(L'Equipe)
Les grands entretiens de FF

Didier Deschamps-Jean-Claude Suaudeau, la rencontre au sommet

En ces temps de confinement, FF vous propose de (re)découvrir plusieurs grands entretiens parus dans l'histoire de notre magazine. Retour, cette fois, en 2011 quand FF avait réuni Didier Deschamps, coach de l'OM, et son mentor Jean-Claude Suaudeau.

On est en début d'année 2011. Quelques mois seulement après le doublé Championnat-Coupe de la Ligue réalisé par Didier Deschamps avec l'OM. Pour l'occasion, FF a eu l'idée de réunir le coach olympien avec son mentor, Jean-Claude Suaudeau, à Cassis, près de Marseille, dans un petit restaurant. Le tout à quarante-huit heures d'un match capital contre Lyon. Chose improbable pour Suaudeau. «À sa place, j'aurais été complètement bouffé par ma préparation !», lâche-t-il. «Pour ce type de rencontre, je suis toujours prêt. Discuter avec un tel technicien représente un privilège rare, ce n'est pas du travail», répond Deschamps. Le débat s'annonce passionnant. Et le fait d'évoquer la finale de la Ligue des champions à venir entre le FC Barcelone et Manchester United suffit à le lancer.

«Jean-Claude Suaudeau : Barcelone et Manchester ? Deux très belles équipes ! Maintenant (malicieux), j'affine : les deux meilleures au monde.
Didier Deschamps : Avec deux styles différents.

JCS : Mais qui se rejoignent quand même dans une dominante de jeu offensif, et trouvent l'essence même de ce qu'ils sont, à savoir le mouvement.
DD : Mouais...

JCS : Dans la technique en mouvement au Barça, ça se multiplie ; Manchester, que tu as affronté cette saison, c'est un peu plus direct.
DD : Beaucoup moins qu'avant. Alex Ferguson a modifié son 4-4-2 immuable. Là, il a une équipe très pragmatique, capable de rester à trente mètres de son but et d'attendre.

JCS : Ça, c'est fort.
DD : Oui, sir Alex l'a compris car, à un moment, MU ne passait plus en Ligue des champions. Donc, désormais, il défend bien dans la justesse et, quand l'équipe repart, c'est d'une précision diabolique. Mais les deux clubs ont le même objectif, la même obsession : avoir la possession du ballon. À Barcelone, c'est fabuleux ; à MU, c'est plus cynique. Les Anglais acceptent, eux, d'être dominés, mais pas le Barça.

JCS : Avec une aptitude, pour les Anglais, à défendre très bas sans que cela ne crée la moindre nervosité dans l'ensemble de l'équipe.
DD : Avec des joueurs, et non des moindres, qui sont capables de le faire. S'il y en a toujours un devant (Chicharito), les autres, les Rooney, les Giggs, les Park, ils sont là, derrière, aussi. Ils adhèrent.
Suaudeau : «Le match se gagne au milieu. Car pour trouver le bon jeu, seuls les gens du milieu en sont capables. Ils animent, ils inspirent.»
JCS : Manchester a été à la peine lors des six premiers mois de la saison, et Fergie s'est dit qu'il n'était pas possible de continuer ainsi.
DD : La philosophie de jeu est restée la même avec football total, le fighting spirit, mais c'est un jeu qui se faisait contrer, qui n'était plus aussi efficace. Il joue désormais à partir de deux systèmes distincts selon que ce soit la Premier League ou la Ligue des champions. En Coupe d'Europe, il évolue avec une pointe, avec deux en Championnat car sa marge de manœuvre est plus grande. Et en Ligue des champions, MU défend bien, tous les joueurs ensemble : pas d'espace et très peu d'intervalles. Ils acceptent même qu'il y ait des centres car leur charnière centrale est costaud et a la vista ; MU est redoutable dans tout ce qui est jeu défensif.

JCS : Je préfère le jeu du Barça !
DD : C'est le Barça que je préfère également car le jeu, c'est la finalité du foot, avec la maîtrise qui s'impose à l'adversaire et qui conduit au résultat. De plus, il n'est pas possible de jouer contre le Barça sur le court terme ! Ils jouent ensemble depuis cinq, six, sept ou huit ans : ils baignent dans ce jeu-là, c'est naturel. À les voir se déplacer et être capables de faire passer ce message à des joueurs de tous horizons, c'est fort. Quand tu es coach, ailleurs, on ne te laisse pas le temps, c'est une autre politique. C'est le rêve de tout entraîneur, mais il faut aussi être réaliste. C'est bien beau de le regarder jouer, de rêver de ce jeu, encore faut-il avoir les joueurs pour l'appliquer. Et tout vient du centre de formation : Coco, à Nantes, quand il nous récupérait en pros, on avait passé quatre ans ensemble en réserve.

JCS : C'est mon favori ! Pour avoir fait le match contre le Real Madrid, avant même qu'il ne soit joué, et en tant qu'entraîneur de l'île aux Moines (sa résidence secondaire), je me dis que le Barça va passer car il est le plus fort au milieu. Je ne vois pas bien comment MU pourrait empêcher ce milieu-là, constitué comme on le sait, d'approcher si bien du camp d'en face.
DD : La bataille du milieu !

JCS : Le match se gagne au milieu. Car pour trouver le bon jeu, seuls les gens du milieu en sont capables. Ils animent, ils inspirent. Plus tu possèdes ce type de joueurs, plus tu peux espérer gagner, au moins dans la durée.
DD : Moi, je ne pense pas qu'un match pareil se gagne au milieu ! Il y a les deux zones. Dans le football, aujourd'hui, si tu as un grand gardien et un grand attaquant, tu n'es pas loin d'avoir gagné ! Bien sûr, il ne faut pas avoir des brêles au milieu.

Deschamps : «Pas de maîtrise, pas de jeu»

JCS : Pas d'accord !
DD : Oui, Coco, je vois ce que vous pensez. On ne peut pas lutter contre la maîtrise collective des Catalans, et donc...

JCS : Ben tiens !
DD : J'ai lu que Ferguson avait compris les raisons de sa défaite, il y a deux ans (2-0), qu'il ne reproduira pas la même erreur. Je pense qu'il pense qu'il ne faut pas jouer le même jeu que le Barça, sinon il est mort, à quatre-vingt-quinze pour cent ! C'est aussi simple que ça. La première mi-temps du premier match Real-Barça en demies de Ligue des champions est une piste : si les Madrilènes n'ont pas contré les Barcelonais, ces derniers n'ont pas non plus été dangereux. Ils ont gagné après, quand le Real s'est retrouvé à dix !

JCS : Le Barça a marqué à la fin, après l'exclusion d'un joueur. D'accord, en première mi-temps, il n'a pas été dangereux. Mais, Dédé, ne viens pas me dire qu'ils ont marqué parce qu'ils étaient alors à dix...
DD : Quand même... Même si, à un moment, ça devient inéluctable. Et pourquoi le Real n'essaie pas de jouer comme le Barça ? Mais parce qu'il l'a fait et qu'il a été balayé 5-0 au Camp Nou, lors du match aller de Liga ! Enfin, il a essayé de le faire... C'est pas pareil. Les joueurs offensifs du Real en étaient capables, mais ils n'avaient pas le ballon ! Ils ont couru après. Pas de maîtrise, pas de jeu. Mais Coco n'est pas d'accord...

