(L'Equipe)
Les grands entretiens de FF

Diego Maradona en 1995 : «Ma liberté, je l'ai gagnée»

En ces temps de confinement, FF vous propose de (re)découvrir plusieurs grands entretiens parus dans l'histoire de notre magazine. Retour en 1995, avec Diego Maradona, à qui FF avait décidé de remettre un Ballon d'Or d'honneur pour l'ensemble de sa carrière.

Nous sommes en 1995. En nage, Diego Maradona s'est assis, heureux d'avoir marqué un but et perdu quelques centaines de grammes sur une pelouse synthétique coincée entre le rio de la Plata et l'aéroport des lignes intérieures du pays. Après une journée en famille, Diego Maradona venait de s'entraîner au "futbol rapido", sa nouvelle marote, en compagnie de son frère Lalo et d'inconnus qui, avec lui, partaient le lendemain à Mexico pour disputer un tournoi. Il était tard, déjà près de 10 heures du soir, quand il nous invita à discuter tranquillement, ravi de la distinction que lui réserve notre journal. «C'est une très belle récompense dont je suis vraiment très fier. Je vous en remercie. Comme je vous remercie sincèrement de me donner la parole...» Alors, pendant de longues minutes, tour à tour grave, emporté, mutin, blagueur, mais toujours naturel, Maradona s'est livré. Sans retenue. Il a dit tout ce qu'il avait sur le coeur. Diego, rebelle aux nombreuses causes, a évoqué le passé, le présent et l'avenir. Et l'on a enfin compris que ce génie du ballon rond, qui restera unique et irremplaçable pour toutes les joies qu'il nous a procurées pendant dix-huit ans, était d'abord et surtout un homme éperdument épris de liberté et de justice avant d'être le plus grand footballeur de son temps. Tout simplement.

«Je ne veux plus pleurer devant mes filles...»

«L'histoire de Diego Maradona joueur est-elle à ranger dans les mémoires ?
Il est probable qu'on a voulu couper ma carrière mais, mon histoire, elle, continue. Ce n'est pas Blatter ou Havelange (les dirigeants de la FIFA, NDLR), qui ne connaissent rien au foot, qui pourront achever Maradona. Mon histoire a toujours été celle d'un footballeur qui va sur le terrain pour amuser les gens. Ce que Havelange et Blatter ne pourront jamais faire un jour !

Des autorités que vous n'avez que très rarement appréciées...
Lorsqu'on entend Blatter et Havelange, ces hommes qui se prétendent importants, j'ai envie de rigoler. Pour moi, ils n'existent pas ! Ce qui m'énerve le plus, c'est de penser que Grondona (le président de l'Association du football argentin, NDLR) est capable de s'associer à des personnes pareilles. En tant qu'Argentin, je ne peux pas le supporter. Mais chacun a le droit d'être comme il veut.

Serait-il sérieux d'envisager un nouveau retour sur les terrains après cette suspension de quinze mois ?
Non, je ne vais plus procurer ce plaisir à la FIFA. Mes deux filles sont déjà grandes et je ne veux plus pleurer devant elles. Pour moi, la Coupe du monde a été un très beau rêve, pour laquelle je m'étais très bien préparé. Je n'avais besoin de rien, j'étais tranquille, et cette affaire de l'éphédrine est apparue.

Ce n'était pas du dopage ?
C'est une bêtise, mais pour ça ils m'ont donné quinze mois. Une idée de ces messieurs de la mafia. Je ne peux rien y faire ! C'est leur problème mais, pour cette raison, le foot comme joueur, c'est définitivement terminé ! Si je veux jouer en Argentine, j'aurai à faire à Grondona. A l'étranger, ce sera avec des gens comme Matarrese...
«Il y aurait eu récidive si on m'avait surpris à nouveau avec de la cocaïne. Je veux que ce soit clair en espagnol, en français, en italien, en allemand et en anglais. Il n'y a pas eu récidive !»
Décidément !
J'ai trop d'ennemis, oui. Ils ne m'aiment pas car je leur dis ce que je pense. Ils sont habitués à acheter les gens et qu'on leur dise toujours oui. Heureusement, moi, ils n'ont pas pu m'acheter.

