(L'Equipe)
CM - Les 100 de FF

Diego Maradona (Argentine), nouvel épisode de nos 100 joueurs qui ont marqué l'histoire de la Coupe du monde

24 avril-14 juin : dans exactement 51 jours, débutera le Mondial 2018 en Russie. Jusqu'au coup d'envoi, FF vous livre, par ordre alphabétique, sa liste des 100 joueurs qui ont marqué l'histoire de la Coupe du monde. Cinquantième épisode avec Diego Maradona.

Son histoire avec la Coupe du monde

C'est une histoire d'amour complexe. Une histoire d'amour comme dans la "vraie vie", avec ses timides approches, ses premières déceptions, ses passions torrides, ses engueulades et ses trahisons. C'est la relation intense que Diego Maradona a vécue avec la Coupe du monde, entre 1978 et 1994, c'est-à-dire quatre phases finales disputées et une manquée au dernier moment. Tout commence, en effet, par des larmes. Celles versées par le jeune Diego Armando lorsque, au bout du stage de mai 1978, Cesar Menotti, le sélectionneur de l'Albiceleste, lui signifie qu'il ne le retient pas pour la Coupe du monde. Ce Mondial que l'Argentine doit disputer à domicile, dans un pays contrôlé par une féroce junte militaire qui mise beaucoup sur ce tournoi en termes de propagande. Menotti n'est pas un partisan du régime, loin de là, mais il sait que le peuple argentin soutien avec fierté sa sélection. Et il se doute aussi que la pression sera terrible sur ses hommes.
«J'ai pris ça comme une injustice et je n'ai jamais vraiment pardonné à Menotti.»
Alors, comme il trouve le jeune Maradona encore trop immature pour gérer une telle compétition... «Tu auras bien d'autres occasions de jouer une Coupe du monde», lui explique "El Flaco" (le maigre, surnom de Menotti). «Le jour où il m'a annoncé qu'il préférait Beto Alonso pour jouer le Mondial, je suis rentré dans ma chambre en pleurs, racontera Maradona dans France Football. Il me parlait des futures Coupes du monde que je pourrais jouer, mais je pense qu'il ne se rendait pas compte qu'un Mondial se joue tous les quatre ans, et que c'est très long». Dans son autobiographie, «Io soy el Diego» (moi Diego, publiée en 2000), Maradona ajoutera : «j'ai pris ça comme une injustice et je n'ai jamais vraiment pardonné à Menotti.» Diego n'a alors que seize ans et demi et beaucoup se rangent derrière la sagesse du sélectionneur. Mais la pilule est dure à avaler pour le gamin. Ce dernier a plus d'une cinquantaine de matches de Championnat à son actif sous le maillot d'Argentinos Juniors et déjà un statut de star. Et surtout la réputation depuis quelques années d'un prodige. De fait, Diego Maradona fait ce qu'il veut avec un ballon et il aura tout le loisir de le démontrer au plan international dès l'année suivante en Coupe du monde... U20, au Japon. Celui que l'on appelle le "Pibe de Oro" (le gamin en or) remporte le tournoi de façon magistrale : six matches, six victoires dont la finale face à l'URSS (3-1), 20 buts marqués contre seulement 2 buts encaissés. Elu meilleur joueur du tournoi, Diego y a inscrit 6 buts et régalé le public de ses exploits techniques au sein d'une équipe qui comprend aussi des gens comme Ramon Diaz, Juan Barbas, Juan Simon et Gabi Calderon.
On se dit que Maradona va faire un malheur en 1982 pour le Mondial des "grands" en Espagne... Tu parles ! Dans la péninsule ibérique, l'Albiceleste échoue lamentablement. Battue au premier tour par la Belgique en match d'ouverture (0-1), elle dispose ensuite de la Hongrie (4-1) et du Salvador (2-0), se qualifiant pour le second tour sans briller. Un second tour au gout amer pour Maradona : éliminé en perdant ses deux confrontations (1-2 face à l'Italie, 1-3 contre le Brésil), il finit par ne plus supporter les marquages à la culotte (on se souvient encore de celui de l'Italien Claudio Gentile, qui lui a déchiré le maillot !) et pète les plombs contre la Seleçao, remédiant une expulsion pour un coup à Edevaldo. «Cette équipe d'Argentine était peut-être la plus forte de l'histoire. Elle aurait pu battre celle de 1986 par dix buts à un, souligne Maradona en 1995 dans les colonnes de FF. Il y avait Kempes, Bertoni, Fillol, Passarella, Diaz et moi-même. Que des phénomènes ! Mais cette équipe a échoué, probablement parce qu' l'on avait trop confiance en nous. En 1982, l'Argentine n'avait pas assez faim. Ça ne pardonne pas