JCS : Si. Dans le mouvement, tel qu'on connaît le jeu du Barça, quand tu cours aussi maladroitement que le Real ce jour-là, j'estime que... Et c'est là toute la différence ! L'anticipation, un domaine où le Barça et MU sont hyper forts : c'est ce qu'il y a de plus difficile à faire passer dans une équipe où évoluent de très bons joueurs. T'es O.K. ? Or, dans ces deux clubs-là, ça passe. Pas au Real. À Barcelone, même le plus petit (Messi) met le bleu de chauffe et il est redoutable dans la récupération ! C'est là, dans la récup, que Barcelone a fait la différence lors du fameux 5-0. La grande vérité, elle est là, Dédé. C'est aussi l'une de mes grandes vérités : j'en étais arrivé à un point où je concevais mon jeu d'attaque à la récupération du ballon. Tu veux, tu peux aller jusque-là et là... Et là, quand l'attaquant se transforme en défenseur, hein...
DD : Ils sont fabuleux.

JCS : Et ils l'exploitent. Le Real n'a pas cette démarche de la récupération. Il a celle pour défendre, c'est tout, pas l'autre. À MU comme au Barça, la récupération collective n'est pas loin d'être parfaite. Dans des aspects complètement différents.
DD : Plus bas (MU) et plus haut (Barça).
JCS : Voilà...
Deschamps : «Le plus fort, c'est quand les attaquants parviennent à faire le même travail qu'un milieu, voire qu'un défenseur. C'est magnifique !»
DD : Les Anglais sont très intelligents très bas.
JCS : Chaque entraîneur sait ce qu'il peut demander à son effectif. C'est dans la récup que s'exprime la réelle combativité d'une équipe. C'est la mentalité collective, Dédé. C'est le pressing qui exprime la combativité. Le Barça en est l'illustration parfaite car ça touche toute l'équipe. Et là, le Real fatigue, à force.

DD : Le plus fort, c'est quand les attaquants parviennent à faire le même travail qu'un milieu, voire qu'un défenseur. C'est magnifique ! Mais va mettre ça en application en France ! Et les trois du milieu (Xavi, Iniesta, Busquets) qui coupent les trajectoires, hein...
JCS : Ils portent cette culture de l'abnégation à la récupération à la perfection. Car c'est très éprouvant physiquement de bien resserrer les mailles. Forcément, parfois, dans la saison, ils sont un peu moins bien.

DD : Il faut la fraîcheur physique et psychologique.
JCS : C'est pour cette raison, pour en revenir à la finale, que Rooney va avoir une importance énorme ! Lui, comme il est frais, il va se rapprocher de ses milieux qui en ont grandement besoin, et là...

DD : Il est moins usé que les autres. C'est pourquoi il fait la différence ! Au-delà, il est capable d'évoluer dans quatre positions différentes. Dans l'utilisation du ballon, il n'y a aucun déchet. Long, diagonales, dans la passe : tout est juste. En plus, il a le coffre.
JCS : Et donc, il peut... En plus, dans son aptitude à partir de son camp, il est aussi fort que le Ronaldo du Real, sauf que Rooney sait s'arrêter quand il le faut, lui.

DD : Pas faire le dribble, mais plutôt la passe.
JCS : Oui, jouer avec les copains, à la balle. Il voit. C'est très fort de voir. Voir avant, oui, mais pas que... Voir pendant, aussi.
DD : En 4-4-2, Fergie le faisait jouer sur un côté et revenir jusqu'aux 16,50 m ! Gauche ou droite, il revient de lui-même. En fait, à MU, il fait ce qu'il veut car son coach sait qu'il va être là où il peut être utile à l'équipe. Il n'a pas besoin de consignes.

Suaudeau : «Maintenant, je vais embêter Dédé»

Peut-on résumer cette finale à un match Messi-Rooney ?
JCS : On est amené à distinguer l'un et l'autre car ils ne se distinguent pas eux-mêmes, mais, justement, ils ne se démarquent pas de ce que fait l'équipe. Ils sont dedans ! C'est la grande différence avec un Ronaldo au Real. Eux, tous les deux, c'est tout bonnement l'équipier.
DD : Moi, c'est la relation Rooney-Chicharito qui m'impressionne.

JCS : T'as raison, mais uniquement dans le jeu d'attaque ! Il s'est créé quelque chose à ce niveau. Si je n'avais qu'une attaque à entraîner, je préférerais celle de MU à celle du Barça. Celle-ci est noyée dans cinq ou six joueurs, tandis que les deux autres... Putain, je pourrais... Ils ont plein de variantes.
DD : Dans les déplacements, Chicharito est fabuleux. Appels, contre-appels, il sait où est l'autre : c'est la relation passeur-receveur.

JCS : Sûr, ils vont causer des problèmes. Mais, maintenant, je vais embêter Dédé. Tu es en exercice, tu as une paire pareille, tu connais le Barça, comment tu fais ? Parce que le point faible des Catalans, tu le connais... Comment valoriser ça ?
DD : Oui. Seulement, il faut que les Anglais aillent jusque là-bas et ensuite qu'ils aient le ballon. La difficulté contre le Barça, c'est quand tu as le ballon. Soit tu l'as récupéré bas et il faut posséder le joueur capable d'effectuer la première relance qui puisse éliminer le bloc d'en face. Mais trois fois sur quatre, ils ne te la laissent pas faire. Soit c'est un ballon de relance, et trois fois sur quatre, il est récupéré, sauf si la première passe est réussie et élimine deux ou trois joueurs. Il faut avoir le gars qui a le pied et qui voit vite car tu n'as pas le temps. Avoir cette passe verticale qui te fusille les lignes...

JCS : Ben oui, parce qu'ils se referment comme ça (il claque des mains), en étau.
DD : Et s'ils se sentent éliminés, ils font faute, ce qu'ils font très bien, aussi. Ce sont ceux du milieu qui s'y collent.

JCS : Surtout quand ils sont très loin, c'est vrai. Normal, derrière, le bloc est tellement haut.
DD : Tout dépend aussi de la charnière centrale. Si c'est Puyol-Mascherano, Puyol-Abidal, ils vont vite tous les deux. Si c'est Mascherano-Piqué (car Puyol a joué à gauche contre le Real), la vitesse et le dynamisme de Chicharito peuvent être dévastateurs.
Suaudeau : «Tous les week-ends, je coache. Quatre équipes par saison. Je suis soit en Espagne, avec le Barça et le Real, soit en Angleterre, à MU ou à Liverpool...»
JCS : Quand je t'ai posé la question, je n'avais pas la solution au problème ! Moi, je fais le match sur mon canapé, avant même qu'il ne soit joué, car on a bien le droit de s'amuser...
DD : Avec les autres, on s'amuse toujours plus. (Rires.)

JCS : Oui... Tous les week-ends, je coache. Quatre équipes par saison. Désolé (il regarde DD), je suis soit en Espagne, avec le Barça et le Real, soit en Angleterre, à MU ou à Liverpool... J'essaie de les suivre du premier au dernier jour. Je ne refais pas l'équipe, mais le jeu, oui. Les changements, je les fais aussi. Les coaches, en face, je leur en mets plein la tête, les joueurs aussi, mais comme personne ne m'entend... Je te jure, Dédé, ça se passe comme ça.
DD : Vous regrettez le job ?

JCS : Du tout ! Je me suis arrêté il y a treize, quatorze ans. Sans regrets. Je n'avais plus l'envie de remplir la page blanche. Tu verras... Maintenant, je suis ces équipes. Souvent elles vont au bout. Regarde les dernières finales. Bon, c'est vrai, je ne choisis jamais les mauvaises. Liverpool, je me suis trompé. Et Arsène (Wenger), il m'a chié dans les doigts... Heureusement qu'il ne m'entend pas.
DD : Les entraîneurs ne sont pas susceptibles. (Rires.)