Pour en revenir au contrôle positif pratiqué pendant la Coupe du monde...
C'était simplement de l'éphédrine ! Il ne faut pas tourner autour du pot. Si, en France, on a du mal à comprendre ce qu'est l'éphédrine, tant pis ! Il n'y a pas grand-chose à ajouter. Sous la conduite de Daniel Cerrini, je suivais un traitement à base de vitamines. Notre provision épuisée, il est allé dans un supermarché aux Etats-Unis où il a acheté une autre marque qui contenait de l'éphédrine, qui n'est pourtant pas un produit susceptible d'améliorer le rendement.

Une simple erreur ?
Oui, une erreur. Mais ce n'était pas simple. Dans une Coupe du monde, ça te coûte quelque chose. Avec de l'éphédrine, Caldere (l'international espagnol avait été suspendu pour un match, seul le médecin de sa délégation avait été sévèrement puni, NDLR) s'en est tiré sans dommages en 1986 alors que moi, on m'a privé du Mundial avec quinze mois en prime. C'est pour ça que je dis que les messieurs de la FIFA se sont mal comportés avec moi.

Vos antécédents vous ont sans doute nui ?
Ça n'a rien à voir ! Rien à voir ! Rien à voir !!! Ne parlons pas d'antécédents car il n'y en a pas. Rien à voir !

La consommation de cocaïne...
La consommation de drogue n'a rien de comparable avec celle de l'éphédrine. Je vous le dis pour que vous compreniez bien, et je le dis aussi à tous pour que ce soit bien clair. Il y aurait eu récidive si on m'avait surpris à nouveau avec de la cocaïne. Je veux que ce soit clair en espagnol, en français, en italien, en allemand et en anglais. Il n'y a pas eu récidive !

«Havelange ne sait pas ce qu'aider veut dire»

On voulait simplement souligner...
Non ! Que ce soit clair !

Vous critiquez Havelange, et pourtant on avait l'impression qu'il avait voulu vous aider à disputer le Mondial 94...
Mais Havelange ignore ce que le mot aider signifie, il n'existe pas dans son lexique. Donc, ne parlons pas d'aide. Dans cette affaire, le seul qui aurait pu me soutenir, c'est Grondona. Mais comme il est proche des chefs, il s'est rendu.

Vous vous croyez la victime d'intérêts politiques ?
Vous pouvez en être certains. Le Brésil devait être champion. D'abord parce que c'était une bonne équipe. Parce que ensuite c'était le dernier mandat du Brésilien Havelange et il ne pouvait partir sans une Coupe du monde. Vous parlez d'une coïncidence !

Il y a eu quelques voix dans le milieu pour vous soutenir. Gullit, notamment...
Gullit est un homme, un vrai. Nous, les joueurs, nous sommes des tortues, on avance trop lentement. Dans le foot, partout dans le monde, on se laisse faire, on détourne les yeux quand on frappe quelqu'un et on se dit pourvu que ça ne tombe pas sur moi. Il faudrait au contraire se dire que ce qui arrive à d'autres peut aussi vous tomber dessus à tout moment.
Ruud Gullit et Diego Maradona. (RICHIARDI / PRESSE SPORTS/PRESSE SPORTS)
Ruud Gullit et Diego Maradona. (RICHIARDI / PRESSE SPORTS/PRESSE SPORTS)
Dans quel but ?
Tous ces individus qui se croient si forts avec leurs pouvoirs seraient bien mal en point si nous, les joueurs, on leur disait stop ! Si nous étions unis, on pourrait renvoyer Havelange à sa piscine pour jouer au water-polo. Il n'en faudrait pas plus pour que, nous les joueurs, prenions les commandes. Alors qu'en attendant, nous sommes vraiment les cons de l'histoire.
 
Vous vous verriez bien à la tête d'une telle révolution...
Avec dix-huit ans de carrière, et tout ce que j'ai vécu, je pense avoir l'autorité morale suffisante pour avoir le droit de parler sans rien cacher. Je n'ai rien à cacher.
 
Le Ballon d'Or vous offre une belle tribune. A son époque, Gullit en avait profité pour soutenir Mandela...
Je veux préciser que Gullit avait défendu Mandela sans Ballon d'Or. Il l'aurait fait avec un ballon en plastique ou en caoutchouc. Cela dit, il est clair que cette occasion donne plus de forces car le monde entier peut t'entendre. Mais il y a une chose qui est très claire. Ce sont quand même les joueurs qui procurent du plaisir au public, pas des dirigeants qui sont là grâce à nous et qui en profitent pour se gaver ou pour imposer leur loi. Ce sont eux qui programment le jeu avec leurs ordinateurs, qui décident qui va jouer la finale, l'heure du match. Certains à midi, d'autres à 9 heures, et pendant ce temps, nous, les joueurs, on s'écrase.
 
