(L'Equipe)
Chronique éco

Droits TV : un pour tous et tous pour moi?

Cette semaine, votre rendez-vous éco s'intéresse au rapport entre les droits TV et un Championnat qui doit rester compétitif tout en dégageant des revenus. Une équation pas si simple.

Le sport professionnel n'est pas une activité économique comme les autres. Dans d'autres secteurs, une entreprise pourrait se satisfaire d'une position de monopole. Dans le foot, les clubs ont besoin d'une concurrence crédible pour produire le spectacle. Dès 1964, l'économiste Walter C. Neale théorise la particularité économique du sport en prenant l'exemple du club de baseball des Yankees de New York qui dominent alors le Championnat. Les Yankees n'auraient aucun intérêt économique à éliminer les clubs concurrents en rachetant les meilleurs joueurs ou, à l'extrême, les équipes adverses. Ils se retrouveraient seuls, sans adversaires, sans possibilité de produire un spectacle donc sans revenus. C'est en ce sens que le sport n'est pas une activité économique comme les autres : une situation de monopole est moins profitable qu'une situation concurrentielle. Les équipes sont adversaires sur le terrain mais partenaires en dehors puisqu'elles doivent coopérer les unes avec les autres afin de produire un bien, envisagé alors comme une production conjointe. 

La nécessité de maintenir un équilibre compétitif

Mais quelle est la nature de ce bien? Qu'attendons nous d'un match de foot? Certes, nous voulons voir notre équipe favorite gagner mais, de préférence, à l'issue d'un match incertain. Ce qui remplit les stades, c'est l'incertitude du résultat. Une rencontre n'a plus qu'un intérêt limité si elle semble trop déséquilibrée et donc jouée d'avance. Considérant cela, un autre économiste, Simon Rottenberg, en 1956, considère que dans le sport professionnel «la nature de l'industrie est telle que les concurrents doivent être approximativement de taille égale pour que tous en retirent du succès; cela semble être un attribut unique du sport professionnel.» L'objectif essentiel d'une Ligue réside donc dans la nécessité de maintenir l'équilibre compétitif. C'est ce que formulent El- Hodiri et Quirk, deux économistes du sport nord-américains en 1971 : «Le fait économique essentiel concernant le sport professionnel est que les revenus de la billetterie dépendent crucialement de l'incertitude du résultat des matches joués dans la Ligue. Lorsque la probabilité d'une équipe de remporter une rencontre approche 1, les recettes-guichets chutent considérablement. En conséquence, chaque équipe a une motivation économique pour ne pas devenir trop supérieure comparée aux autres équipes de la Ligue». Il est donc primordial d'instaurer une solidarité inter-clubs sur la base des droits télévisuels, la première source de revenus des clubs.
Les supporters du Real Madrid. (L'Equipe)
Les supporters du Real Madrid. (L'Equipe)
Mais l'organisation des clubs en un pool crée de fait un monopole favorable à la Ligue érigée comme l'unique vendeuse des droits de son spectacle. Détentrice d'un puissant pouvoir de négociation, elle est alors en mesure d'établir un prix monopolistique : en vendant les droits collectivement, elle fixe un prix global bien supérieur à ce qu'il aurait dû être dans le cadre d'une négociation individuelle (même si dans ce cas, on le comprend, les clubs les plus médiatiques doivent renoncer à leur pouvoir de négociation au profit du collectif). Dès le début des années 1960, la législation nord-américaine a reconnu une spécificité du sport en se prononçant sur le partage des droits télévisuels considérant que cela bénéficiait au consommateur/fan qui pouvait alors nourrir l'espoir de voir son équipe favorite remporter un titre. En somme, l'exemption des lois antitrust accordée aux ligues US est motivée par le fait que l'utilité sociale ainsi engendrée est supérieure aux avantages qui résulteraient d'un marché parfaitement libre un peu comme il existe en Espagne où, finalement, seuls les supporters du FC Barcelone et du Real Madrid sont heureux. 
Contrairement à la France, l'Angleterre ou encore l'Allemagne, les droits télévisuels y sont négociés par les clubs, ce qui profite aux gros. En 2012, 13 clubs (Athletic Bilbao, Atletico Madrid, Betis Séville, Celta Vigo, Espanyol Barcelone, Getafe, Grenade, Majorque, Osasuna, Rayo Vallecano, Real Sociedad, FC Séville et Saragosse) valident une position commune et menacent de ne pas prendre part au début du Championnat. Jose Maria del Nido, le Président de Séville, dénonce la position dominante du FC Barcelone et du Real Madrid - deux des clubs les plus riches au monde - avantagés par une négociation individuelle des droits télévisuels. C'est de cet épisode qu'est né le projet de décret-loi du gouvernement espagnol instaurant la négociation collective des droits télévisuels et une nouvelle clé de répartition. 
 

Si le spectacle sportif génère des revenus, il se pose alors la question classique du partage

Si le nouveau système espagnol s'aligne en partie sur celui de ses voisins européens, il y a fort à parier qu'il fera encore et toujours l'objet de tensions. Si le spectacle sportif génère des revenus, il se pose alors la question classique du partage. Comme l'écrit l'économiste Bernard Maris : «Qui prend quoi dans le gâteau ? Qui tient le couteau ? Qui distribue les parts ? Le lion, qui se sert le premier ?»
En 2002, Christophe Bouchet, alors Président de l'OM, disait du partage des droits en vigueur : «C'est un système égalitaire qui est complètement inégalitaire, car on partage tout le produit de façon soviétique». Il existe alors en France un système de partage des droits très solidaire. Noël Le Graët, lorsqu'il était président de la Ligue de Football Professionnel, expliquait : «Nous devons maintenir cet équilibre. Il ne peut y avoir deux ou trois clubs puissants et riches et quinze clubs indigents et pauvres. Marseille ne remplirait plus son stade si l'OM affrontait des équipes totalement déséquilibrées et de faible qualité en D1.» La clé de répartition évoluera finalement sous la pression des présidents des clubs les plus médiatisés. Comme l'expliquait alors Jean-Michel Aulas, président de l'Olympique Lyonnais : «Le parallèle qui me semble le plus juste, c'est celui d'une pièce de théâtre avec plusieurs acteurs. Il y a ceux qui donnent simplement trois répliques et celui qui porte la pièce, qui a le rôle titre. On ne leur donne pas le même cachet, même s'ils jouent dans la même pièce
 
Telle est la difficulté majeure d'une Ligue sportive professionnelle : Il faut maintenir l'incertitude du Championnat tout en permettant aux meilleurs clubs d'être compétitifs sur le plan continental. Tout comme s'il fallait inventer une nouvelle devise : un pour tous et chacun pour soi.

Boris Helleu est Maître de Conférences à l'Université de Caen Basse-Normandie où il dirige le master 2 Management. Ses travaux interrogent les évolutions économiques et marketing du sport professionnel en Europe comme aux États-Unis. Il s'intéresse plus particulièrement à la digitalisation du spectacle sportif et à l'usage des médias sociaux par les acteurs du sport. Il commente l'actualité du sport sur Twitter comme sur son blog.
Twitter : @bhelleu
 
 
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