JCS : Je choisis seulement pour le jeu. Car il me fait vraiment vibrer.
DD : Encore ?

JCS : Je te jure. Dis-moi, qu'est-ce que tu choisirais comme équipe, toi ?
DD : Barça, Arsenal, MU ou Liverpool, et peut-être le Real Madrid.

JCS : Avec Madrid, j'attendais, mais je n'ai pas vu tout ce que j'attendais. Je ne suis sans doute pas objectif parce qu'avec Mourinho, ça ne passe pas. Mais bon, pas grave... Ses réflexions, son comportement, ses avis, bof. Il joue un personnage trop déplaisant. Même si j'ai vu que Fergie et lui s'entendent bien et s'appellent souvent.
DD : Quand ils étaient ensemble, en Premier League, ils se détestaient, ils se provoquaient... Ferguson est assez comme ça, aussi. Ils sont malins.

Deschamps : «Pep, lui, est entraîneur, pas manager comme Ferguson»

JCS : Je ne fonctionne pas pareil. Tiens, on n'a pas parlé de Pep Guardiola.
DD : Moi, on me demande : “T'es Mourinho ou Guardiola ?” Impossible de comparer. La philosophie de l'un s'exprime au travers d'un club particulier, et l'autre, on peut en dire ce que l'on veut, mais il gagne à Porto, à l'Inter Milan et va en demi-finales de la Ligue des champions avec Chelsea et le Real Madrid. Quant à Ferguson, c'est le dernier à pouvoir faire ce qu'il fait dans le même club depuis vingt-cinq ans. Il change d'équipe, O.K., mais toujours à MU. Il s'occupe de tout à Manchester, de A à Z.

JCS : Il faut être dans le coup, à son âge...
DD : Mais il délègue beaucoup, il ne conduit pas les séances d'entraînement.

JCS : Ah bon !
DD : Certaines semaines, il ne vient qu'à partir du jeudi.

JCS : Ouh là !
DD : Il a un coach qui fait le boulot. Et le week-end, c'est Fergie qui sélectionne l'équipe, qui prépare le match. Parfois, il y a des trucs pensés en semaine, et le jour du match, ça change.

JCS : C'est vrai ?
DD : Oui.

JCS : (Il renifle, ce qui veut dire que ça ne lui plaît pas.) C'est le boss.
DD : Pep, lui, est entraîneur, pas manager comme Ferguson. Il ne s'occupe pas de l'administratif, ni du jardinier. Il est technicien.
JCS : Il était déjà un très bon joueur, très intelligent. Le premier relanceur du milieu. Aujourd'hui, on appelle ça la sentinelle. (Didier lui rappelle que le terme de rempart était autrefois utilisé). Puis il est devenu un formateur. Il a un programme dans sa tête, et ce qui est extra, c'est qu'il le fait très bien passer. Si tu demandes à Guardiola l'idée qu'il se fait du jeu, il va te répondre que c'est à travers les passes, hein. Seulement, il va te demander : quelles passes ? Et pour effectuer ces passes, comment on fait ? C'est là tout le sel. Lui, il conçoit ce qu'il a appris des autres anciens. Le jeu est conçu à travers les passes.
Suaudeau : «Les joueurs de Barcelone ont une maîtrise de l'espace autour d'eux, une science de l'anticipation et une perception de tout le jeu, avec en plus une concentration énorme.»
DD : Et toujours dans la continuité, la même philosophie.
JCS : Le plus terrible, c'est que les passes ne te paraissent pas extraordinaires, mais qu'elles arrivent tout le temps. Ça, c'est important. Tu sais pourquoi, Dédé ? Parce que les joueurs de Barcelone ont une maîtrise de l'espace autour d'eux, une science de l'anticipation et une perception de tout le jeu, avec en plus une concentration énorme. Les mecs finissent rincés. S'ils perdent cette concentration, ça peut être fatal.

DD : En plus de leur justesse technique !
JCS : Mais parce qu'ils répètent leurs gammes à longueur de journées. J'ai vu.

DD : Contrôle-passe, contrôle-passe, sans arrêt, pendant une demi-heure, chaque jour, et plus si c'est nécessaire. Après, c'est facile. Non, je me trompe, c'est simple, devrais-je plutôt dire, pas facile ! Un contrôle orienté, au bon moment, faire la passe ou ne pas la faire, repartir vers l'arrière : ils sont dedans. Et quand un se déplace vers l'extérieur, il n'est pas seul à le faire, mais c'est tout un bloc : les joueurs adaptent leurs déplacements par rapport à ceux des autres. C'est une mécanique intelligente car tu n'en vois pas deux dans le même secteur, tout est compensé, équilibré, ce qui fait que le porteur du ballon possède toujours des solutions. C'est même exagéré, parfois.

JCS : Je suis d'accord !
DD : Quelquefois, il y a quatre, cinq échanges à une touche, à quatre mètres de distance. Pas sûr que ce soit très utile. En tout cas, je n'en vois pas l'utilité, même si c'est une façon d'attirer l'adversaire, de le faire sortir, et au moment où il vient, car il en a un peu marre, tchac... Le gars envoie une balle dans le dos du défenseur. Le Barça s'arrange pour que le ballon soit toujours en mouvement car c'est forcément un problème pour l'adversaire. Quand le ballon est arrêté, c'est plus simple ; en mouvement, même à quatre ou cinq mètres, les angles de passe ne sont plus les mêmes. Ça n'empêche pas qu'ils la touchent, la balle, au milieu, car il n'y a pas qu'un jeu à un ou deux contrôles. Mais, à chaque prise de balle, ils se retournent et ils te cassent les reins en t'éliminant.

JCS : En plus, la majorité des passes et du jeu est à contre-pied, ça fait mal physiquement. Et aussi à l'organisation d'en face.
DD : Quand le milieu a la balle, il y a donc les trois plus les latéraux en mouvement, avec Messi qui revient...

JCS : C'est le paquet.
DD : Mais Messi qui revient, c'est quoi ? Au départ, sa position est axiale, mais le fait qu'il revienne a une conséquence : les deux défenseurs centraux adverses n'ont plus de référence. Il reste alors les deux sur le côté, Pedro et Villa, sans ballon, et dans l'intervalle, il y a les latéraux. Pedro qui rentre, Alves qui prend l'extérieur.

JCS : C'est la passe qui fait la différence, mais c'est aussi la passe qui peut déséquilibrer le Barça.
DD : La passe verticale, comme a bien su le faire Chakhtior Donetsk en quarts de finale de la Ligue des champions. Et là, on revient à la maîtrise technique, car tu n'as pas beaucoup de temps pour prendre l'information et effectuer le geste. Il faut le pied et la disponibilité du partenaire.
Le débat est passionné entre les deux techniciens... (PAPON/L'Equipe)
Le débat est passionné entre les deux techniciens... (PAPON/L'Equipe)

Deschamps : «Ibrahimovic, c'est quand il veut»

JCS : Si tu regardes bien, comment sont faites leurs passes ? De l'intérieur du pied, le plus souvent. Tu ne peux pas les envoyer à trente-cinq mètres ; ça veut dire quoi ? Ils se servent du sol, du terrain, font du jeu à terre si tu préfères, et comme il est interdit de lober à l'entraînement... Quand je l'ai fait à Nantes, ça a été drôle. Ça sous-entend que ceux qui n'ont pas le ballon doivent se montrer, et là, tu joues les intervalles.
DD : Moi, je dis en dessous de la ceinture. Interdit de passer plus haut. On le faisait souvent les lendemains de match à Nantes, on appelait ça le spiel (le jeu, en allemand). J'adorais, je continue à le faire. Pour travailler la pointe du triangle et au sol, puis apprendre à se déplacer. Là, tu vois ceux qui ont pied ou pas pied.