Aimeriez-vous être président de la FIFA pour faire changer...
Moi, président de la FIFA ? Non, président de rien du tout ! Je veux simplement voir des gens qui connaissent le foot et surtout qui interrogent les autres avant de décider, des gens qui ne croiraient pas être les seuls à détenir la vérité. Que peut savoir Havelange du foot ? Soyons sérieux. L'unique solution est de laisser le foot aux gens qui le méritent, non pas à ceux qui commandent actuellement. Ceux-là me répugnent.
«Pour moi, le ballon est une source infinie de plaisir. Je suis heureux quand je marque, quand je réussis un petit pont ou une belle action.»
A ce point ?
Oui, car c'est trop moche de tromper ceux qui paient pour aller au stade, de décider entre eux le sort du match avant de le jouer. Moche...

Estimez-vous que les jeunes peuvent percevoir le foot de la même manière que vous ?
Oui, je pense que la presse traite aujourd'hui beaucoup de sujets avec une totale liberté. On n'a plus peur de parler. Il y a quinze ans, dans mon pays, on ne pouvait pas parler de sexe, de drogue, ni d'autres choses qui sont débattues dans la rue désormais. Là, je parle et je suis sûr que les enfants me comprennent.
 
Comment voyiez-vous le foot quand vous étiez gamin ?
C'était un jeu. Le plus beau du monde...
 
Quand avez-vous compris que vous seriez une grande idole ?
Ce sont des choses qu'on ne peut pas deviner. Ça vient en jouant. Ce qui compte, c'est d'avoir, à quinze ans comme à trente-quatre, la même envie de jouer. Ce soir, par exemple, j'avais la même envie qu'à mes débuts. Pour moi, le ballon est une source infinie de plaisir. Je suis heureux quand je marque, quand je réussis un petit pont ou une belle action. Cela n'a pas changé avec le temps. Parce que c'est au plus profond de moi.

«Je pense que les joueurs, il faut les cajoler»

Vous aviez pourtant avoué avoir perdu le plaisir de jouer...
Au haut niveau, oui. Ce plaisir a disparu à la suite de tout ce que j'ai vu dans le foot. La répulsion que m'inspire l'obligation de quitter une Coupe du monde de cette manière, pour de l'éphédrine, c'est stupide. A partir de là, je ne peux plus avoir envie de rester pro, ce ne serait pas honnête vis-à-vis des spectateurs. Dans mon pays, certains consentent d'énormes sacrifices pour se payer une entrée, boire un coca, manger un sandwich dans la tribune, ou pour y amener son enfant. D'énormes sacrifices, et tout ça pour apprendre à la fin du Championnat que Grondona a arrangé des matches, a favorisé telle équipe. Oui, c'est répugnant. On te change l'arbitre à la dernière minute, on te dit que tu joues dimanche, tu prépares ton équipe et tu joues vendredi parce que le match passe à la télé. C'est une vraie mafia. La mafia du foot.
 
Vous portez de graves accusations...
Personne ne pourra jamais m'en empêcher !
 
Quand avez-vous éprouvé, pour la première fois, ce dégoût pour les autorités internationales du football ?
Pfff...
 
II y a eu plusieurs étapes ?
Oui, à de nombreux moments. Au début, j'avais confiance. Ainsi, j'ai cru en Grondona pendant très longtemps. Il a même pleuré devant moi quand j'ai été exclu et pourtant, par la suite, il s'est rendu devant Blatter. Comme j'ai été stupide le jour où Marcos Franchi (l'homme d'affaires de Maradona, NDLR) est allé à Zurich avec Grondona. J'espérais encore une suspension plus courte. Etre exclu, c'était déjà une sanction gravissime. Mais Grondona savait déjà. Il faisait le saint...
 
Moralité ?
Le football professionnel, c'est beau mais pas aussi pur et frais que les gens seraient en droit de l'espérer. Et ce n'est pas normal.
 
