(L'Equipe)

De Londres à la conquête de la Bundesliga, entre Jadon Sancho et Reiss Nelson, c'est à la vie à la mort

Meilleurs amis depuis toujours, Jadon Sancho et Reiss Nelson évoluent en Bundesliga respectivement au Borussia Dortmund et à Hoffenheim. Retour sur les liens et le parcours de ces deux pépites anglaises qui ont choisi de s'exporter.

Reiss, le grand frère

C’est l’histoire de deux potes de jeunesse au destin et à la vie bourrés de points communs. Le dernier en date, cette aventure en Allemagne avec, pour l’instant, une réussite indéniable. D’un peu plus de trois mois son ainé, Reiss Nelson a rejoint Jadon Sancho outre-Rhin cet été, prêté par Arsenal à Hoffenheim. Ces deux pépites sont presque devenues des modèles de réussite : même s’ils doivent confirmer sur la durée, rares sont les exemples de joueurs anglais qui ont, dans notre ère contemporaine, franchi le pas et quitté la royauté. Encore plus rares sont ceux qui ont vraiment réussi. Ce choix est bien loin d’être celui de la facilité. Et pour cause, Nelson n’est pas parti seul dans son escapade : sa mère, sa sœur et son frère ont également fait le voyage pour aider à l’intégration du minot. Pour couronner le tout, il révélait lors d’une interview à la Fédération anglaise que son père était allemand. C’est ce qu’on pourrait appeler un entourage proche.

Il y a le cadre familial bien sûr, mais ce sont aussi des meilleurs potes qui se soutiennent entre eux. Sancho a souvent expliqué que Nelson l’avait poussé dans son choix de s’exporter. La barrière linguistique mais aussi culturelle se dressaient alors sur leur chemin. Elle n’a pas semblé poser problème jusqu’ici. «J’apprends la langue avec l’application Babbel, ça m’aide bien», s’amusait Nelson sur le site de la FA. «Ils ont peut-être du mal avec la langue, mais quand il s’agit de jouer au foot en Allemagne, Sancho et Nelson se font parfaitement comprendre», écrivait, plein d’éloges, Fox Sports en octobre. Cette proximité entre eux, Sayce Holmes-Lewis, leur entraîneur en U11, l’avait déjà remarqué à l’époque. «J’ai rencontré Jadon et Reiss quand ils avaient huit et neuf ans respectivement. Leur lien d’amitié était évident dès le début, relate-t-il. Ils ont toujours été plus ou moins inséparables. C’était très visible, même sur le terrain, ils semblaient savoir où il fallait se placer pour être en relation avec l’autre et parfois leur connexion était presque télépathique.» Les deux ont connu les différentes sélections de jeunes avec les Three Lions. Paul Simpson les a eus avec les U19, et Nelson a été encore avec lui en U20. «À l’entraînement, il y avait une compréhension et une connaissance de l’autre, mais aussi en dehors du terrain, se souvient l’entraîneur. Reiss était un peu un grand frère pour Jadon, il essayait toujours de le guider, le conseiller. Il y avait une alchimie.»

«Reiss était un peu un grand frère pour Jadon, il essayait toujours de le guider, le conseiller. Il y avait une alchimie.»

Tout à droite (Sancho), à sa gauche (Nelson).
Tout à droite (Sancho), à sa gauche (Nelson).