JCS : Sauf qu'au Barça, ils se connaissent tellement bien...
DD : Ils mettent ça en place avec les toros : avec une ronde de dix joueurs et deux gars au milieu qui essaient d'intercepter, ou cinq joueurs et un au milieu. C'est un calvaire.

JCS : Exact, c'est la base de leur travail : la répétition. Mais ce sont des jeux faits à partir d'une exigence maximale, pas pour rigoler même si c'est rigolo. Ils n'en dérogent pas, mais leur plaisir est là. Il est éphémère même si ça se perpétue dans le temps. Si tous les week-ends tu gagnes, je veux bien répéter tous les jours. Ce n'est pas comme si tu gagnes un match, parfois, de temps en temps. Pas toi, Dédé ?
DD : Bien sûr. Encore une fois, ils s'appuient sur une philosophie. Et quand ils en éprouvent le besoin, ils vont chercher à l'extérieur. Mais eux aussi se trompent. Comme avec le Suédois Ibrahimovic. Il leur a peut-être apporté autre chose, mais ils n'ont pas insisté.

JCS : Pourquoi lui ne passait pas ? Trop individualiste ? Pas du tout. Trop statique, surtout ! (Il tape du poing sur la table.) Trop statique, arrête... C'est une statue. Ah si ! Compte tenu de la mobilité des gens qu'il a autour, il fait tache. Il ne participe pas au mouvement collectif. Il bouchait le service.
DD : Coco, ça reste un phénomène ! Je l'ai eu quinze jours à la Juventus ; dans la technique, le mouvement, la taille, la coordination. Après, c'est quand il veut...

JCS : Il se déplace pour lui, pas pour les autres !
DD : C'est exact, sa perspective n'est pas collective.

JCS : Ben tiens ! Je ne te dis pas qu'il n'est pas bon, simplement qu'il n'était pas à sa place à Barcelone, c'est différent. En Italie...
DD : (Il coupe.) En Italie, on ne lui demande pas d'être collectif, ni d'être un attaquant qui fait le pressing.

JCS : L'Italie, c'est ce que tu as dit tout à l'heure : un bon gardien et un mec devant qui marque.
DD : Même s'il touche deux ballons, du moment qu'il marque... Un gars comme David Trezeguet était en Serie A comme un poisson dans l'eau. Comme Ibrahimovic, ce sont des joueurs qui n'ont pas besoin des autres. Pim, pam, poum ! Alors qu'au Barça, ils ont tous besoin des autres. À part peut-être le petit (Messi). Et encore... Regarde dans l'équipe nationale d'Argentine, pourquoi on ne le retrouve pas ?

JCS : Parce qu'il y a des courts-circuits dans le mouvement. Et comme il n'est pas habitué... Avec les Argentins, quand il s'en va à droite, les autres partent à gauche, c'est la “cata”. (Il se marre.)
DD : Au Barça, quand tu es dans l'axe, il y en a un excentré ; et quand tu as un gars à côté, il y a aussi un appel profond dans le même temps. Deux solutions, toujours. Tu peux choisir quand tu joues les Catalans. Par exemple, tu boucles les intérieurs, c'est LA solution car si tu ne fermes pas le cœur, t'es foutu, mais ce n'est pas gagné pour autant si tu ne fais que cela ! Après, il y a encore le problème des extérieurs, et là, il faut se les coltiner.
Suaudeau : «Quand il faut la donner là, parce que le jeu commande de la donner là, ils la donnent là. Car leur jeu, non pas le leur, mais celui de l'équipe, c'est de la donner là.»
CS : Les vrais patrons, c'est les deux, Iniesta et Xavi.
DD : Plus Messi.

JCS : Les garants du jeu de Barcelone.
DD : Messi déclenche, va chercher, il est partout.
JCS : Dans la récupération, il est infernal.

DD : À un moment, tu peux te dire : “Bloque Messi”, mais les deux autres, tu fais comment ? Tu te dis qu'on va jouer à dix contre dix, et Messi, je ne veux pas le voir. Qui lui mettre dessus ? Parce qu'au départ, dans le dispositif, il joue attaquant axial et donc tu mets qui si tu dis à un défenseur central ou aux deux de s'en occuper ? Tu mets un milieu, tu déséquilibres ton propre milieu. Une individuelle sur l'Argentin, c'est au moins le limiter, mais comment le faire ?
JCS : C'est un problème d'avant match. Car, dans le cas qui nous occupe, l'axe central de MU Ferdinand-Vidic ne va pas bouger. T'es d'accord ?

DD : Je pense comme vous. Ils ne vont pas bouger.
JCS : Et alors quoi ?

DD : Guardiola, quand il avait Eto'o, choisissait en fonction de la vitesse de la charnière adverse. Si celle-ci était rapide, il mettait Messi dans l'axe et Eto'o sur un côté. Et s'il avait une charnière lente, il faisait l'inverse.
JCS : Avec Eto'o, tout collait. La différence, c'est sa mentalité. Mais au Barça, comme à l'Inter avec Mourinho, il faisait, et alors là... Parce qu'il était récompensé. Mais bon, je n'en démords pas, ça reste Iniesta et Xavi. Quand il faut la donner là, parce que le jeu commande de la donner là, ils la donnent là. Car leur jeu, non pas le leur, mais celui de l'équipe, c'est de la donner là. Ils ne se démarquent pas de ça.

DD : Et comme Messi est forcément dans les parages, il y a un appel en deuxième ligne, et les deux continuent tous les deux.
JCS : Fausse piste. C'est énorme.

DD : Il y a donc des chances que l'action fasse son chemin. (Rires.)
JCS : Lors du match retour, tu vois le but de Pedro ? Avec Messi qui s'efface. Qui joue bien ? Celui qui donne (Iniesta) ? Si Pedro ne se montre pas, c'est parce qu'il sait...

DD : L'important n'est pas celui qui donne le ballon, c'est celui qui le reçoit, celui qui fait le mouvement. Et pour faire ça, c'est très, très dur.
JCS : Et qui a commandé le mouvement ? Ce n'est pas celui qui a le ballon, c'est celui qui ne l'a pas. Justement. Donc Pedro. Moi, je suis défenseur devant des gus pareils, je regarde le ballon car tu es pris par le ballon. Et comme l'autre, celui qui ne l'a pas mais qui commande tout, je ne peux pas le voir, je suis cuit.
DD : Il répond à la demande.

Deschamps : «Le ballon va toujours plus vite que les joueurs»

JCS : Ils ne le font pas une fois, mais dix mille fois ; à la fin, tu ne te poses plus la question de savoir qui commande, c'est tellement naturel. En face, le défenseur devient fou.
DD : Il n'y arrive pas. Ils ont en plus la faculté - même s'ils se font parfois prendre - d'avoir l'intelligence de se dire que la passe ne va pas arriver ou que le partenaire est hors-jeu, et dans la continuité, dans le même mouvement, ils changent d'avis et font autre chose, prennent une orientation différente.

JCS : Dédé, tu me fais grand plaisir ! Il ne faut pas louper tes joueurs là-dessus. Tu dois toujours jouer juste. Quand tu ne peux pas, tu ne fais pas. Ce n'est pas plus compliqué. Jouer juste, c'est aussi refuser.
DD : C'est adresser une passe derrière pour repartir différemment.