Votre nouvelle activité d'entraîneur va vous permettre d'avoir une vision différente. Est-ce le début d'une nouvelle et longue carrière ?
Entraîneur, ça m'amuse beaucoup. J'aime ça. Je pense que, les joueurs, il faut les cajoler. Je veux les traiter comme j'aurais aimé être traité. Car, pour le reste, il n'y a rien à inventer. Tout a déjà été inventé. Il est inutile d'élaborer de savantes tactiques si tu n'as pas les joueurs pour, inutile de vouloir innover alors que tout a été tenté. La seule chose valable et importante, c'est de mettre les joueurs en confiance et de leur proposer de bonnes séances d'entraînement.
«Les dirigeants exigent d'abord des résultats. Ils savent que si tu perds trois rencontres d'affilée, on ne verra plus leurs portraits dans les journaux. Or, ils n'aiment pas ça.»
Certains entraîneurs sont cités comme des modèles. Cruyff, Sacchi, Menotti ou Bilardo. A leur sujet, on parle d'écoles...
Je ne nie pas que ceux-là sont de bons entraîneurs, je reconnais même qu'ils sont fantastiques, mais j'aimerais voir Cruyff diriger Cadix, ou Sacchi le Parme d'il y a cinq ans. Je suis sûr que Cruyff ne ferait pas de Cadix un champion d'Espagne. Cela n'enlève rien à leurs qualités. Seulement, je voulais préciser qu'on parlait de Sacchi l'entraîneur qui a tout gagné, mais avec Milan, comme on évoque le Cruyff qui possède un effectif de 50 millions de dollars ou plus...
 
Il y a eu, avant lui au Barça, des entraîneurs de renom qui n'ont pas remporté le moindre titre...
C'est pour ça que je dis que ce sont tout de même des bons ; de là à dire que ce sont des modèles, je n'en suis pas convaincu. Dans ce domaine, chacun a son idée et tente de l'appliquer au mieux.
 
Ne pensez-vous pas qu'il existe des entraîneurs qui privilégient le spectacle et d'autres le résultat ?
L'idéal, c'est de concilier les deux aspects. Si tu veux jouer pour le plaisir et que tu perds trois matches de suite, tu seras viré. C'est comme ça. Les dirigeants exigent d'abord des résultats. Ils savent que si tu perds trois rencontres d'affilée, on ne verra plus leurs portraits dans les journaux. Or, ils n'aiment pas ça. Aucun dirigeant ne te donnera jamais trois ans pour former une bonne équipe.
 
Au début de votre carrière d'entraîneur, on vous a interdit d'aller sur le banc sous prétexte que vous ne possédez pas de diplôme...
Les Argentins sont trop envieux. Ici, on m'a donné une autorisation mais pas la carte d'entraîneur. Il y a eu assez d'imbéciles et d'ignorants pour affirmer que je ne devais pas avoir cette carte. Ici, pour une connerie de ce genre, les journalistes sont prêts à se répandre. En revanche, quand il s'agit de parler d'une grève ou de choses plus importantes, ils préfèrent rester à boire le maté à la maison avec leur femme.
 
Beaucoup pensent qu'un ancien grand joueur ne devrait pas avoir besoin de diplômes pour entraîner...
Évidemment ! Qui est capable de nous faire passer un examen ? Qui va s'occuper de nous corriger ? Le frère de Grondona, peut-être ? Soyons sérieux. Je ne demande pas de cadeaux mais il n'est pas normal qu'un type assis derrière son bureau toute la journée, qui n'est pas capable de courir cent mètres, reçoive un diplôme et qu'on exige la même chose d'un joueur qui a dix-huit ans de haut niveau derrière lui.
«Je faisais l'amour avant un match, mais le lendemain, je laissais le ballon tout petit.»
Encore un combat à mener ?
Je pense, en effet, que ce n'est pas logique. C'est même un manque de respect. Le comportement en Europe à l'égard d'un Platini ou d'un Cruyff est plus juste que les bêtises commises chez nous. On a monté tout un scandale pour une simple autorisation. Si on m'avait donné la carte d'entraîneur, c'est à croire qu'on aurait frôlé l'émeute.

Un entraîneur ne vaut rien sans les joueurs. Si on vous offre un chèque en blanc, qui prenez-vous ?
J'aimerais avoir Baggio et Gullit. Je me contenterais de Romario. (Il rit) Je suis con, hein ! Sincèrement, il y a pas mal de joueurs que j'aurais plaisir à diriger, car cela me permettrait de m'amuser avec eux. Je passerais de bons moments. Dans le foot, tout passe par l'amusement. Si tu ne rigoles pas pendant la semaine, tu n'as aucune chance d'arriver le dimanche sur le terrain avec le sourire. Si la semaine a été tendue, le jour du match, sûr que tu rates.
 
Et Stoïchkov, Ballon d'Or de France Football 1994 ?
Bien entendu. C'est lui le Ballon d'Or ? Je suis tout à fait d'accord. C'est un super joueur, et en plus il a un sacré caractère. (Il rit.) Comme moi...
 
