(L'Equipe)
Cm - Les 100 de FF

Dino Zoff, dernier épisode de nos 100 joueurs qui ont marqué l'histoire de la Coupe du monde

Aujourd'hui débute le Mondial 2018 en Russie. Jusqu'au coup d'envoi, FF vous a livré, par ordre alphabétique, sa liste des 100 joueurs qui ont marqué l'histoire de la Coupe du monde. Dernier épisode avec Dino Zoff

Son histoire avec la Coupe du monde

S'il n'y avait la brève parenthèse du Mondial allemand de 1974, l'intense aventure de Dino Zoff en Coupe du monde aurait pu se raconter entièrement en Castillan, celui de l'édition 1982 en Espagne, bien sûr, mais aussi celui à l'accent chantant des Mexicains de 1970 ou encore du parler plus saccadé des Argentins de 1978. Avec une constante : dans les pays bercés par la langue de Cervantes, l'Italie finira à chaque fois dans le dernier carré, entre une place de finaliste (1970), une quatrième (1978) et une première place (1982). Le Mondial outre-Rhin de 1974 se révélant, lui, très indigeste, avec une élimination dès le premier tour. Et pas seulement à cause d'un manque de familiarité avec l'allemand...

Mais, évidemment, le roman de Dino Zoff avec le Mondial ne se limite pas à des aspects linguistiques. En douze ans, le gardien italien a vécu des situations fort différentes à l'occasion de ses quatre Coupes du monde, un record pour un joueur italien qu'un autre "portiere" d'exception, Gianluigi Buffon, a égalé en 2014 au Brésil et qu'il aurait pu battre d'ici quelques heures en Russie si la Nazionale n'était tombée sur l'os suédois en barrage, à l'automne dernier... Mais revenons à  Zoff. Ce dernier a participé à quatre expéditions, mais son histoire avec la Coupe du monde n'a pas débuté sous les meilleurs auspices. De fait, Dino Zoff, alors gardien de Naples, a fait le long voyage jusqu'au Mexique pour cirer le banc tout au long de l'épreuve. Agé de 26 ans, le Frioulan s'était pourtant imaginé affronter ce premier rendez-vous planétaire comme titulaire de la Squadra Azzurra. Après tout, n'était-il pas le gardien des champions d'Europe 1968 ?  Débutant en quart de finale retour de l'épreuve continentale, Zoff avait été pendant presque deux ans le numéro 1 dans la tête de Fulvio Valcaraggi, le sélectionneur, malgré la concurrence de Ricky Albertosi.

Et puis, il y avait eu ce match amical au Bernabeu, en février 1970, un 2-2 face à la Roja avec deux buts contre son camp de Salvadore, l'un des défenseurs de Dino Zoff. Un Zoff pas impérial ce jour-là, qui va faire douter Valcareggi. Le sélectionneur change de fusil d'épaule quelque mois plus tard et lui préfère Albertosi, tout frais gardien d'un Cagliari champion d'Italie avec seulement 11 buts encaissés, record absolu en Serie A. «Ce fut la plus grande déception de ma carrière, dira bien plus tard Dino Zoff. Je l'ai prise comme une grande défaite personnelle.» Mais Dino n'est pas du genre à semer la zizanie et participe au Mondial mexicain sans polémiquer. Tout juste confie-t-il sa frustration à Antonio Iuliano, son pote et coéquipier au Napoli. Zoff traverse ce Mondial comme un spectateur "privilégié" d'une sélection ballottée entre les pro-Mazzola et les pro-Rivera (voir l'épisode du 17 mai dernier sur Gianni Rivera), qui se qualifiera pour la finale après ce match légendaire face à l'Allemagne (4-3 a.p.) et tiendra tête au Brésil pendant plus d'une heure, avant de s'écrouler (4-1). Et de connaitre un retour en Italie chahuté, les tifosi ayant peu apprécié la gestion par Valcareggi et les pontes de la fédération de l'utilisation des deux stars milanaises (Mazzola jouait à l'Inter, Rivera au Milan AC).
Dino Zoff se présente au Mondial fort d'une série record de 1143 minutes sans encaisser de but et a même droit à une couverture du prestigieux hebdomadaire américain Newsweek.
Dino Zoff songe à un moment à couper les ponts avec la sélection, mais cela ne dure pas. C'est que dès le début de l'année suivante, Valvareggi le remet au sommet de la hiérarchie des gardiens italiens. Et que, à partir de là, Dino ne va plus connaitre de vrais concurrents jusqu'à sa retraire internationale. C'est donc en titulaire qu'il aborde le Mondial allemand de 1974. Cette compétition, l'Italie s'y présente en favorite. C'est qu'elle s'est qualifiée sans prendre le moindre but et, en plus, elle a battu l'Angleterre (deux fois), le Brésil et la Suède à l'occasion de prestigieux matches amicaux. Et à chaque fois en gardant son but vierge. Dino Zoff se présente au Mondial fort d'une série record de 1143 minutes sans encaisser de but et a même droit à une couverture du prestigieux hebdomadaire américain Newsweek. Mais tout cela n'est qu'illusion. Zoff perd son invincibilité dès le premier match, face au néophyte Haïti, encaissant un but de Sanon au début de la seconde période. L'Italie gagne finalement le match 3-1, mais l'on sent que l'équipe des Capello, Facchetti, Mazzola, Chinaglia et autres Rivera n'est pas dans son assiette. De fait, elle est accrochée par l'Argentine (1-1) puis perd contre la Pologne (1-2), sortant au premier tour. «Nous n'avions pas très bien joué , admettra pudiquement Zoff, survolant sur les divisions internes, les jalousies et les histoires d'égo. A l'image de "Long John" Chinaglia, qui avait envoyé balader Valcareggi à la suite d'un remplacement et ira se consoler avec une bouteille d'alcool une fois rentré à l'hôtel de l'Italie !