C'est un état d'esprit totalement différent qui anime les Argentins quatre ans plus tard. Pour le Mondial mexicain, Maradona n'a pas hésité à s'impliquer profondément dans la vie du groupe. Alors qu'il n'est pas au départ un chaud partisan de Carlos Bilardo, il le défend corps et âme lorsque, après des résultats moyens en préparation, les dirigeants de la fédération argentine, sur pression des politiques, veulent le débarquer. Et Maradona fait tout son possible pour que l'Albiceleste débute très en avance son installation au Mexique, portant avec lui son staff napolitain (masseur et préparateur physique). Dans la base argentine nait un groupe uni, soudé où les décisions se prennent en commun. Daniel Passarella, accusé de jouer les espions pour les dirigeants, est mis à l'index. C'est Maradona qui donne le tempo, sur et en dehors du terrain. Le Pibe de Oro est en état de grâce sur les pelouses mexicaines. Et si sa sélection est techniquement beaucoup moins douée que celle de 1982, elle fait bloc et tourne à merveille collectivement. Le plus important : Maradona est au sommet de son art. Après s'être sorti du piège italien au premier tour, il échappe au traquenard uruguayen en huitièmes et affronte l'Angleterre en quarts.
«Amis napolitains, tout le pays vous traite comme des moins que rien tout au long de l'année et là, il faudrait supporter l'équipe d'Italie ?»
Ce match entrera dans la légende pour l'incroyable doublé de Maradona (voir le moment marquant). Il sera le déclic qui fera comprendre aux Argentins qu'ils peuvent gagner le titre suprême. En demi-finale face à la Belgique (2-0), Maradona est encore au-dessus du lot, réalisant un nouveau doublé avec un but presque aussi sublime que le second face à l'Angleterre : une accélération sur 40 mètres où il dribble la moitié des Diables Rouges ! Le dernier acte au stade Aztecs voit l'Argentine dominer l'Allemagne, prendre deux buts d'avance, se faire rejoindre, puis inscrire par Burruchaga en contre le but du 3-2 définitif. C'est évidemment, Maradona qui a réalisé la passe en profondeur ! Ce sacre de 1986 est l'apothéose de la carrière du Pibe de Oro en sélection. Il disputera ensuite deux Coupes du monde pleines d'espoirs qui se termineront mal pour lui. En 1990, Diego  est surmotivé. Il vient d'offrir au Napoli son second Scudetto en quatre ans et meurt d'envie de bisser son titre Mondial avec l'Argentine. Surtout que la compétition a lieu en Italie ! Mais les choses ne vont pas se passer comme il le rêvait. Il y a le premier match, à San Siro, où l'Albiceleste est battue par le Cameroun (0-1), puis un tournoi où chaque match sera un combat pour un Maradona handicapé par des douleurs à une jambe. En demi-finale, l'Argentine affronte le pays organisateur dans son jardin de Naples. Jusqu'à la, les Italiens ont disputé toutes leurs rencontres à Rome. Le Pibe sait jouer sur la corde sensible : «amis napolitains, tout le pays vous traite comme des moins que rien tout au long de l'année et là, il faudrait supporter l'équipe d'Italie ?» Maradona vient de semer le trouble car, en effet, le public napolitain lui réserve un super accueil et ne soutient pas la Nazionale aussi intensément que l'avait fait celui de l'Olimpico, dans la Ville Eternelle. Et puis, alors qu'elle avait déployé un jeu de grande qualité jusque-là, l'Italie se met à bégayer son football. L'Argentine la pousse vers une épreuve des tirs au but qui lui sera fatale.