Le style des bad-boys du sud de Londres

L’inséparable duo a grandi dans le sud-londonien. «Ils habitaient très proches l'un de l'autre, à tel point qu’ils semblaient toujours ensemble et lorsqu’on les voyait, ils se baladaient en permanence avec un ballon», se remémore Holmes-Lewis, leur ancien éducateur. «J’ai de l’amour pour lui et il a de l’amour pour moi. Je crois que si un de nous est bon le week-end, ça pousse l’autre, expliquait Sancho à la BBC à propos de Nelson. Le fait de venir de familles modestes, où c’était difficile, et de voir que chacun de nous y arrive, ça nous motive encore plus. Nous voulons vraiment bien faire pour elles.» Étant plus jeune, la famille de Nelson l’a envoyé dans la London Nautical School près de Waterloo (dans le centre de Londres) pour éviter de tomber dans «le piège des gangs et des crimes au couteau dans le quartier» même «s’il n’y avait pas beaucoup de doutes que Nelson allait dans la bonne direction», racontait Sky Sports. Une direction claire que les deux ont toujours suivi : aller le plus haut, le plus loin possible, et être parmi les meilleurs joueurs. «Ils ont toujours été très réceptifs aux informations que nous leur donnions sur et en dehors du terrain. Ils voulaient constamment progresser», se réjouit Holmes-Lewis, pour qui, au-delà du talent pur, tout est une question de mentalité, de volonté et de détermination. Entre les deux, pas de duel, et quand la compétition s’engage, elle se fait sur le ton de l’humour, plus pour motiver l’autre que pour se concurrencer. «C’est mon meilleur ami ! Ce n’est pas une compétition. La question n’est pas les buts qu’il met et les miens… Je veux jouer, lui aussi, et j’espère qu’un jour nous pourrons évoluer ensemble», imaginait Nelson dans The Independent. Paul Simpson a pu voir quelques bribes de cette amitié. «Ils ont un groupe WhatsApp avec d’autres jeunes où ils se lancent des espèces de défis, qui sera meilleur buteur, le plus créatif…, narre-t-il. C’est un environnement sain, c’est positif qu’ils se challengent chacun entre eux.»

L'Allemagne, destination privilégiée des jeunes

Dans le jeu aussi, il y a des similarités. D’un gabarit proche, ils sont rapides, aiment dribbler, provoquer, mais ce sont surtout deux des plus gros talents anglais de la prochaine génération. «Ce sont des joueurs qui s’engagent face aux défenseurs avec leur vitesse, leur technique et leur intelligence. Je crois que Reiss est plus un attaquant complet et qu’il jouera dans l’axe à long-terme, avance Holmes-Lewis. En comparaison avec Jadon qui peut jouer sur les deux ailes mais aussi influencer le jeu d’une position centrale. Ce sont des joueurs si dynamiques et excitants qui vous gardent sur le bord de votre siège prêt à bondir dès qu’ils ont le ballon.» Pour expliquer son style de jeu "brut", Nelson relatait ses souvenirs de jeunesse sur le site de la Bundesliga. «On jouait sur le terrain de football à côté de ma cité jusqu’à la nuit. Quand tu te confrontes à des plus vieux que toi, ça t’aide mentalement, parce qu’ils sont plus forts. Tu dois être à la hauteur. Il n’y a pas d’arbitre, donc pas de faute. Tu grandis plus vite dans un endroit où tout passe.» Un constat partagé par celui qui les a vus grandir : «Ils viennent tous les deux du sud de Londres, où il faut être extrêmement fort mentalement pour pouvoir s’exprimer dans un environnement footballistique rude. Nous sommes très physiques mais aussi techniques… C’est la South London manière de faire.» Un apprentissage sur le tard mais extrêmement formateur, et un style qui semble singulier à cette partie de la capitale du Royaume-Uni, presque de l’expression artistique pure. «Ils aiment les espaces. Ça se voit qu’ils ont été des street footballeurs, et c’est sûrement le plus beau compliment que l’on peut leur faire, parce le but premier est de dribbler son adversaire», explique Archie Rhind-Tutt, journaliste sur le football allemand.

Cette opportunité de jouer à l’étranger a été vue comme une chance. En Allemagne, plus particulièrement. «Ç'a été difficile de quitter Arsenal, c’est toujours mon rêve d’y jouer, mais je sais que je dois mettre ça en stand-by et engranger de l’expérience en Allemagne, expliquait Nelson sur le site de la Fédération anglaise. Donc j’essaie de bien faire mon travail ici, m’améliorer pour revenir et être prêt à jouer avec l’équipe première.» Sancho va dans le même sens, comme il l’expliquait à la BBC. «J’ai senti que j’étais prêt pour la prochaine étape et que Dortmund était un super club pour développer ma carrière. Mon jeu a atteint un niveau supérieur, mais c’est parce que j’ai la chance de pouvoir montrer au monde tout ce que je peux faire sur le terrain. Je voulais me challenger et voir comment je m’en sortirais, que ça ferait de moi un footballeur meilleur mais aussi une meilleure personne.» Une prise de risque ? Peut-être. Un risque calculé ? Très probablement. «C’était le bon choix pour leur développement. Les jeunes joueurs doivent jouer autant de matches en équipe première que possible et ce, dès le plus jeune âge, lâche leur ancien entraîneur U11. L’Allemagne est connue pour donner sa chance aux jeunes.» Selon une étude menée par l’Observatoire CIES en novembre 2018, le temps de jeu accordé aux moins de 21 ans a représenté 15,4% du total des minutes en Bundesliga, contre 5,3% seulement en Premier League. Il n’en fallait pas plus pour convaincre les natifs de Londres. «Ce n’est pas une ville différente, mais bien un nouveau pays, et c’est une super éducation pour eux», se réjouit de son côté Paul Simpson.