La France a connu une grande génération avec Platini...
(Il coupe.)... Giresse, Tigana, Trésor.
 
Mais aujourd'hui, on a du mal à sortir des joueurs comparables et on critique les centres de formation...
Il faudrait confier aux anciens grands footballeurs le soin de découvrir de nouveaux talents. On ne peut pas sélectionner un joueur avec un ordinateur. Malgré son mètre quatre-vingts et son corps bien nourri, Cari Lewis ne pourrait pas jouer au foot. C'est un grand athlète mais, dans le foot, c'est le ballon qui prime.

«C'est en discutant qu'on résout les problèmes»

«Si tu ne rigoles pas pendant la semaine, tu n'as aucune chance d'arriver le dimanche sur le terrain avec le sourire.»
Vous, vous demandiez beaucoup de libertés. Serez-vous disposé à leur en accorder autant ?
Moi, ma liberté, je l'ai gagnée, je ne l'ai jamais demandée. Si senor, je l'ai gagnée car, quand j'allais au stade, je marquais des buts. C'est différent d'être libre sans rien avoir prouvé. Moi, le mec qui me marque deux buts le dimanche, je lui dis : "Fais ce que tu veux, sors, va en discothèque. Sois bon le dimanche, ça me suffit..." Attention, ne vous trompez pas ! Ma liberté, je l'ai conquise. Moi, j'allais faire l'amour avec ma fiancée avant d'aller à la concentration, mais le dimanche, le ballon, je le laissais tout petit ! Tout est là. Et puis, je ne suis pas un flic, je ne veux pas les surveiller. Ce n'est pas le rôle d'un coach de dire aux joueurs ce qu'ils doivent faire pour être bon. Le joueur connaît son intérêt. Il sait qu'il doit travailler.
 
Vous êtes tolérant...
Oui, mais exigeant. Le dimanche, le joueur qui m'a demandé d'éviter la concentration, il doit faire trembler les filets ! Avec lui, je serai patient pendant trois matches. Mais au quatrième, si ça n'a pas marché, il ne joue plus. Ma liberté, je l'ai gagnée. Dix-huit ans au plus haut niveau. Ça, c'est savoir gagner sa liberté.
 
Vous avez souvent trouvé des entraîneurs capables de vous comprendre ?
Oui. Il est arrivé un moment, à Naples, où je ne voulais plus supporter tous les efforts qu'on impose aux joueurs. J'étais fatigué. Bianchi, je lui ai expliqué et il a dit O.K. ! Cette année-là, nous avons été sacrés champions. L'année précédente, on avait perdu le titre face à Milan au dernier match. Moi, avec quinze buts, j'avais terminé meilleur buteur de l'équipe et c'est pourquoi je répète que, l'essentiel, c'est de prouver sur le terrain. Si tu y parviens, tu es le maître de la vérité. Pour parler, tout le monde est très fort, mais ce n'est pas suffisant. Mes joueurs auront toute la liberté qu'ils souhaitent. Mais s'ils me déçoivent, alors là ! Je ne veux pas qu'on me fasse passer pour plus imbécile que je ne le suis...
 
En matière d'erreurs à ne pas commettre, vous possédez, comme bon nombre d'entraîneurs actuels, une certaine expérience. C'est un atout ?
C'est une bonne chose. Il est nécessaire de donner des consignes aux joueurs. Si tu vois que quelques-uns font des bêtises, comme celles que tu as commises avant, il est juste que tu leur expliques pour qu'ils les évitent. Maintenant, tout dépend de leur réel désir de progresser. Tu ne peux pas simplement exiger, il faut parler en tête à tête. Il ne convient pas d'agir comme le sélectionneur argentin qui a voulu imposer des règles à tout le monde. (Maradona vise Passarella qui, notamment, refuse d'appeler les joueurs qui portent les cheveux longs, NDLR.) Encore une bêtise... C'est en discutant qu'on résout les problèmes.
 
En évitant que ces propos parviennent aux oreilles des journalistes...
Oui, les mises au point doivent avoir lieu dans les vestiaires, elles ne doivent pas s'étaler dans la presse. Regardez les politiciens : ils ont déjà du mal à faire face aux problèmes, mais ils promettent quand même tout et n'importe quoi, et au bout du compte c'est de la merde.
«Corrado Ferlaino m'avait promis que, si on battait Munich, je pourrais partir à Marseille contre une indemnité qu'il fixerait. On a gagné et ensuite on a battu Stuttgart en finale. Et il ne m'a pas laissé partir.»
Vos rapports avec la presse ont rarement été faciles...
Il y a des bons et des mauvais footeux, il y a de bons et de très très mauvais journalistes. Il faut l'accepter. Le problème se pose sérieusement quand le journaliste se croit au-dessus de tous les autres.
 