Mais ce match a laissé des traces. En finale à Rome, l'Argentine et Maradona sont sifflés tout le match. Un match tendu, insipide, qui va voir l'Allemagne l'emporter (1-0) sur un penalty litigieux de Brehme. Lors de la remise des médailles, Diego est hué par de nombreux tifosi. Il fond en larmes en proférant quelques insultes. Le feeling est rompu avec les Italiens. L'ultime Coupe du monde de Maradona est un véritable roman. Contrôlé positif en Serie A, le Pibe de Oro a quitté l'Italie en 1991. Il a changé deux fois de club, sans retrouver son niveau d'antan. Mais le garçon veut son baroud d'honneur. Ce sera le Mondial 1994. Pour être prêt, il s'impose une remise en forme impitoyable pendant des semaines et se présente dans une condition physique étincelante aux Etats-Unis. La suite, on la connait : Maradona survole les débats face à la Grèce (4-0) puis au Nigeria (2-1), marque un but et offre caviars sur caviars à ses coéquipiers, mais doit quitter la compétition à la suite d'un contrôle antidopage positif. La faute à un cocktail de médicaments que lui a donné le physio-culturiste Daniel Cerrini pendant sa préparation. Le Pibe crie au complot et quitte définitivement la compétition. Sans lui, l'Albiceleste est sortie en huitièmes (2-3) par la Roumanie. Comme le chantait le groupe Rita Mitsouko, «les histoires d'amour finissent mal, en général !»

Le moment marquant

Le quart de finale du Mondial 1986, évidemment ! Lorsque l'Argentine et l'Angleterre se retrouvent face-à-face, les relations entre les deux pays sont encore très compliqués, du fait de la guerre qui les a opposés, quatre ans plus tôt, aux Malouines, archipel de l'Atlantique Sud. Une guerre de trois mois perdue par les Argentins qui prendront ce match de Coupe du monde comme une revanche, même si aucun des joueurs sur le terrain ne fera état d'une quelconque animosité. Voilà pour le contexte. Mais c'est bien sûr la prestation de Maradona qui va faire entrer cette rencontre dans l'histoire. En l'espace de quatre minutes, le Pibe fait basculer les débats dans une autre dimension. Il y a le but de la 50e minute : un ballon qui voltige et que Maradona fait mine de frapper de la tête pour en fait le pousser de la main. L'arbitre ne voit rien et le valide, malgré les protestations anglaises. Un acte de roublard que Diego commentera ainsi après match : «ce but c'est ma tête et aussi la main de Dieu qui l'a guidée en pensant à tous les gamins disparus aux Malouines !» La "mano de Dios", la main de Dieu, est née et fera couler beaucoup d'encre, devenant presque un mythe. Rien de comparable, cependant, au second but de l'Argentin, un raid solitaire où il élimine tour à tour Beardsley, Reid, Butcher, Fenwick puis à nouveau Butcher, battant Shilton au bout de sa course. Un but phénoménal, prodigieux. Sur le direct à la télévision argentine, le très populaire journaliste Victor Hugo Morales se lance dans un commentaire endiablé qui rentrera lui aussi dans la légende : «Mon Dieu, quel but ! Excusez-moi, mais j'ai envie de pleurer ! Maradona, après une course mémorable, après la plus belle action de tous les temps, cerf-volant cosmique, mais de quelle planète viens-tu ?»

Le chiffre : 8

Les buts inscrits par Diego Maradona en phase finale de Coupe du monde : 2 en 1982 (doublé face à la Hongrie), 5 en 1986 (un but face à l'Italie, 2 contre l'Angleterre puis la Belgique), 1 en 1994 (Grèce). Il n'a marqué aucun but lors d l'édition 1990.

L'archive de FF

Dans son édition du 1er juillet 1986, FF salue le triomphe de l'Argentine et de Diego Maradona  Et l'éditorial de Jacques Thibert de tenter de recadrer la portée des exploits du Pibe : «Un Mondial aura suffi pour transformer un enfant prodige, comblé de tous les dons, en capitaine de haute lignée et en joueur d'exception. La discussion est veine, désormais, de savoir qui, de Platini ou de Maradona, est le champion le plus complet et le plus rayonnant de la décennie. Il vaut mieux s'interroger pour tenter de deviner qui, de Pelé ou de Maradona est l'artiste le plus complet, le joueur le plus influent, le décideur le plus ardent que la terre ait porté». Aujourd'hui encore, tous les amoureux de ballon rond s'écharpent sur la réponse !

Roberto Notarianni
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