Arsène Wenger ventait régulièrement les mérites de Nelson qui a porté le maillot de l’équipe première des Gunners à seize reprises. Même après le départ de "Tonton", la confiance que son club lui voue n’a pas faibli, en témoigne sa prolongation de contrat de quatre ans, juste avant de rejoindre Hoffenheim en août dernier, en prêt. Comme pour aussi éviter de faire "l’erreur" de Manchester City, qui n’a pu empêcher de voir Sancho quitter le club pour Dortmund, il y a un an et demi. «Ils se sont très bien intégrés, relate Archie Rhind-Tutt. Mais je pense que leur rappeler constamment que quitter l’Angleterre a été une décision courageuse fait l’effet inverse, et doit presque faire peur. Et je ne pense pas qu’ils y pensent trop, compte tenu des opportunités qu’ils ont eues.» Malgré leur jeune âge, ils ont donc su s’acclimater à ce nouvel environnement. «Reiss était probablement le plus mature des deux, mais, à Dortmund, Jadon a grandi comme un vrai joueur de football, explique Paul Simpson. Il a muri là-bas et cela se voit dans ses progrès.»

«Mon jeu a atteint un niveau supérieur, mais c'est parce que j'ai la chance de pouvoir montrer au monde tout ce que je peux faire sur le terrain. Je voulais me challenger et voir comment je m'en sortirais.»

C’est dire la marge de progression de l’ancien jeunot passé par les Citizens. «C’est une bonne expérience, jouer dans une autre équipe, connaître d’autres entraîneurs, apprendre une nouvelle manière de travaille, énumère-t-il. J’espère aussi qu’ils apprennent la langue. Ils deviendront de meilleurs footballeurs mais aussi des hommes.» Une expérience pour le moment réussie, et qui en appellera d’autres à entendre Holmes-Lewis. «Ils sont si humbles malgré cette ascension et cela les distinguera de tous les autres, commente-t-il. Je leur prévois chacun une carrière longue et très réussie au plus haut niveau.» Mais pour l’instant, la prudence est de mise, combien de joueurs ont bien débuté pour exploser en vol ? Holmes-Lewis se rendra en Allemagne pour voir les deux potes face-à-face, il espère les croiser pour leur prodiguer ses conseils. «Je leur dirais qu’ils continuent à travailler dur et de rester modeste pour garantir la pérennité de leur développement au quotidien.»

Reiss Nelson appartient toujours à Arsenal. (Marc Atkins/OFFSIDE/PRESSE SPO/PRESSE SPORTS)

Des entraîneurs au coeur du projet

Au centre de ce nouvel apprentissage, il y a bien sûr des figures majeures que sont les entraîneurs. D’un côté, pour Nelson, Julian Nagelsmann, et de l’autre Lucien Favre pour Sancho. Ils ont la particularité de faire jouer les jeunes et de leur accorder une grande confiance. Bref, un encadrement optimal. Le renforcement mental passe aussi par là. «Je ne pensais pas que j’étais encore un homme, mais maintenant je me sens plus fort et je pense que ces mois à Hoffenheim me donneront la confiance nécessaire à Arsenal», analysait Nelson pour la BBC. «Ce sont deux entraîneurs progressistes. Je ne me souviens d’aucun joueur jouant régulièrement qui n’a pas progressé avec Nagelsmann, s’enthousiasme Rhind-Tutt. Ce sont deux coaches extra qui arrivent à tirer le meilleur des joueurs.»