JCS : Tout est en rapport avec ce que tu vois. Et s'il n'y a rien à voir... Sinon, tu joues faux. Mais quand il y a plein de choses à voir et comme l'adversaire ne peut pas tout voir, tu imagines... Dans la pratique, ils sont tellement bien synchros...
DD : Tu ne peux pas anticiper avec eux.

JCS : Ils ont un temps d'avance.
DD : Tu peux anticiper sur celui qui a le ballon, mais comme à Barcelone, ce n'est pas lui le plus important...

JCS : T'es niqué !
DD : Ou alors les lignes sont très serrées et la passe est difficile à réaliser. Dans ce cas, ils basculent, coulissent et font droite, gauche, et à un moment...

JCS : Ils jouent au hand !
DD : Et ça va vite. Le ballon va toujours plus vite que les joueurs. Il est difficile de faire comprendre que c'est celui qui n'a pas le ballon qui est le plus important. Car tous les joueurs veulent l'avoir, pas au Barça !

JCS : C'est à moi que tu dis ça ? Toi, tu l'avais compris. Tu étais en mouvement, toujours. Pour recevoir. Le gars qui reçoit alors qu'il est statique, c'est tellement téléphoné. Il ne surprend personne. La maladie, je te l'ai assez répété, c'est la statique.
DD : C'est simple comme un, deux et trois. Avant même que le deuxième ne reçoive, le troisième sait et il bouge déjà. C'est là que tu crées des décalages. Souvent tu as un, et stop. Deux, et stop...

JCS : La répétition des gammes te permet d'acquérir cela. Rien ne vient en claquant des doigts. La grande vérité est là, avant même de dire : “Je vais jouer pour gagner.” Ça reste de la pédagogie, et vient aussi des racines de ton éducation sportive. Il faut avoir le niveau. Purée, je ne sais pas comment le dire...
DD : Sans vexer personne...

JCS : C'est exactement ça. Bon, allez, il ne faut pas être con, non plus. On parle malgré tout, là, d'un jeu intelligent. Ce que je dis peut être mal interprété, mais il ne faut pas car c'est la simplicité même. Même si on évoque une intelligence supérieure.
DD : Vous pouvez même dire : “diplômée”.

JCS : Alors je le dis ! Arsenal, MU, c'est pareil. Les Gunners, il ne leur manque rien. Si, sans doute, mais pas ça. Dans le jeu, pfff...
DD : Arsenal a gagné quand il avait les joueurs décisifs dans les deux zones. Ils avaient le gardien et Thierry Henry. Depuis, ils jouent bien, mais plus comme avant. Ils n'ont plus Titi. Mets Eto'o, on va voir. Dans ces zones, ils ont baissé en qualité. En gardant le même fonds de jeu, les déplacements, ils avaient Henry qui finissait meilleur buteur de la Premier League : c'est l'efficacité.

JCS : En plus, ils sont jeunes et moins matures que leurs aînés, avec Petit, Vieira et consorts. Leur jeu reste splendide, mais attention quand tu as de trop bons joueurs pour donner la balle ! Car il y en a de moins en moins qui la demandent... Alors, les bons se la repassent et tu n'avances pas. Ou tu te la fais piquer. Les déséquilibres, dans une équipe, viennent souvent de là. Tu n'as pas besoin d'en avoir une demi-douzaine pour la donner, mais bon. Toi, à Marseille, il me semble que tu n'en as pas assez.
DD : Ça dépend où.

JCS : Tu as Lucho, et puis... Enfin, bref. Et pourtant, combien sont persuadés être capables de faire, de donner... Ils le croient !
DD : Ou alors, ils veulent faire une passe décisive à chaque fois, même quand ce n'est pas possible...»
Suaudeau : «Il y a une expression : "gagner à tout prix", à laquelle je n'adhère pas. Ça ne m'a jamais traversé l'esprit. Jamais.»
JCS : Maintenant, j'aimerais assez t'entendre sur ta fameuse culture de la gagne. T'es sûr, il n'y a pas comme un défaut là-dedans ?
DD : En tout cas, c'est le quotidien de la Serie A ; et vous êtes d'accord, coach, c'est un football qui a beaucoup gagné et dont je me suis beaucoup imprégné, vous le savez.

JCS : Je me sens différent de toi, là-dessus. Parce que moi, je suis un formateur.
DD : Pas moi ! Mais je peux prétendre à être plus compétiteur que vous.

JCS : Il y a une expression : “ gagner à tout prix”, à laquelle je n'adhère pas. Ça ne m'a jamais traversé l'esprit. Jamais.
DD : Pour moi, le plaisir n'existe que dans le succès.

JCS : Bah ! Le temps d'une victoire... Nuance, André ! (“Moi, c'est Didier”, coupe DD, qui se souvient alors que Coco se trompait déjà quand il était à Nantes). Cette victoire dont tu parles, elle ne dure pas. C'est fort, sans doute, mais éphémère.
DD : Moi, j'ai ce plaisir. Je me souviens de matches horribles que j'ai été heureux de remporter. Sans avoir pris de plaisir pour autant en les jouant. Mais si c'est pour bien jouer, sans la victoire au bout, je dis définitivement non.

JCS : Moi si, au contraire. Je vais trouver plein d'éléments pour gagner demain. Toi, tu vis le moment. Moi, je vis plus loin.
DD : Je comprends votre point de vue, car je sais bien que le progrès passe aussi par les échecs, par les questions que l'on se pose mais, aujourd'hui, le haut niveau, c'est ça. Quand j'ai arrêté de jouer, je me suis interrogé pour savoir si j'allais devenir technicien et, surtout, quel technicien. Transmettre aux jeunes ? Après tout ce que j'ai connu, vécu, je ne pouvais pas m'en contenter. Pas possible. Je n'aurais pas été en adéquation avec moi-même.

JCS : De toute façon, jamais je ne t'ai imaginé formateur.
DD : J'aimerais transmettre ce qu'on m'a inculqué car ça m'intéresse et j'aime assez l'idée d'être un technicien à la disposition du jeune joueur, s'il le désire ou en éprouve le besoin. Mais il doit venir vers moi de lui-même, sinon je ne me sens pas l'âme d'un technicien qui va au-devant, sans arrêt, sans contrepartie.

JCS : Alors, tu n'es pas assez convaincant. Tu es un gagneur pas possible mais pas assez persuasif.
DD : C'est surtout parce que j'ai d'autres priorités !

Deschamps : «Aujourd'hui, c'est une mode de dire que Marseille joue mal»

JCS : De toute façon, désormais, pour être coach, tu prends le manuel, si j'en crois quelques-uns. Mais comme tu n'as pas trop de temps à consacrer à tout le monde, il faut bien cibler ce que tu as à entreprendre. Si tu décides que c'est, comme tu dis - je schématise, je ne suis pas con -, le gardien et l'avant-centre le plus important, vas-y.
DD : Il y a moins cet...
JCS : (Il le coupe.) Je t'accorde que ton job est moins facile que le mien, quand j'étais à la formation à Nantes. Où je récupérais des mecs formés par le centre, par Raynald (Denoueix). Toi, ce n'est pas le cas. Reste donc accroché à tes convictions, c'est primordial.

DD : Si j'ai le malheur de dire à tel ou tel joueur de faire ceci ou cela, on me répond que c'est au centre qu'on apprend, pas en équipe première. Si je le leur demande, c'est pourtant parce qu'ils ne savent pas. Et là, c'est une question d'état d'esprit.
JCS : Alors, c'est ça ?
DD : Oui.

