à gauche : Eduard Streltsov / à droite : Jean-Jacques Marcel /  France - URSS le 21/10/1956 à Colombes (L'Equipe/L'Equipe)
Destins brisés (2/10)

Destins brisés (2/10) : John Thomson, derby tragique à Ibrox

Fait de jeu ou de match, accident de parcours ou de vie, retour sur les événements qui ont fauché la trajectoire de ces footballeurs et les ont privés d'une plus grande place dans l'histoire de leur sport. À vingt-deux ans, John Thomson, le talentueux gardien du Celtic, succombe à un choc terrible lors du Old Firm contre les Rangers.

Un cri strident. Celui d'une jeune femme, qui a résonné haut et fort dans le ciel d'Ibrox Park. Aucun des 80 000 spectateurs du derby entre le Celtic et les Rangers, programmé ce funeste 5 septembre 1931, n'a pu échapper à la scène dramatique qui s'est jouée quelques instants plus tôt. La collision entre Sam English, l'attaquant nord-irlandais des Rangers, et le gardien John Thomson a été d'une terrible violence. Genou contre tête, à la conquête d'un même ballon. Un fait de jeu. Très vite, Davie Meiklejohn, le capitaine des Rangers, a pris conscience de la gravité du choc. Tout comme Margaret Finlay, qui n'est autre que la fiancée éplorée de Thomson. Les acteurs ne le savent pas encore, mais le jeune gardien du Celtic souffre d'une fracture du crâne. Pis, une artère s'est rompue au niveau de la tempe droite. Évacué du terrain, Thomson est rapidement conduit à la Victoria Infirmary de Glasgow. À 17 heures, alors que le match s'est terminé tant bien que mal sur un pauvre nul (0-0), Thomson est pris de convulsions. Le médecin décide de tenter une intervention pour réduire la pression causée sur le cerveau par cette blessure qui a terriblement gonflé. Quatre heures plus tard, la mort de John Thomson, vingt-deux ans, est prononcée. Partout en Écosse, la stupeur et la tristesse s'emparent du petit peuple qui n'avait d'yeux que pour Thomson, le «prince des gardiens», un gamin aux origines modestes, issu de la communauté protestante des mineurs de Cardenden, dans le comté de Fife, la région côtière de l'est du pays.

Le gardien aux mains d'artiste

Adolescent, Thomson travaille dans les mines à plusieurs centaines de mètres sous terre, là où son père a bossé avant lui. À quatorze ans, le voici déjà gardien aux Bowhill Rovers. Son talent précoce lui vaut de rejoindre la saison suivante les Wellesley Juniors. Son destin bascule une première fois en octobre 1926. Âgé de dix-sept ans, il est remarqué par Steve Callaghan, le recruteur du Celtic Glasgow, lors d'un match de juniors entre son club et Denbeath Star, dont le «talent scout» était venu superviser le gardien. Thomson impressionne immédiatement l'envoyé du Celtic. Il signe d'ailleurs très vite pour le club de la capitale, au grand dam de sa mère, qui a toujours considéré le football comme un sport brutal, jusqu'à le dissuader de le pratiquer. Son physique fluet, en comparaison avec d'autres gardiens, ne correspond pas aux normes en vigueur pour le poste. Svelte, son 1,75 m ne fait trembler personne a priori, mais ses mains, sa détente et sa flexibilité sont, déjà, des atouts remarquables. Patient et travailleur, il se voit offrir une première chance après un match catastrophique du titulaire, Peter Shevlin, qui a concédé trois buts contre Brechin City le 5 février 1927 en Coupe d'Écosse (6-3).Willie Maley, le coach du Celtic, le lance en Championnat contre le Dundee FC le 12 février (succès 2-1). Il ne le regrettera jamais. Le Celtic grimpe à la deuxième place du classement derrière le grand rival, les Rangers.
Le jeune gardien écossais est baptisé «meilleur goal du monde».
Et, le 16 avril, remporte la Coupe nationale aux dépens d'East Fife (3-1), le club du comté dont est originaire Thomson. Deux ans après ses débuts en tant que titulaire, en janvier 1928, il réalise une prestation saluée par tous les observateurs lors du match le plus couru de l'année, le Old Firm, contre les Rangers (1-0). Un honneur. Il ne le sait pas encore, ce même derby de Glasgow sera son tombeau quelques années plus tard. Mais, pour le moment, l'horizon est dégagé pour le portier du Celtic. Décisif et terriblement talentueux, Thomson est alors surnommé «le gardien aux mains d'artiste» par son coéquipier Jimmy McGrory. À cette époque où le gardien n'est pas protégé par l'arbitrage de la rudesse des attaquants adverses, le jeune Écossais n'hésite jamais à sortir dans les pieds de ses adversaires. Courageux pour les uns, casse-cou selon les autres, il perd deux dents et se fracture la mâchoire lors d'un match contre Airdrieonians, sans parler de quelques côtes fêlées et d'une clavicule abîmée.

Quand Arsenal prend un vent

Alors que sa mère insiste de plus en plus pour qu'il renonce à sa carrière de footballeur, Thomson franchit un cap supplémentaire en devenant international A à Colombes, contre la France (succès 2-0), le 18 mai 1930. Il confirmera ses prédispositions lors du Tournoi interbritannique contre le pays de Galles (1-1), puis l'Irlande du Nord (0-0). Thomson et l'Écosse tutoient les anges quelques mois plus tard face à l'Angleterre du légendaire Dixie Dean, prolifique buteur d'Everton,un attaquant rusé qui se heurte au gardien calédonien sans parvenir à le tromper. Les Écossais s'imposent 2-0. Désormais âgé de vingt et un ans, Thomson décroche dans la foulée une nouvelle Coupe d'Écosse, cette fois contre Motherwell (4-2) le 15 avril 1931 devant 105 000 spectateurs à Hampden Park. Son dernier trophée.

Le Celtic part alors disputer une tournée d'été aux États-Unis, où il compte des milliers de sympathisants. Le jeune gardien écossais est baptisé «meilleur goal du monde». Arsenal essaie bien de le convaincre de rejoindre Londres, mais Thomson, qui s'est fiancé à Margaret Finlay, la fille d'un homme d'affaires local, n'envisage pas un instant de partir. De toute manière, le Celtic ne veut pas le vendre... Il restera le seul club professionnel de sa vie. Sa disparition brutale à vingt-deux ans brise une trajectoire appelée à marquer l'histoire du football écossais. Près de 30 000 personnes assistent à ses obsèques, quatre jours après son décès, dans le village de Cardenden où il a grandi. Certains ont parcouru les 89 kilomètres qui séparent Glasgow du village à pied. Tout ce que le football écossais compte de joueurs, techniciens et dirigeants est là pour lui rendre un dernier hommage. Son oraison funèbre, à Glasgow, sera prononcée par Davie Meiklejohn, le capitaine des Rangers. Sam English (23 ans), celui qui a percuté Thomson, quittera l'Écosse pour Liverpool en 1933, non sans avoir établi un record: 44 buts inscrits en Championnat lors de la saison 1931-32. Marqué par ce drame, il terminera sa carrière à trente ans

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