(L'Equipe)
Ligue des Champions - Lille

De la pauvreté au Nigeria à des buts en pagaille à Lille, découvrez l'incroyable story de Victor Osimhen

Il a tout pour réussir. Mais pour arriver à un statut de possible futur grand buteur, Victor Osimhen, l'attaquant du LOSC, a dû se battre d'abord pour survivre au Nigeria, et ensuite pour convaincre de son potentiel. Avec de nombreuses anecdotes et témoignages, FF vous raconte sa belle histoire en grand format.

8 mars 2017. Au Camp Nou, en huitièmes de finale retour de la Ligue des champions, le Barça veut tenter l'impossible remontada après avoir sombré au Parc des Princes (0-4). À Wolfsburg, certains joueurs se rassemblent pour regarder les coéquipiers de Neymar face à ceux d'Adrien Rabiot. La suite, c'est Josuha Guilavogui, milieu des Loups, qui la raconte : «Moi, je dis 3-1 Barça, un autre dit 2-0 Paris. Et Victor dit 6-1 Barcelone ! On s'est moqué, mais moqué de lui comme pas possible. On lui disait "Mais toi, ça se voit que tu es jeune, tu ne comprends rien au football, tu vis encore dans le monde des enfants. Ce n'est pas possible !". Puis un, deux, 4-1, 5-1... 6-1 ! On était chez moi. Il a enlevé son t-shirt, il a crié comme un fou. Il a même réveillé ma fille qui allait à l'école le lendemain. C'était vraiment un bon moment, parce que personne n'aurait cru que le PSG allait subir une remontada. Sauf lui.» Une histoire qui symbolise bien la passion de Victor Osimhen pour le football, mais aussi une personnalité joyeuse, où un sourire peut rapidement venir décorer son visage. Cette semaine, l'attaquant de 20 ans va découvrir la Ligue des champions avec le LOSC. Un nouveau palier dans sa jeune carrière qui connaît une accélération folle depuis maintenant un an. L'occasion d'un flash-back pour comprendre les étapes, dont certaines loin d'être simples, qui l'ont forgé.

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Il perd sa maman à l'âge de six ans

L'histoire du petit Victor démarre en 1998 à Olusosun, quartier difficile au nord de Lagos, capitale économique du Nigeria. En ce 29 décembre, il nait à trois cents mètres de la plus grande décharge à ciel ouvert d'Afrique. Il est le dernier d'une grande famille de sept enfants (quatre filles, trois garçons). Une enfance dans un milieu d'une extrême pauvreté marquée par un événement majeur : alors qu'il a six ans, sa maman décède. Son père, policier, perd son travail quelques années plus tard. C'est donc tout le monde qui doit s'y mettre pour faire survivre la famille Osimhen. Enfant, Victor vend de l'eau entre les voitures dans les bouchons de Lagos. Mais avec des rêves de football. C'est ainsi qu'il récupère ses premières chaussures dans la décharge voisine. Ce sont ensuite ses soeurs qui les remettent en état.
Il intègre l'Ultimate strikers Academy pour débuter le ballon rond. «C'est mon associé, Shira Yussuf, qui l'a découvert sur un match régional, raconte Jean-Gérard Benoît Czajka, agent d'Osimhen. Il le recommande à Emmanuel Amunike, sélectionneur des U17 du Nigeria. A force d'insister, il est venu le voir. Il l'a invité à une pré-sélection avec des centaines de gamins. Victor avait quarante-cinq minutes pour convaincre pour être rappelé le lendemain. Il a marqué deux buts. Il n'en avait pas dormi de la nuit. C'a marché pour lui. Des centaines de gamins sont restés à quai. C'est là que tout s'est enchaîné