JCS : Ah bon ! La mentalité n'est donc pas bonne. C'est avant de s'en apercevoir sur le terrain qu'il faut savoir, au cours du choix et des entretiens avec le joueur. Très vite tu te rends compte que tu auras du mal à faire comprendre certaines choses au gars.
DD : Nous avons parlé tout à l'heure d'intelligence de jeu ; il y a plusieurs formes d'intelligence. Aujourd'hui, par exemple, c'est une mode de dire que Marseille joue mal. Pas qu'il ne joue pas bien. Non, il joue carrément mal. Pourtant, on a marqué pas mal de buts, non ? O.K., on ne maîtrise pas tout, ou pas assez, mais bon... Je sais qu'en maîtrisant, qu'en jouant bien, il y a plus de chances qu'on gagne nos matches, mais je m'adapte. Le Monaco que j'ai entraîné jouait bien, non ?

JCS : Tu l'as dit. Un régal.
DD : J'entends même Marcel (Desailly), qui ne voit aucun de nos matches, dire qu'on joue mal. Simplement parce qu'il a ouvert un canard et a lu ce qui était écrit...

JCS : (Il s'écrie.) Mais c'est vrai, je l'ai entendu.
DD : Ça ne fait pas plaisir, surtout de la part d'un ami (sic), mais est-ce bien là la vérité ? Ce sont des trucs qui sont repris en boucle.
Suaudeau : «S'ils parviennent à donner la balle à Giggs, avec sa patte gauche... Imagine-le au Barça, celui-là. Ça leur manque un peu aux Catalans.»
JCS : Tout à l'heure, il y a le journaliste qui me demande comment je trouve Marseille. Je lui réponds : “Tu ne vas pas me mettre mal à l'aise avec ça, car je ne vois pas l'OM.” C'est vrai, je n'ai pas vu souvent Marseille... sinon contre Manchester United. Donc (il se retourne vers Dédé), je t'ai vu. Et alors ? J'ai trouvé l'OM dangereux, à la fois pour l'adversaire et pour lui-même. Voilà comment je t'ai défini. Je ne connais pas assez et je sais par trop qu'il faut vivre cela à l'intérieur, sinon... Je te demande donc : tu joues un MU pas trop bien à l'époque, fragile au milieu, pourquoi ne pas aller plus loin ?
DD : Au Vélodrome, tout Fergie qu'il est, il n'était pas tranquille.

JCS : Mais toi, tu aurais pu les bousculer plus méchamment derrière. Tu sais, ça n'est pas loin de passer.
DD : Mais si je me découvre derrière pour aller devant, il me tue. À l'aller, il me met un milieu de cavaleurs (Carrick, Fletcher et Gibson).

JCS : Ça sous-entend qu'il avait les jetons !
DD : Avec Rooney, Berbatov et Nani devant. On a très bien défendu, sans pouvoir basculer dans la deuxième zone. On n'a pas créé assez de percussion, de mouvement pour les mettre en difficulté.

JCS : Il fallait qu'ils aient peur derrière ; on ne l'a jamais senti. Dommage. (Il baisse le ton.) Et tu as remarqué : ils prennent beaucoup de buts du côté d'Évra.
DD : Forcément, dans la diagonale. Sur les centres, côté opposé. En finale, il y aura Pedro et Alves.

Décidément, on en revient toujours à la finale de Wembley !
JCS : Ça peut être un très bon match.
DD : MU va fermer. Enfin, selon moi.

JCS : Ils vont s'y prendre de façon plus intelligente que Madrid, sans enfoncer le Real à tout prix. Facile à comprendre car MU est autrement plus collectif.
DD : Tu mets Valencia, Nani, Park... en volume tu y es.

JCS : (Il rigole.) Et tu ajoutes tous les autres ! Carrick, Fletcher, Giggs. Ah, ce n'est pas rentrer dedans comme le fait le Pepe de Madrid ! Dans les intervalles et les espaces, ils vont y arriver mais là-dessus, je préfère les petits. S'ils parviennent à donner la balle à Giggs, avec sa patte gauche... Imagine-le au Barça, celui-là. Ça leur manque un peu aux Catalans.

DD : Guardiola met souvent des faux pieds pour que les latéraux passent dans le dos. Gaucher à droite et inversement.
JCS : Tu mets le petit Giggs, ouh ! là, là ! Du caviar ! Mais on s'est éloignés de l'OM...
DD : C'est un sujet difficile. (Rire.) Je connais votre joueur préféré : c'est Lucho.

Deschamps : «Niang était un joueur clé»

JCS : Ah oui ! Mais il n'a pas réussi à s'imposer dans le milieu tel qu'il est composé, c'est-à-dire dans les affinités avec ses partenaires. Ça n'accroche pas.
DD : Il y était parvenu l'an dernier.

JCS : Tu as souvent changé ton milieu !
DD : Moins que ma ligne d'attaque ! (Deschamps rigole carrément).

JCS : Ton capitaine, Niang, qui s'en va alors qu'il est champion de France... Quand j'ai appris ça, j'ai dit : “Bien fait pour toi, Dédé !” Avant, ça arrivait à Nantes.
DD : C'est pas gentil, ça.

JCS : Les meilleurs joueurs se taillent et pas forcément pour des clubs plus prestigieux.
DD : Entre Lucho et lui, il existait une relation de jeu très forte ; avant que Lucho ne touche le ballon, j'avais mon “Mamade” qui partait et vas-y, régale-toi ! J'étais tranquille.

JCS : Ton Argentin, il doit avoir le cafard.
DD : Niang était un joueur clé dans le dispositif. C'est aussi pour ça que je n'ai jamais cru qu'il partirait. Cette affinité technique avec Lucho... Avec Niang à gauche, Valbuena à droite. Tic-tic-tic, du même registre. J'avais là un bon appui.

JCS : Et une belle complémentarité.
DD : L'association avait ses qualités, ses défauts mais l'association des trois avec mon milieu tournait gentiment. Pour recréer ça... J'ai connu une situation semblable à Monaco : quand Giuly, Rothen, Prso, Morientes sont partis après la finale de Ligue des champions, on a vite été en difficulté. Le reste, derrière, on arrive toujours à maquiller, à coulisser, ce n'est pas difficile. Mais l'animation offensive...
Mamadou Niang était un élément majeur du dispositif de Mamadou Niang. (RONDEAU/L'Equipe)
Mamadou Niang était un élément majeur du dispositif de Mamadou Niang. (RONDEAU/L'Equipe)
Suaudeau : «Dans le foot français, on ne voit pas assez ces changements de rythme. Il y a un rythme, qui peut être soutenu, mais il n'y a pas de rupture.»
JCS : Il faut du temps !
DD : Je n'en ai pas.

JCS : Ton jeu du milieu actuel n'est pas en place ; en tout cas, à l'évidence, il ne suffit pas pour faire un parcours...
DD : Je n'ai pas pu le recréer. Entre ceux qui arrivent et doivent s'adapter à l'OM... Niang était là depuis quelques temps, déjà ! En janvier dernier, on avait trouvé quelque chose même si ce n'était pas toujours évident, en décalant Gignac à gauche et en plaçant Brandao dans l'axe. Et puis bon, vous savez... (NDLR : mis en cause dans une affaire de mœurs, le Brésilien a été prêté en mars à Cruzeiro.) Aujourd'hui, au Barça, vous enlevez Villa et Pedro, à MU, vous ôtez Giggs et un autre, ça va tourner moins bien. Ça se verra moins qu'à l'OM, mais ça se verra quand même.

JCS : Ça ne sera pas pareil, en effet.
DD : Tu enlèves Messi, le Barça peut jouer mais pas comme avec lui. Quand je perds Niang, je sais ce que je perds.