Heureusement pour Zoff, ses deux autres Coupes du monde se sont  révélées globalement plus positives ! En 1978 en Argentine, l'Italie se présente à la manifestation après avoir éliminé l'Angleterre. Et, sous la coupe d'Enzo Bearzot, elle y propose un jeu résolument chatoyant. Qu'elle met en oeuvre immédiatement : opposée à l'Argentine d'Ardiles, à la France de Platini et à la Hongrie de Fazekas au premier tour, la Nazionale sort le grand jeu et se classe à la première place de ce groupe de la mort. Les Bleus (2-1), les Hongrois (3-1) et l'Albiceleste (1-0) ne peuvent résister à la fougue du tandem offensif Paolo Rossi-Roberto Bettega. Quant à Zoff, bien protégé par une défense de fer, il n'a pas eu énormément de travail. Le gardien de la Juve (depuis 1972) ne va ensuite concéder aucun but lors des deux premiers matches du deuxième tour en phase de poule, contre la RFA (0-0) puis l'Autriche (1-0). Ce qui veut dire que si l'Italie bat les Pays Bas  au terme du troisième match, elle se qualifie pour la finale du Mondial ! Qualification assurée sur le papier au bout de la première période, grâce à un but contre son camp de Brandts... Mais les 45 dernières minutes vont se révéler cruelles, Zoff encaissant deux buts de... Brandts et Haan sur des tirs de loin (respectivement 25 et 40 mètres !). Adieu rêves de titre, la sélection de Bearzot devra se concentrer de la petite finale face au Brésil. Et verra s'envoler la troisième place, là encore après avoir ouvert le score, et là encore en, seconde période, sur deux tirs longue distance de Nelinho et Dirceu ! Ce Mondial commencé sur les chapeaux de roue s'achève donc sur une déception, même si le Mondial de l'Italie est considéré comme une réussite. «Pour moi, 1978 aura été pire que 1974, estime pour sa part Zoff dans une interview à Calcio 2000. Si en Allemagne, cela avait été un revers collectif, là, en Argentine, c'est surtout moi qui fut la cible des critiques. Je n'étais pas arrivé au mondial au maximum de ma forme et je savais n'avoir pas été tout le temps à la hauteur de la situation. Cette situation n'a beaucoup peiné

Question critiques et polémiques, le Mondial en Argentine ne sera qu'une petite plaisanterie par rapport à l'édition de 1982. La Coupe du monde en Espagne arrive deux ans après le scandale du Totonero (paris clandestins et matches truqués en Serie A et B), une décevante quatrième place à l'Euro 1980 organisé par l'Italie et la suspension de Paolo Rossi jusqu'en mars 1982. Or Enzo Bearzot a décidé de convoquer Paolo Rossi malgré son manque de compétition. Ce que lui reproche une partie de la presse italienne, qui met aussi en avant les résultats décevants en phase préparatoire (un petit 1-0 contre le Luxembourg, deux nuls face à la Grèce et la Suisse, une défaite en RDA). Et une fois en Espagne, l'Italie se montre incapable de battre la modeste équipe de Braga en match d'entraînement. «Si la Nazionale continue de jouer ainsi, mieux vaut rentrer tout de suite à la maison !», lance le président fédéral Sordillo aux journalistes. Bonjour l'ambiance ! Et le début de la compétition ne va rien arranger, au contraire. Au premier tour, l'Italie de Zoff enregistre trois nuls : 0-0 contre la Pologne, 1-1 face au Pérou et 1-1 contre le Cameroun, qui dispute là sa première Coupe du monde. A égalité au goal-average, l'Italie ne se qualifie pour le deuxième tour que parce qu'elle a marqué un but de plus que les Lions indomptables (2 contre 1 !). La presse italienne se déchaîne, joueurs et entraîneurs sont trainés dans la boue, certains iront même jusqu'à propager des rumeurs hallucinantes sur les relations entre Paolo Rossi et Antonio Cabrini.