Chili, PSG et Drogba

Son ticket pour l'Europe se joue en effet au Chili, lors de la Coupe du monde U17 en 2015. Non seulement son Nigeria remporte la compétition, mais Osimhen fait grand bruit dans le monde des recruteurs avec ses dix buts et deux passes décisives en sept matches ! Il entre évidemment dans les radars de tous les grands clubs. Notamment ceux d'Arsenal. Arsène Wenger flashe dessus et veut le faire venir. Manchester City, le PSG, la Juventus ou encore l'Inter MIlan font tous une offre. Il est même proposé à Monaco et au duo Vasilyev-Campos, qui ne donne pas suite. Et c'est le Vfl Wolfsburg qui rafle la mise et le signe dès la fin du Mondial. Un choix dicté par un temps de jeu qui s'annonçait bien trop faible chez les très grosses écuries. Celui qui a toujours été inspiré par Didier Drogba n'a pas encore dix-huit ans et ne peut ainsi être intégré au club de la Basse-Saxe. Ce sera le cas à sa majorité. Avec ses premiers salaires, il achète tout de suite une maison dans Lagos pour sortir sa famille de la misère.
Victor Osimhen ici à son académie où il a débuté, quelques jours après avoir brillé de mille feux à la Coupe du monde U17. (D.R)
Victor Osimhen ici à son académie où il a débuté, quelques jours après avoir brillé de mille feux à la Coupe du monde U17. (D.R)
Mais le grand écart entre le Nigeria et l'Allemagne se fait vite sentir. «Je le considère vraiment comme mon petit frère, explique, pour FF, Josuha Guilavogui, milieu de terrain français de Wolfsburg. Je me suis pris d'affection pour lui. De par notre culture africaine, c'était un peu mon devoir de grand frère de l'aider. J'étais un peu son seul point d'attache.» L'international français (sept sélections) repense alors à ses années stéphanoises : «J'ai simplement reproduit ce que Bafétimbi Gomis avait fait pour moi à l'époque. Quand vous avez un jeune joueur qui arrive, qui n'a pas le permis et qui ne parle pas la langue, vous essayez d'être présent pour lui. Vous lui traduisez les consignes du coach sur le terrain. On allait manger dehors, il venait regarder les matches de Ligue des champions chez moi...»
Marcel Tisserand : «Il fallait qu'il s'adapte au rythme européen. Surtout que l'Allemagne est un pays encore différent, avec une culture plus stricte, où ce n'est pas toujours évident de s'intégrer.»
Changement de température, changement d'environnement, mais aussi un changement de mentalité, notamment dans l'exercice de son métier. Et, là encore, le jeune Osimhen doit se mettre rapidement à la page. Marcel Tisserand, ancien de Monaco et de Toulouse, arrivé quelques mois après le Nigérian, raconte : «Il fallait qu'il s'adapte au rythme européen, explique celui qui porte toujours les couleurs du Vfl. Surtout que l'Allemagne est un pays encore différent, avec une culture plus stricte, où ce n'est pas toujours évident de s'intégrer.» Avec quelques basiques à assimiler : «Il fallait lui montrer deux-trois petits réflexes à avoir. En Allemagne, c'est un peu plus strict au niveau des horaires : ils sont intransigeants ! Il ne fallait pas être surpris en cas de réaction de certaines personnes. Pas mal de choses comme ça sur lesquelles il avait un peu de mal au départ.»

Blessure, Fashionista et musiques nigériannes

Seulement voilà, à peine arrivé, en 2016, Osimhen doit s'arrêter et doit même passer sur le billard pour un problème au genou. Ajoutez à cela un souci à l'épaule, vous obtenez un début d'aventure bien délicat et une pause de plusieurs mois qui le handicape sérieusement. «Ça lui a fait du mal, il était dans une bonne période, avoue Valérien Ismaël, coach de la réserve puis de l'équipe A de Wolfsburg quand Osimhen était en Allemagne. On avait déjà vu toutes ses qualites de vitesse, de finition, de présence devant. Mais, surtout en Bundesliga, quand le train démarre, il n'attend pas les jeunes joueurs. C'est difficile de s'intégrer.» «Il n'avait pas encore dix-huit quand je l'ai convoqué, reprend Gernot Rohr, sélectionneur des Super Eagles du Nigeria. À Wolfsburg, il était out pendant un long moment. Il n'a pas pu percer. Mais comme c'est un garçon accrocheur, qui n'abandonne jamais, il s'en est sorti. Je l'ai sélectionné dès qu'il était physiquement rétabli
Guéri, Osimhen intègre enfin le groupe professionnel de Wolfsburg à plein temps. Mais son temps de jeu ne décolle pas, avec trois petites titularisations toutes compétitions confondues en 2017-18 (et aucun but). C'est dans ce genre de situations que Guilavogui et Tisserand ont alors toute leur importance dans la vie d'Osimhen. Si ce dernier est un fan de fringues et se décrit même comme un «fashionista» selon Guilavogui, le trio se retrouve surtout autour de la musique. Et notamment la musique nigérianne. «Il est un fou de musique», confirme Guilavogui. «J'écoute beaucoup de musique de son pays. Avec un artiste comme Burna Boy, prolonge Tisserand. Quand je mettais les sons dans le vestiaire, c'était le premier à danser. Il avait toujours la joie de vivre, envie de rigoler. On parlait musique, on parlait un peu de tout, ça permettait d'extérioriser un peu