JCS : Tu dis ça, mais je sais que les gens ne comprennent pas. Car ils ne savent pas.
DD : Et comme on n'a pas anticipé... Ah oui, on a pris des joueurs, des jeunes mais...

JCS : Est-ce qu'ils rentrent dans l'animation offensive de l'OM ? Est-ce qu'ils sont complémentaires ?
DD : Gignac, par exemple, le dit honnêtement : son rôle d'axial ne lui convient pas. Il était habitué à jouer dans une équipe dominée et dans la profondeur. À titre d'exemple, récemment, on a gagné à Montpellier (2-1), et c'est lui qui égalise sur une longue passe de Cheyrou, au cœur de la défense. Sur un côté, tu as plus de liberté que quand tu es de dos, avec des défenseurs adverses sur le dos et que tu dois te retourner ou faire jouer autour de toi. Tu n'as pas l'espace. Quand j'installe Valbuena avant-centre, c'est parce que je sais qu'il va fuir l'axe et que ça m'arrange. En revanche, quand je mets Gignac, ça ne m'arrange pas qu'il fuie !

JCS : Et puis, il faut être plus rapides que vous ne l'êtes. Les grandes équipes maîtrisent cette vitesse, ils accélèrent ou ralentissent quand ils le souhaitent.
DD : C'est eux qui décident.

JCS : Tout à fait d'accord. Dans le foot français, on ne voit pas assez ces changements de rythme. Il y a un rythme, qui peut être soutenu, mais il n'y a pas de rupture.
DD : Tout est dans l'intensité.

JCS : On fait tout vite mais ça va trop vite, au bout du compte.
DD : Il y a du contact, des fautes mais trop de déchet technique.

Deschamps : «Au Vélodrome, qui vient jouer à part Lille ?»

JCS : C'est aussi un procédé d'entraînement, que tu le veuilles ou non.
DD : C'est aussi un profil de joueur.

JCS : Tout est question d'équilibre ; j'entends parler d'équilibre à la télé, des fois, mais ils ne comprennent pas... Le déséquilibre se remarque dans le mouvement et c'est en ce sens que je trouve l'OM pas très équilibré.
DD : Exact, mais à l'OM, tu as souvent l'espace devant toi car, au Vélodrome, qui vient jouer à part Lille ?

Mais, dites-nous, le football a-t-il tant changé ?
JCS : Il va certainement plus vite qu'à mon époque, les duels sont aussi plus importants car l'impact est là. On s'entraîne différemment.
DD : La préparation est tournée autrement car il faut tenir compte des enchaînements de match.

JCS : Chez les cadors, la priorité reste l'anticipation et ça, ça n'a pas changé. Simplement, les coaches de ces équipes accentuent le travail sur ce critère. Donc, oui, ça va plus vite dans les réflexes de jeu et c'est à l'entraînement que tu les travailles. Si tu veux vraiment te rendre compte de ce que je dis, c'est au travers d'un toro. Tu vas dans un club normal, tu regardes, ce n'est pas compliqué. Tu vas dans un gros club, tu vas te rendre compte qu'au toro, tout est affaire d'anticipation. Les mecs qui sont autour du ou des deux joueurs n'ont pas les deux pieds dans le même sabot.
DD : Ils sont toujours sur la pointe et pas sur les talons.

JCS : Voilà, il faut être comme le boxeur, sautillant. Ce n'est pas grand-chose mais ça commence par là.
DD : Le toro est un truc ludique mais il y a tout : petits espaces, justesse de pied, et quand ils sont deux au milieu, le jeu consiste à les attirer pour que la porte s'ouvre et pam ! Mais c'est aussi faire ces échanges courts quand la balle ne peut pas passer.

JCS : Qu'est-ce qui a, selon toi, le plus changé ?
DD : Tout ce qu'il y a autour, l'environnement.

JCS : J'étais disponible à quatre-vingt-dix pour cent pour mon équipe et quant au reste, tu m'as compris... En dehors du terrain, je continuais à faire mes petits machins, tu vois. Je cherchais. Sur mes feuilles de jeu. Était-ce dérisoire ? Je ne crois pas...
DD : J'ai quasiment une conférence de presse tous les jours, des coups de fil en pagaille, des demandes d'interview nombreuses et de tous les horizons.

JCS : Mais toi, tu continues le terrain ?
DD : Ça, je ne laisserai jamais. Pas envie. C'est mon plaisir. Je prends parfois un peu de recul mais je suis là, pas loin. J'observe.
Suaudeau : «Moi, combien de fois Pedros m'a envoyé ses bouteilles d'eau dans la gueule...»
JCS : Et les médias ?
DD : Je gère. En revanche, l'entourage des joueurs, c'est plus dur. Avant, à Nantes, quand je rentrais dans votre bureau, je le sentais passer par moments mais, derrière, vous n'aviez pas à affronter les à-côtés du foot : l'agent, le frère, le cousin, l'oncle... Le manager qui dit que l'entraîneur raconte des conneries et sape ainsi son boulot, son autorité. C'est une gestion humaine plus complexe que par le passé, je crois.

JCS : Tu sais, c'est bien de se prendre la tête avec un joueur sur un terrain, à l'entraînement. Car là, tu es sur ton lieu de travail, tu es dedans. Moi, combien de fois Pedros m'a envoyé ses bouteilles d'eau dans la gueule...
DD : Grosse différence, avant ça ne se savait pas, ça restait dans le club, le plus souvent. Maintenant, il y a des caméras.

JCS : Et ils en font un roman ! Mais on s'est toujours attrapé dans un vestiaire, ça n'a rien de nouveau. O.K., mais pendant ce temps-là, tu ne prépares pas ta séance, tu règles un problème.
DD : Et voilà !

JCS : Moi, je n'aurais pas joué le jeu avec les journalistes comme il me semble que tu le fais. Et ils m'auraient cassé. D'ailleurs, ils m'ont cassé !
DD : Je suis obligé de jouer le jeu. Sinon, je suis mort. J'en ai pris conscience il y a cinq ans et je l'ai dit. Mon boulot, c'est 60 % hors terrain, 40 % sur le terrain. Voilà la réalité d'aujourd'hui.

JCS : C'est fatigant !
DD : Vous avez raison. Si je fais deux entretiens individuels de dix minutes avec deux joueurs, je suis vidé après. Si je le fais avant mon entraînement, je sais que ça va être dur à digérer. Je fais donc attention. Là, je m'appuie davantage sur Guy (Stephan), mon adjoint, avec qui je m'entends très, très bien, ainsi qu'avec tout mon staff.

JCS : Ça m'épuisait mais c'était aussi tellement riche. Cependant, à un moment, je me suis dit qu'il fallait que tout ça s'arrête. Et je m'y suis pris autrement. Comme une récréation, et là... Tu verras, Dédé, quand tu en arriveras à ce point, tu penseras à moi. On est bien, alors. C'est sans doute avec l'âge que l'on comprend.
DD : Sinon, on y laisse la santé ! Ce n'est pas bon de s'énerver.

Deschamps : «J'ai besoin de ce relationnel»

JCS : Après, j'éprouvais même du plaisir à être confronté avec mes joueurs, mes contradicteurs parfois mais, ceux-là, ils devaient amener des biscuits pour m'expliquer que je m'y prenais mal ! Le face-à-face pouvait être terrible.
DD : Coco me ramène en plein dans mon job.

