-il à être pris en compte en France ? Pour Julien Le Héran, l'explication se trouve dans les moyens financiers, humains, et matériels mis à disposition des clubs. Il parle également d'une question de mentalité, rejoint par le préparateur physique de l'ASSE. « La France est peut-être en retard car nous ne sommes pas aussi ouverts d'esprit sur la question des menstruations, qui est tabou et parfois porte à polémique », développe Pierre-Hugues Igonin. « Ce sujet relève de l'intime et nous n'avons pas pour habitude de parler sans tabou de l'intimité des femmes. »
Selon les informations du Telegraph, l'Olympique Lyonnais souhaiterait appliquer les mêmes méthodes qu'à Chelsea. Le club, qui a récemment reçu la visite de l'ancienne préparatrice physique des États-Unis, Dawn Scott, ne souhaite pas communiquer plus d'informations. Pour se justifier, le médecin du groupe féminin, David Mouriesse, a ainsi indiqué « que les cycles menstruels touchent au secret médical et que l'éthique française et anglaise se placent différemment sur le sujet ».
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