«Sur le terrain, on le sentait un peu triste par moment»

Reste que, sur le terrain, certaines inquiétudes naissent évidemment devant un rendement qui contraste très vite avec la Coupe du monde U17 quelques années plus tôt. «Il fallait lui laisser le temps de revenir, analyse Guilavogui au sujet des blessures d'Osimhen. On voyait qu'il rongeait son frein avec nous. On était dans une période où on était mal en point collectivement. On a joué la relégation pendant deux ans, avec cinq entraîneurs différents...» «Sur le terrain, on le sentait un peu triste par moment, constate Tisserand. Quand on n'est pas sur la feuille de match le week-end, c'est toujours frustrant. Il arrivait avec un statut de buteur, il voulait aussi surfer sur ça
Josuha Guilavogui : «Il était malheureux parce qu'il savait qu'il avait le potentiel. Quand vous êtes jeune, à l'étranger, loin de votre famille et que le foot ne se passe pas bien, c'est un peu le monde qui s'écroule.»
Le défenseur de la République démocratique du Congo pointe du doigt également certaines carences de son ex-coéquipier. «S'adapter au jeu allemand a été le plus compliqué, tranche-t-il. Un jeu très direct, qui demande de la transition assez rapide. Cela demandait un minimum de tactique. Et à ce niveau, je pense qu'il avait un peu de mal. Il était un peu brut de décoffrage, un peu foufou.» Le genre d'épreuves et de difficultés dans lesquelles céder et abandonner est interdit. Challenge réussi par Osimhen. Guilavogui : «Il était malheureux parce qu'il savait qu'il avait le potentiel. Quand vous êtes jeune, à l'étranger, loin de votre famille et que le foot ne se passe pas bien, c'est un peu le monde qui s'écroule. Mais il a fait preuve d'une grande force de caractère. A l'entraînement, je ne l'ai jamais vu se plaindre. Il était toujours là à travailler. Il est comme moi : nous avons la foi et nous savons que par le travail, en faisant les choses bien, notre moment allait venir.» «Il fallait qu'il trouve le bon environnement, résume Tisserand, qu'il se sente à l'aise

Charleroi, l'explosion à toute vitesse

Eté 2018. Rétabli, Osimhen retrouve certaines sensations physiques. Valérien Ismaël sera par exemple épaté au cours d'un jeu lors d'un entraînement : «Il n'avait pas encore montré ses qualités. Sur deux actions en profondeur, avec son démarrage canon et ce talent inné, il avait bluffé en quelques instants.» Lors d'une opposition, toujours à Wolfsburg, entre les titulaires et les remplaçants, ces derniers l'emportent largement, Osimhen claque trois buts. «On savait qu'il était prêt. Il avait déjà atteint un très haut niveau», juge Guilavogui. Une semaine plus tard, Charleroi l'accueille en prêt. Tout va changer. Osimhen claque 20 buts toutes compétitions confondues (dont le pion le plus rapide de l'histoire du Championnat belge après... neuf secondes !) et devient une machine à marquer. La confiance accordée par le club belge change diamétralement les choses. «Le club lui a donné les clés, confirme Tisserand. Quand il est arrivé, on lui a tout de suite dit de se faire plaisir, de jouer son jeu... Il avait besoin de tomber sur un coach et un club qui lui font confiance à 100%.» «Il ne nous a pas sauvé la saison, mais presque, sourit Rémy Riou, actuellement gardien de Caen, qui évoluait à Charleroi avec Osimhen. On avait un jeu assez pauvre et il pouvait faire la différence tout seul sur quelques matches. Il a fait des gros matches contre des grosses équipes, notamment des formations très défensives.» Lors du mercato d'hiver 2019, le Milan AC est tout près de l'enrôler avant de le prêter dans la foulée... à Lille.