JCS : Dans quelques années, tu feras tout cela en fumant la pipe, tu verras.
DD : Tout dépend encore du décalage avec les générations de joueurs. Certains m'ont vu jouer mais, très vite, ils ne m'auront plus vu et là... Ta crédibilité, ton charisme te permettent certaines choses, surtout à l'étranger, car en France, pfff... J'entends dire parfois certains que je ne parle pas aux joueurs, mais ceux-là devraient aller à l'étranger faire un stage, ils comprendraient ce qu'est un coach qui se tait... J'ai plus parlé à mes joueurs ces deux dernières saisons que tous mes entraîneurs réunis !

JCS : C'est bien, continue.
DD : J'ai besoin de ce relationnel. Mais il est plus ou moins fonction du Championnat où tu entraînes. En Italie, à la Juventus, on m'appelait “Mister”, déjà. Et quand je discutais avec un international italien, Camoranesi par exemple, et que je lui demandais s'il voulait souffler après un match international, il me disait que c'était à moi de décider, qu'il s'inclinerait. "Je suis pro et vous êtes le coach”, me répondait-il. En France, ça ne se passe pas comme ça !

JCS : Moi, je n'expliquais pas pourquoi je faisais ceci ou cela ! Trop d'embrouilles.
DD : C'est vrai, mais, parfois, j'aimerais être plus explicatif. Et puis je renonce.

JCS : Expliquer, peut-être, mais surtout ne pas se justifier. Un terrain trop dangereux...
DD : Va expliquer à tel joueur qu'il est meilleur que le titulaire, mais que l'équilibre de l'équipe, que la complémentarité avec le partenaire sont meilleurs avec l'autre.
JCS : (Il siffle.)

DD : De toute façon, et c'est très franco-français : ils acceptent tous la concurrence, du moment qu'elle ne les concerne pas, eux.
JCS : C'est une grande vérité. Dans les grands clubs, ça se passe bien, pourtant.

DD : Oui, à l'étranger.
JCS : Et pourquoi ?
DD : La culture, notre culture. Faire adhérer vingt-cinq mecs à un projet collectif reste plus simple en dehors de nos frontières que chez nous.
Suaudeau : «L'autorité était plus facile à mettre en place. Mais je m'appuyais davantage sur un projet de jeu qui avait l'air de les intéresser.»
JCS : Ce n'était pas simple, à mon époque, mais ils adhéraient. Ils étaient plus jeunes, aussi, donc plus malléables. Dans l'exigence que ça supposait, l'autorité était plus facile à mettre en place. Mais je m'appuyais davantage sur un projet de jeu qui avait l'air de les intéresser. Je faisais en sorte de les valoriser individuellement, dans la saison, dans le futur aussi, pour qu'ils puissent rebondir ailleurs. Sans doute que, quelque part, ça devait leur convenir parce qu'ils signaient un contrat avec moi.
DD : Un contrat moral, c'est ce que je dis, aussi.

JCS : Ainsi, les gars progressaient, s'en rendaient compte et me redonnaient. Là, ils jouaient le jeu. Je ne dis pas que certains ne se sont pas démarqués et n'ont pas franchi la ligne jaune mais ça marchait quand même bien. Je partais du principe qu'ils ne pouvaient pas refuser de prendre du plaisir tous les jours. Et à partir de là... Je ne dis pas que j'y arriverais, aujourd'hui. Tu comprends ? Je ne prétends rien.
DD : La notion de plaisir et de passion n'est plus la même !

JCS : Tu peux être un gendarme mais une fois, c'est tout. Tout le temps, c'est usant, il faut à un moment que le joueur adhère. Mais les générations ont changé.
DD : J'en reviens à ce manque de passion du foot, c'est flagrant chez certains. Ce que j'ai vécu quand j'étais jeune a parfois été dur mais j'en ai été récompensé, et ô combien ! Moi, à Nantes, je n'avais qu'un droit, c'était de me taire : les anciens étaient les chefs et les jeunes devaient écouter. Dans l'opposition équipe première et réserve du mercredi, je voulais piquer la place des anciens et j'y allais...

JCS : Je ne me gênais pas pour mettre de l'huile sur le feu... J'adorais. Y a pas mieux !
DD : Oui, mais qu'est-ce qu'on prenait ! Et on n'avait pas le droit de dire quoi que ce soit ! Aujourd'hui, il y a encore quelques anciens qui sont garants de ça, mais s'ils ne sont pas majoritaires, ils préfèrent se taire. Si le jeune ne sent pas que ça passe par là... À Marseille, Lucho et Heinze sont là une heure et demie avant, une heure et demie après ; d'autres, à la fin, je suis encore sur le terrain, qu'ils sont déjà au volant de leur voiture... Ces mêmes, là, à l'étranger, ils changent d'attitude. Sinon, de toute façon, ils dégagent...

Deschamps : «Tout ce qui est tactique vient d'Italie»

JCS : Tu crois ?
DD : Je l'ai vu, Coco. C'est l'environnement, toujours lui, qui en est la cause principale... (Le portable de DD sonne : “Tiens, Desailly, je n'y crois pas, il doit avoir besoin de quelque chose...")

JCS : Tu ne lui dis pas bonjour de ma part... J'ai envie de terminer sur une phrase que Dédé connaît bien tant je la lui répétais il y a vingt ans : "Le plaisir du jeu génère de l'énergie pour l'enjeu." Et ça n'a pas vieilli, qu'on ne vienne pas me dire le contraire ! Est-ce que je vais arriver à te convaincre ?
DD : Ce n'est pas ça...

JCS : Je sens bien où tu es rendu. Par trop dans les réalités... Avec cette phrase, tu t'amuses tous les jours et le jour du match, je ne te dis pas ! Et tu l'as connu à Monaco. Tu me dis que ç'a changé depuis ? Sans doute ; alors ça va trop vite pour moi.
DD : On reste là-dessus ?

JCS : Ah non, je voulais te dire un truc. Avant que j'arrête (en juillet 1997), je voulais faire autre chose : former mes entraîneurs, mes éducateurs et, en même temps, créer une équipe avec un milieu de terrain plus fourni, en nombre et au profil différent. Un peu comme le Milan AC, qui a présenté au milieu des années 2000 six ou sept milieux, sans réel attaquant. C'était au temps où Kaká jouait encore là-bas. Et tu avais ce milieu qui éclatait comme une gerbe de feu d'artifice. C'était des milieux. Barça le fait, un peu moins en explosant, mais il le fait. Tout ça pour te dire que le milieu, il faut le faire changer. Il est là, l'avenir du football, pas ailleurs. C'est là que le foot moderne a beaucoup changé, avec des courses plus profondes, des aptitudes à éliminer, avec toujours une fermeture, la sentinelle, le rempart et pourquoi pas le cadenas quand c'était toi ou Pirlo, en organisateur du jeu.
DD : Je me suis régalé à ce poste, même si ce n'était pas ma fonction première. Pirlo jouait avec deux cavaleurs sur les côtés, Gattuso et Ambrosini, pour compenser ses lacunes défensives.

JCS : C'est venu d'Italie.
DD : Tout ce qui est tactique vient d'Italie, Coco.

JCS : L'avenir du foot passe aussi par la vitesse ; ça doit aller encore plus vite.
DD : Déjà, c'est le cas. Buts-actions placées : il n'y en a presque plus. Les attaques rapides sont chronométrées en cinq secondes.
JCS : Tu mets en relief les courses du milieu, hyper rapides. Et là, ce sont les rois du fractionné, les princes de la technique qui sont les meilleurs. Tu m'en trouves six, sept, au milieu, comme ça, et tu fais un malheur ! Sur ce, je repars à Nantes...»
Patrick Dessault
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