Vous lisez souvent la presse ?
Non, pas souvent. Parce qu'il y a trop de jalousies chez ceux qui écrivent. Le problème vient du fait que je peux gagner 10 millions de dollars alors que le journaliste doit travailler comme un malade pour cent fois moins. Il arrive forcément un moment où il n'a pas envie de dire du bien de toi. Il faut qu'il te casse. C'est un problème éternel.
 
Écrire dans un journal vous séduirait ?
Oui. Je ne le ferais pas pour donner des conseils, mais pour écrire ce que je pense. Reste à savoir si le directeur du journal serait capable de me supporter plus d'une semaine. (Il se marre) Je crois qu'il me supplierait : "Arrête Diego, tu vas nous tuer !".
 
Sans compter votre salaire...
(Il rit.) Non, moi, je touche beaucoup d'argent pour jouer au ballon. Comme journaliste, je me contenterais de la moitié !
 
Vos rapports avec les journalistes européens et les sud-américains sont-ils différents ?
Le journalisme italien est terrible. Terrible. Durant sept ans en Italie, et pendant toute la semaine, les matches entre la presse et les joueurs étaient imbuvables. La partie du dimanche était à côté, une simple formalité. Dans la semaine, on sortait n'importe quoi pour te faire gamberger. Ce qui explique que le foot italien en soit arrivé au point où il en est. Les journalistes argentins, par rapport aux italiens, ils ressemblent à ces vieux photographes qui s'installaient sur une place avec un perroquet pour photographier les enfants.
 
Vous avez failli connaître mieux la presse française, puisque vous avez été tout près de signer à l'OM...
Effectivement.
 
Dans quelles conditions, la première fois ?
A l'occasion d'une demi-finale entre Naples et le Bayern, ce bon et si prestigieux homme qu'on nomme Corrado Ferlaino - un ami que j'aime (il s'esclaffe) m'avait promis que, si on battait Munich, je pourrais partir à Marseille contre une indemnité qu'il fixerait. On a gagné et ensuite on a battu Stuttgart en finale. Et il ne m'a pas laissé partir. Ferlaino, un terrible flic...
Maradona avec une de ses filles. (DESCHAMPS/L'Equipe)
Maradona avec une de ses filles. (DESCHAMPS/L'Equipe)

«Tapie m'offrait des libertés que je n'avais plus en Italie»

Pourquoi aviez-vous une si pressante envie d'aller à Marseille ?
J'avais besoin de changer d'air. Je pense d'ailleurs que Naples aurait dû profiter de mon transfert pour se renouveler. Il aurait eu de l'argent pour rebâtir un effectif.
 
En général, on part de France pour l'Italie plutôt que l'inverse...
Il se trouve que je connaissais tous les travers de la presse italienne et j'en étais vraiment fatigué. J'avais envie de découvrir la presse française (Il sourit.).

Avec les dirigeants marseillais, comment cela s'était-il passé ?
J'ai rencontré Tapie à Milan. Avec Coppola. Du Champagne, du caviar ! (Il lance, en italien, à Coppola, installé plus loin : "Tu te rappelles, Guillermo, de Tapie à Milan, au Brun?") Bernard Tapie. Le Francese avait une élégance au volant de son avion. Nous, à côté, on avait l'impression d'être à vélo. Nous avons parlé et j'en avais très envie. Mais après, ce faux de Ferlaino m'a gâché le plaisir.
 
A l'OM, vous obteniez tout ce que vous vouliez ?
Non. Je n'aurais pas réalisé un contrat supérieur à celui de Naples. Mais Tapie m'offrait des libertés que je n'avais plus en Italie. Je pouvais aller à Noël à Buenos Aires, par exemple. A ce propos, j'étais naïf. J'ai quitté le foot italien et, aujourd'hui, ils sont tous autorisés à passer les fêtes dans leur pays. Une mesure prise après que je sois parti. Les enfoirés !
«Je n'y allais pas pour le fric. Tapie ne m'offrait pas un avion ou un yacht comme on l'a écrit, mais un salaire juste.»
L'OM vous proposait quand même un beau contrat, non ?
Je voulais d'abord ce genre de libertés. Je n'y allais pas pour le fric. Tapie ne m'offrait pas un avion ou un yacht comme on l'a écrit, mais un salaire juste. 50 millions de dollars par jour, pas plus ! (Il éclate de rire.) C'était le juste prix, hein Guillermo ! 50 par jour, ce n'était pas beaucoup. Tu vois....
 