«Il était déterminé dans sa quête de réussir»

Véto de l'entourage. Osimhen finit la saison en Belgique et intègre même les vingt-trois de Gernot Rohr pour disputer la Coupe d'Afrique des nations. «J'avais le choix entre lui et Iheanacho, se souvient le sélectionneur nigérian. Je me suis décidé. J'ai été beaucoup critiqué pour ça. Maintenant qu'Ighalo (NDLR : meilleur buteur de la dernière CAN) arrête la sélection, il y a un bon coup à jouer pour Osimhen.» Rohr est rapidement tombé sous le charme d'un garçon qu'il décrit comme «à l'écoute, discipliné, combattif et attaché au Nigeria». C'est tout naturellement qu'Osimhen n'a pas bronché quand, en mars dernier, il a fallu redescendre avec les Espoirs pour poursuivre leur parcours dans la CAN U23. Alors que la Libye avait remporté la manche aller 2-0, Osimhen et quelques éléments de l'équipe A sont redescendus épauler leurs jeunes coéquipiers. Résultat : triplé d'Osimhen, succès 4-0.

Wolfsburg le prête avec une option d'achat... sans pourcentage à la revente.
Une saison 2018-19 idyllique donc, au cours de laquelle Rémy Riou découvre également une mentalité qui l'a marqué : «Il est arrivé avec beaucoup d'humilité. Il faisait des séances après les entraînements. Il était déterminé dans sa quête de réussir. Je ne pense pas qu'il sortait beaucoup, ce n'est pas le mec qui va te faire des vagues. C'est un vrai attaquant, dans le sens où il ne cogite pas. Il veut tous les ballons, il veut bien faire, et surtout, il ne rechigne pas à l'effort. Cette mentalité d'attaquant qui râle quand il n'a pas le ballon, cette capacité à ne pas douter... C'était assez impressionnant.» Une réussite qui fait du bruit à Wolfsburg où la forme d'Osimhen en surprend certains. Le club allemand va d'ailleurs s'en mordre les doigts. Car Charleroi n'a pas laissé l'occasion de lever l'option d'achat à 3,5 millions d'euros, sans aucun pourcentage à la revente. La formation belge le sait : la plus-value va être certaine puisque les offres affluent. «En Ligue 1, Monaco était très intéressé, dévoile Jean-Gérard Benoît Czajka, l'agent. Mais on a choisi Lille parce qu'on voulait un challenge avec du temps de jeu.» Douze millions d'euros, avec des bonus, et un contrat de cinq ans.

Jose Fonte et le pari du restaurant

Et si son début de saison est détonant, il n'est pas arrivé dans les meilleures dispositions au domaine de Luchin. Après la CAN, il n'a eu le droit qu'à moins de deux semaines de vacances pour se reposer. Il a surtout dû se rendre au Nigeria, proche de son père, malade. Avant de revenir plus tôt à Lille. «Tout ça l'a un peu chamboulé, reconnaît Tisserand, qui l'a croisé le week-end dernier dans le nord de la France. Mais il a quand même réussi ses débuts. C'est tout à son honneur.» On se rappelle par exemple d'un doublé dès l'ouverture du Championnat face à Nantes (2-1) où Osimhen est titulaire dans le onze de Christophe Galtier. S'il a claqué un but peu après le quart d'heure de jeu, à la pause, dans le vestiaire, Jose Fonte, capitaine des Dogues, lui lance un défi : s'il inscrit un second but, le Portugais l'invite dans le restaurant de son choix. Pari gagné.
Victor Osimhen : «Plus tu marques, plus ta vie s'améliore. Un attaquant qui ne marque pas, personne ne vient le chercher.»
Mais tout n'est évidemment pas acquis pour un joueur qui n'a encore que 20 ans. Mais la progression et l'adaptation au haut niveau peuvent nourrir certains espoirs. «C'est ça qui me surprend aujourd'hui, analyse Tisserand, le voir réfléchi dans ses choix. Il arrive à se placer super bien. C'est de l'intelligence de jeu.» «Comme je lui ai toujours dit : je savais que son temps allait arriver, se satisfait Guilavogui. Physiquement, il a des qualités athlétiques naturelles très impressionnantes. Il va très vite, est très bon dans les airs. Il est mince, mais dur dans les duels. Ce n'est que le début. Il a cette panoplie de l'attaquant moderne. L'instinct du buteur. C'est un fou de ballon.» Comme un dicton sur une joie de vivre complètement acquise aujourd'hui, Victor Osimhen avait expliqué à Sport Magazine : «Plus tu marques, plus ta vie s'améliore. Un attaquant qui ne marque pas, personne ne vient le chercher.» Et cette impression qu'à l'image de la remontada barcelonaise, il était l'un des seuls à croire en son destin.
Timothé Crépin (avec Nabil Djellit)
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