Si le joueur du BVB avait fait ses débuts la saison passée, c’est véritablement cette année qu’il a explosé, étant notamment le co-meilleur passeur de Bundesliga, et s’épanouissant à merveille dans une équipe galvanisée sous le capitanat de Marco Reus au sommet de sa gloire. «Sancho a lancé sa saison de manière beaucoup plus spectaculaire que personne ne pouvait s’y attendre, avance Rhind-Tutt. L’environnement n’était pas le meilleur pour s’épanouir la saison passée. Mais pour accélérer le rythme et arriver à ce niveau aussi régulièrement, c’est très impressionnant même s’il n’est pas un joueur complet, il a encore des progrès à faire.» Paul Simpson approuve. «Au-delà de sa maîtrise technique, Reiss arrive à mieux faire les efforts défensifs. Pareil pour Jadon, j’ai remarqué des progrès excellents sans le ballon sur les derniers mois.»

«Ils deviendront de meilleurs footballeurs mais aussi des hommes.»

Le facteur temps apparait comme primordial, les clubs ont du mal à concilier la formation et l’intégration des jeunes joueurs en même temps qu’ils sont en course pour remporter la Premier League et la Ligue des champions. «Si les jeunes ont plus d’opportunités à la maison, ils ne viendront peut-être plus en Allemagne. Tant qu’ils ne priorisent pas les jeunes, le succès d’un joueur comme Sancho fera que plus voudront venir, lance Rhind-Tutt, avant de nuancer. Ça ne veut pas dire que ça va forcément marcher pour les autres. Il y a des facteurs à prendre en compte : les qualités individuelles, le système, l’équipe. Ce n’est pas aussi simple que ça, il ne faut pas croire que le fait de venir ici est une garantie de succès.» Il y a un autre aspect à mettre en avant, celui-ci est défendu par Paul Simpson : «Il y a peut-être une reconnaissance que nous avons des jeunes talentueux dans le pays. Avant, on louait plutôt notre fighting-spirit, mais cette perception commence à évoluer. Il y a encore du retard mais on y travaille, analyse le coach des U20 de l’Angleterre. Nous avons le sentiment que nous avons en ce moment un groupe de joueurs très talentueux, des U17 au U21, capables de s’imposer au haut niveau.» Un futur imprévisible donc, mais nul doute que Reiss Nelson et Jadon Sancho pourraient offrir de nouvelles perspectives d’avenir. Reste à savoir qui en profitera.

Nelson à propos de Nagelsmann : «Il a été une des raisons de ma venue à Hoffenheim. Il m’a parlé de ma progression en tant que jeune footballeur, comment il pourrait me pousser à devenir un gros talent si je continuais. C’est une super personne et je suis très heureux de travailler avec lui et avec l’équipe.»

Jadon Sancho, ici sous les couleurs de Manchester City. (Charlotte Wilson/Charlotte Wilson / Offside)

À qui le tour ?

Le succès des deux compères va-t-il faire des émules ? Certains joueurs anglais, bloqués dans leur club, désireux d’avoir du temps de jeu et de progresser, pourraient y voir là un nouvel horizon. «Les années précédentes, aller sur le continent était vu par certains comme un choix qui pouvait conduire à ne plus être dans la lumière et être oublié chez soi, par les fans et les entraîneurs», écrivait The Telegraph. Goal  titrait sur «L’invasion de l’Europe par les jeunes anglais», pointant l’incohérence entre ladite meilleure ligue du monde et son incapacité à développer mais surtout faire jouer ses meilleurs joueurs. Le flux de départs vers l’Allemagne semble de plus en plus conséquent : Emile Smith-Rowe, Reece Oxford mais aussi Ademola Lookman, Ryan Kent, Oliver Burke ou Kevin Danso auparavant. En France, il y a Sheyi Ojo (Reims) et Josh Maja (Bordeaux), au Portugal, Chris Willock a quitté Arsenal pour Benfica. «Aucun doute, ça va augmenter… La Premier League, c’est attirer les meilleurs joueurs établis et les stars, utiliser l’argent pour acheter du succès, déplore Holmes-Lewis. Développer des jeunes joueurs pour l’équipe première n’a jamais été un projet récurrent pour les grands clubs mais cette tendance change doucement.»

«Nous avons le sentiment que nous avons en ce moment un groupe de joueurs très talentueux, des U17 au U21, capables de s'imposer au haut niveau.»

Jérémy Docteur