«On a raconté des choses inimaginables sur nous, témoigne Zoff dans une interview au Corriere della Sera. A part quelques exceptions, aucune retenue, aucune mesure à notre égard. Et surtout une vraie campagne à boulets rouges contre Bearzot.» Un Enzo Bearzot auquel Dino Zoff rendra hommage, onze ans plus tard, dans nos colonnes : «Un vrai condottiere, le chef qui guide et protège les troupes à tout moment. Il exigeait beaucoup de toi, était prêt à te défendre en n'importe quelle circonstance. Bearzot, c'est une honnêteté, un courage que peu de gens possèdent. Dommage que le monde du foot l'ait ensuite mis de côté.» En Espagne, Bearzot fait front, protège les siens des attaques extérieures, même de celles d'hommes politiques en mal de publicité. Et il n'hésite pas à pousser ses hommes au Silenzio Stampa. Ou plutôt, au service minium, vu que les règles FIFA obligent à un contact quotidien avec les médias. Un seul élément du groupe est appelé à parler aux journalistes : Dino Zoff ! Pour combien de temps, encore ? Car l'Italie doit rencontrer l'Argentine et le Brésil, les deux favoris de l'épreuve au deuxième tour, dans une poule de trois. «Et là se produisit le déclic, expliquera ensuite Zoff. Dos au mur, nous avons réagi et donné le meilleur de nous-mêmes.» L'Italie bat d'abord 2-1 l'Argentine de Maradona, dans une rencontre où Paolo Rossi a donné des signes de reprise. Et dans la foulée, elle élimine le "Brésil des merveilles", une équipe que beaucoup d'observateurs comparaient à celle de 1970. La Nazionale prend l'avantage trois fois par Paolo Rossi, la Seleçao ne répond qu'à deux reprises. Le 3-2 permet aux Azzurri de passer en demi-finale, avec dans les dernières minutes un Zoff qui sauve les siens sur des essais de Paulo Isodoro et Oscar. Rien n'arrêtera plus l'Italie, qui domine 2-0 la Pologne puis se joue 3-1 de la RFA en finale. Une joie immense pour Dino Zoff et les siens. Une belle leçon d'unité et de solidarité, aussi. Mais pas seulement : «cette équipe, comme celle de 78 du reste, a battu en brèche beaucoup de lieux communs, sur le foot italien et le Catenaccio. Nous avions deux avant-centres, un meneur très avancé en la personne d'Antognoni et un latéral hyper offensif comme Cabrini», explique Zoff dans FF. Cette fois-là, le retour en Italie sera un triomphe !

Le moment marquant

On aurait pu choisir l'Italie-Brésil (3-2) du Sarria de Barcelone. Mais l'on préférera la finale face à la RFA de Rummenigge et Littbarski. Pour Dino Zoff, ce fut l'un des matches les plus tranquilles, tant la défense italienne veillait au grain. Et puis, il y avait ce sentiment d'invincibilité, comme il le racontera dans une récente autobiographie : «L'équipe avait foulé la pelouse pleine de grinta et en parfait ordre de marche. Nous avions fauché l'Allemagne comme une avalanche. Je n'eus même pas de grosses parades à faire, tant ma défense fut intraitable, laissant les attaquants adverses à distance. D'ailleurs, leur but arriva en fin de rencontre, une fois que les jeux étaient faits !» Et bien faits : l'Italie remporte sa troisième couronne mondiale, avec pour l'éternité cette image de Dino Zoff, champion du monde à 40 ans, qui soulève au ciel un trophée que vient de lui remettre le Roi d'Espagne Juan Carlos. Et une autre image qui fera le tour du monde : la fameuse photo de la partie de cartes dans l'avion présidentiel au retour en Italie : Causio et Zoff face à Bearzot et Sandro Pertini, le président de la République. Celui-là même qui quelques heures plus tôt avait mis l'ambiance dans la tribune d'honneur du Bernabeu !

Le chiffre : 17

Soit le nombre de matches disputés par Dino Zoff au cours des quatre phases finales de Coupe du monde auxquelles il a participé (0 en 1970, 3 en 1974, 7 en 1978, 7 en 1982). Ce qui en fait le recordman italien parmi les gardiens, trois longueurs devant Gigi Buffon.

L'archive de FF

Prendre sa retraite sur un triomphe ? C'est la question qui est posée à Zoff au soir du sacre du Bernabeu. La réponse se trouve dans un article du FF du 13 juillet 1982 : «Figurez-vous que l'on me pose cette question depuis 1967 ! Tous les deux ou trois ans, ça recommence. Alors, vous pensez bien qu'à la longue, je suis blindé. Pour ce qui me concerne, j'ai toujours dit que le jour où je ne me sentirai plus apte physiquement, j'arrêterai sans la moindre hésitation. Tel n'est pas le cas pour l'instant  Et je n'envisage absolument pas de raccrocher mes crampons». "Dino mito" (le mythe Dino, surnom que lui ont donné les Italiens) s'y résoudra un an plus tard,  le 29 mai 1985, au soir d'une défaite face à la Suède et de sa 112e sélection, record ensuite battu par Paolo Maldini sous la houlette d'un... Dino Zoff sélectionneur, puis par Gigi Buffon. Privilèges de monuments !
Roberto Notarianni
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SaintPatoche 15 juin à 13:33

Buffon en est son digne héritier !