à gauche : Eduard Streltsov / à droite : Jean-Jacques Marcel / France - URSS le 21/10/1956 à Colombes (L'Equipe/L'Equipe)

Eduard Streltsov, goulag pour le Pelé blanc

Fait de jeu ou de match, accident de parcours ou de vie, retour sur les événements qui ont fauché la trajectoire de ces footballeurs et les ont privés d'une plus grande place dans l'histoire de leur sport. Star de l'URSS prolétaire, le génial attaquant du Torpedo Moscou finira en camp de travail, piégé par le pouvoir.

C'est plus de la stupéfaction qu'une réelle inquiétude qui envahit Eduard Streltsov en ce matin du 26 mai 1958. L'attaquant du Torpedo Moscou ne comprend pas pourquoi la police soviétique est venue le chercher au camp d'entraînement de Tarassovska, et pourquoi les officiers lui ont demandé, ainsi qu'à ses coéquipiers Boris Tatuchine et Mikhaïl Ogonkov, de les suivre au poste. Qu'a-t-on de grave à leur reprocher ? Auraient-ils commis une bourde, la veille, au cours de la fête organisée dans la datcha d'Eduard Kharakarov, un officier de l'armée de l'air ? Streltsov est conscient de parfois abuser de la vodka, se laissant aller à quelques mots déplacés, quand il ne fait pas le coup de poing pour des motifs futiles. La migraine qui l'afflige est là pour lui rappeler que,une fois de plus, il a bu plus que de raison, mais il ne se souvient de rien en particulier... D'où sa stupéfaction lorsque les policiers lui signifient que Tatuchine, Ogonkov et lui sont accusés de viol avec violence sur Marina Lebedeva, dix-neuf ans, présente à la fête de Kharakarov. Décontenancé, Streltsov se défend maladroitement, ne voit pas les incohérences du dossier monté à charge, et finit par reconnaître les faits sur les «conseils» d'un des enquêteurs. Ce dernier lui a fait comprendre que les autorités le couvriraient, lui permettant de rejoindre la sélection qui, deux jours plus tard, doit partir pour le Mondial en Suède.

Cent mille personnes dans la rue pour lui

C'est un coup monté, et un piège. Eduard Strelstov ne participera jamais à cette Coupe du monde ou à une autre, et vivra une incroyable descente en enfer ! Dans l'immédiat, alors que ses deux coéquipiers sont relaxés, il est envoyé à la prison de Butirka. La nouvelle fait l'effet d'une bombe. Au sein de l'équipe d'URSS d'abord, où Gavriil Kachaline, le sélectionneur, ne veut affronter sans son meilleur élément la toute première phase finale d'un Mondial à laquelle participe son pays et tente de faire jouer ses relations pour le libérer. À Moscou, l'émotion est énorme. Convaincus de son innocence, des milliers de supporters et d'ouvriers des usines ZIL, la fabrique d'automobiles dont le Torpedo est une émanation, descendent manifester dans la rue. Combien sont-ils ? Cent mille, peut-être, nombre extraordinaire dans une URSS où ce genre d'initiative peut vous occasionner de sérieux ennuis. Qu'importe, Streltsov est l'un des leurs. «Un gars du peuple», comme le confirme le parcours d'Eduard Anatolevitch Streltsov, né le 21 juillet 1937 à Perovo,un quartier de Moscou. Le dur quotidien des ouvriers, il connaît. En particulier celui de la Frezer, un établissement métallurgique moscovite. Son père, Anatoly, y a travaillé comme ébéniste, avant de partir sur le front combattre les Allemands dans ce que Staline a appellé la «Grande Guerre patriotique». Puis ce sera au tour de sa mère, Sofia Frolovna, de prendre, malgré une santé précaire, le chemin de l'usine pour pallier l'absence d'un mari qui n'est pas rentré au foyer à la fin du conflit (il a connu une autre femme pendant la guerre et s'est installé à Kiev !). Sofia élève donc seule un Eduard pas franchement attiré par l'école, qui franchira encore adolescent les portes de la Frezer pour y travailler comme mécanicien.

Mais ce qui a poussé des dizaines de milliers de Moscovites à manifester ne réside pas dans la dextérité de Streltsov à manier la clef à molette ! Très tôt, Eduard s'est révélé un footballeur exceptionnellement talentueux. Les témoins de l'époque parlent d'un attaquant hors norme, prodige qui associe des qualités physiques indéniables, un jeu de tête facilité par son mètre 82, une capacité à peser sur les défenses comme un 9 classique mais également à se débarrasser de ses adversaires par des feintes, des dribbles chaloupés, à les dérouter par des talonnades. Technique, intelligence de jeu et sens du but, il ne lui manque rien. Repéré dès ses seize ans par le Torpedo, il remporte en 1955 la couronne de meilleur buteur du Championnat avec quinze réalisations. Cette même année, il débute en sélection contre la Suède: l'URSS s'impose 6-0, avec trois buts et trois passes décisives de Streltsov ! Sa popularité monte en flèche. Surtout que, l'année suivante, il participe aux JO de Melbourne. C'est lui qui qualifie l'URSS pour la finale avec un but et une assistance face à la Bulgarie. Mais il est privé de finale sur choix tactique: son coach a imposé un jeu avec un tandem offensif du même club. Or, son compère Ivanov s'est blessé en demies... «Pas grave, j'aurai tant d'autres occasions», lance Streltsov. Il se trompe. L'idolâtrie dont il est l'objet («Il était un demi-dieu en URSS», dira Gabriel Hanot) ne plaît pas en haut lieu, où l'on préfère magnifier le collectif. Et puis, le garçon a juré fidélité au Torpedo, malgré la cour de puissants clubs comme le CSKA (proche de l'armée Rouge) ou le Dynamo Moscou (ministère de l'Intérieur). Il affiche également une attitude un peu rebelle et n'a pas la langue dans sa poche. Ce qui va lui coûter très cher.
 

«Il était un demi-dieu en URSS»

La thèse du complot confirmée

Lors d'une réception au Kremlin, il éconduit Ekatarina Furceva, qui lui a lancé qu'elle verrait bien sa propre fille épouser un grand footballeur. Alcoolisé, peu diplomate, il aurait lâché un définitif et délicat «Pas question d'épouser une guenon !» Problème, Furceva est la femme la plus influente d'URSS et siège au Politburo. Proche de Nikita Khrouchtchev, le numéro 1 du régime, elle se jure de faire payer son écart à Streltsov, déjà recadré à plusieurs reprises par les autorités. En demandant au KGB de monter de toutes pièces l'affaire du viol ? Streltsov n'a jamais été reconnu formellement par la victime, et l'ouverture d'une partie des archives du KGB au début des années 1990 viendra consolider la thèse du complot. Un complot qui en juillet 1958 vaut à celui que l'on surnommait le «Pelé blanc» ou le «Pelé russe» d'être puni de douze ans de réclusion et d'être envoyé au goulag. Il en ressortira quatre ans et demi plus tard, réalisant un étonnant come-back.

Roberto Notarianni