Plus tard, vous avez préféré Séville à Marseille...
Car Bilardo était là. Je ne voulais plus jouer à l'étranger, mais je l'ai fait pour Bilardo. Je n'étais plus dans l'état d'esprit d'un véritable pro, je n'étais déjà plus animé de la même motivation. Comme maintenant, je n'ai plus l'envie. Je ne veux plus être un footballeur pro. Je veux jouer juste pour le fun, entre amis. Du football rapide, moi, le joueur le plus lent du monde !
 
Vous ne désirez plus jouer en pro mais entraîner chez les pros : n'est-ce pas paradoxal dans la mesure où vous restez dans ce milieu que vous semblez détester ?
Dès que je verrai que la même mafia de toujours est aux commandes, je stoppe. Je resterai à la maison avec Claudia, mes deux filles. J'ai un bon niveau de vie. Pas de problèmes, j'attends que Havelange s'en aille.

Le prochain sera-t-il meilleur à vos yeux ?
Je l'ignore. Plus honnête peut-être pour le football.
 
Vous êtes optimiste ?
Non, pas du tout. Comment voulez-vous l'être quand on voit que les matches sont arrangés, qu'ils font ceci, cela. Un de ces jours, ils vous diront à 6 heures du matin : "Debout les gars, on joue !"

Vos critiques sont sincères mais les gens ne s'en rendent pas vraiment compte puisque, visiblement, ils manifestent le même enthousiasme...
Oui, c'est vrai.
«Ceux qui exigent tout ça exigent aussi un rendement maximal du joueur.»
C'est pour ça que vous partez ?
Évidemment ! Mais ceux qui exigent tout ça exigent aussi un rendement maximal du joueur. Comment voulez-vous du rendement alors qu'aux États-Unis les spectateurs eux-mêmes étaient asphyxiés avant d'aller au stade. Imaginez les joueurs. Lors du match Belgique-Hollande, certains spectateurs ont été soignés. Et les joueurs ! Si les supporters ne comprennent pas ça, on ne pourra plus jamais rattraper la tortue. Hélas !
 
Occupez-vous votre temps libre différemment qu'à l'époque où vous jouiez ?
Non, la seule chose, c'est que je cherche mon troisième enfant. Un garçon, ce serait chouette. Mais ce sera aussi très bien si c'est une fille. Je le veux avec une envie impressionnante. (Il se retourne vers sa femme en riant aux éclats : "Hein, Claudia ! )

C'est votre principal objectif ?
Oui, je le veux, ce troisième !

Vous aimez particulièrement Gérard Depardieu. Pourquoi ?
Il m'enchante. Il possède une telle spontanéité et une façon d'être très spectaculaire. Je l'adore ! Dès qu'un de ses films sort, on y va avec Claudia.
 
Votre actrice préférée est-elle également française ?
Il y a des Françaises que j'aime beaucoup. (Il regarde Claudia en biais.) Mais la sorcière est là qui nous surveille et elle peut nous tuer...
 
Comment vous imaginez-vous vieux, grand-père ?
Grand-père ! Il m'appelle grand-père alors que Dalma est encore si petite. Il veut une baffe, celui-là ? On arrête ici cet entretien ! (Il fait mine de se lever et se ravise, guilleret.) Grand-père... Je me vois comme aujourd'hui, me fâchant avec tout le monde.

«Ma carrière m'a laissé plus de jolis souvenirs que de moches»

Vous semblez très heureux au milieu de votre famille, et aussi prêt à exploser, comme si vous étiez amer...
Non, ma carrière m'a laissé plus de jolis souvenirs que de moches. Mais le problème, c'est que les moches ont été très durs à vivre. Ça vous marque. Je suis prêt à tout accepter si c'est Dieu qui l'a voulu, pourvu qu'il me laisse mon père et ma mère, mes frères. Si c'est ça, c'est juste. Même tout ce qui m'est arrivé. Je préfère ça, même le châtiment de la FIFA. Je suis prêt à remercier celui qui est là-haut s'il ne touche pas à ma famille.
 
Vous considérez-vous comme une victime ?
Dans le foot, il n'y a pas de victimes, mais il faut dénoncer les choses. Tout le monde est persuadé que personne d'autre que moi n'aura à subir ce que j'ai subi. Moi, si je vois quelqu'un victime d'une injustice, je ne pourrai pas l'accepter. Je dénoncerai cette injustice.
 
Vous vous sentez une âme de syndicaliste ?
Je crois qu'il faut frapper à la porte de tous les joueurs pour les inviter à la révolte, à la défense de nos intérêts, du football. On ne peut accepter que des ordinateurs régissent le foot. Personne n'a agi comme ça avec moi. J'espère cependant que les choses changeront.
 
Vous êtes prêt à vous investir ?
J'ai envie de créer une association de joueurs pour les réveiller. Dans le tennis, on demande leur avis aux tennismen. Cela doit être pareil en foot ! Maintenant, si vous dites "ballon" à Havelange, il vous répondra : "Ballon, mais de quoi vous me parlez ?" Il ne sait pas. Le pauvre, ce n'est pas de sa faute, on l'a mis président de la FIFA alors qu'il jouait au water-polo. Nous sommes coupables. Nous sommes tous fous.
«Parfois, j'ai des regrets, mais on ne peut effacer le passé.»
Vos propos nuiront-ils à l'entraîneur que vous êtes ?
Si je dois partir, je m'en irai, mais pas parce que Havelange l'a décidé. Quand je me regarde dans la glace, je me dis : tu es beau, Diego. Je ne garde rien pour moi. Je ne pourrais pas me lever le matin si je ne disais pas ce que je pense. Mais je n'ai pas la chance de pouvoir lui dire en face. Je n'ai pas l'occasion de le croiser sur l'avenue du 9 Juillet. Je le lui dis ici, par l'intermédiaire de France Football, car France Football, le vieux, avec ses lunettes, il arrive à le lire. (Il rit.) Vous lui ferez parvenir. Donc, je suis tranquille.
 
Vous ne vous en voulez jamais d'être aussi têtu, aussi rebelle ?
Parfois, ma femme essaie de me contrôler. C'est plus fort que moi.
 
Vous éprouvez des regrets quand vous vous retournez en arrière ?
Oui, mais je ne dirai pas lesquels, sinon je donnerais des armes à mes ennemis. Parfois, tu regrettes. Mais bon, c'est fait et c'est trop tard. On ne peut effacer le passé.

II faut réfléchir à ses erreurs...
Oui. Il faut y penser pour ne pas les répéter. L'être humain s'améliore, paraît-il, avec ses erreurs. Ce qui est grave, c'est de les répéter plusieurs fois. Si tu fais ça, tu es un imbécile...
 
Et la cocaïne, Diego, vous craignez d'y retoucher un jour ou c'est bel et bien fini ?
C'est un sujet personnel. Je vous répondrai seulement qu'un adulte a le droit de vivre et de mourir comme il le veut. C'est tout. En revanche, il faut se montrer impitoyable envers ceux qui proposent de la drogue aux enfants. Un homme, lui, a le pouvoir de dire non. Un enfant est sans défense.
 
On dit souvent que Maradona est charmant mais qu'il est mal entouré...
Encore une connerie. On le dit aussi du président de la république Argentine. Pour Maradona, c'est pareil. Si vous restez en Argentine, vous pouvez être certains qu'on vous le dira aussi. Ici, on s'intéresse toujours à la maison du voisin. Il est plus facile de s'occuper des autres que de ses propres problèmes. On est comme ça. La jalousie est le sport national. Ce n'est pas le foot.
 
Ce n'est pas une exclusivité argentine...
Vous avez raison. C'est partout pareil sur la terre entière. Partout. (Un avion passe au-dessus de nous à cet instant et Diego le montre du doigt.) Chut ! Taisez-vous, c'est Ferlaino. Il écoute notre entretien...»

Vincent Machenaud, François de Montvalon et Alexandre Valente
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RensenbrinkRIP 18 avr. à 20:47

Je pense me rappeler d'un des premiers articles sur Maradona dans la presse française (vers 1977). Le journaliste avait demandé à un proche de raconter son amour pour le football. Ce proche avait dit quelque chose comme ``Imagine Diego bien habillé pour une fête. Soudain, quelqu'un envoie un ballon boueux en direction de Maradona. Que va t'il faire? C'est simple: il va sauter pour faire un amorti de la poitrine avant de faire une reprise du pied gauche''. J'avais trouvé cela charmant.

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