mangala (eliaquim) (STACPOOLE SIMON/L'Equipe)
Grand Format

Eliaquim Mangala raconte la méthode Pep Guardiola à Manchester City : «J'avais l'impression d'être à l'université»

Le défenseur international français Eliaquim Mangala a été transformé par sa rencontre avec Pep Guardiola à Manchester City. À tel point que malgré un maigre temps de jeu puis une sérieuse blessure à un genou qui l'a éloigné de l'équipe première, il considère avoir «gagné cinq ans d'expérience» en quelques mois. Entretien passionné.

«Ça fait quoi, concrètement, d'être entraîné par Pep Guardiola ?
Travailler avec lui, c'est une chance en tant que footballeur, un vrai plus pour ta carrière. Avec lui, tu vois le football différemment. J'ai emmagasiné un savoir tactique super important. Aujourd'hui, j'analyse les situations beaucoup plus rapidement, offensivement comme défensivement.

Quel est votre premier souvenir commun avec lui ?
C'était après l'Euro 2016. J'ai passé un mois avec l'équipe avant d'être prêté à Valence, et en quelques semaines d'entraînement, j'avais plus appris que lors de mes deux précédentes saisons à City ! Tout son travail est axé sur le collectif. La façon dont il t'explique les choses t'amène à réfléchir d'une autre manière.
«Mentalement, l'adversaire est parfois déjà mené 1-0 avant que le match commence»
Y a-t-il eu des situations en match où vous vous êtes dit : "Ça, je l'aurais géré différemment avant" ?
Oui, je me suis dit certaines fois que je n'aurais pas interprété l'action de la même manière, ou alors que mes partenaires m'auraient reproché de l'interpréter comme ça. Là, à City, tout le monde parle le même langage, sait exactement ce qu'il a à faire mais aussi agir en fonction de son partenaire. Le concept reste le même, et on le travaille tous les jours à l'entraînement. C'est pour ça que ce n'est pas difficile de rentrer dans cette équipe. Parce que tu as tout appris avant.

Comment pourriez-vous résumer la philosophie de jeu de Pep Guardiola ?
Il veut dominer, avoir la possession du ballon, mais pour faire mal à l'adversaire. Il veut toujours qu'on se retrouve en supériorité numérique sur chaque partie du terrain jusqu'aux vingt derniers mètres. Et ensuite, il laisse place au talent des joueurs. Il te donne des principes de jeu, pour faire bouger l'adversaire de manière à trouver les espaces libres. Il est aussi extrêmement pointu sur le positionnement de chacun, de façon à être bien placé au moment de la perte du ballon pour le récupérer le plus rapidement possible. Il insiste sur le pressing haut, parce que ça maintient l'adversaire sous pression, et au bout d'un moment il suffoque.

Ça pousse donc l'adversaire à craquer mentalement ?
Si on prend l'exemple d'un match à Chelsea il y a deux saisons (1-0, le 30 septembre 2017, ndlr), on se rend compte qu'ils avaient déjà perdu avant le coup d'envoi. Parce que quand tu t'appelles Chelsea et que tu joues à domicile avec tout le monde derrière comme ça... C'est ce que réussit Guardiola : mentalement, l'adversaire est parfois déjà mené 1-0 avant que le match commence. Comme tout le monde à City a adhéré à sa manière de jouer, à sa philosophie, les adversaires savent qu'ils ne vont pas pouvoir déployer leur jeu. Et ils abordent le match en préférant perdre 1-0 plutôt que 3-0 ou 4-0. Donc, en fait, ils ont déjà perdu.

Et ça, vous le ressentez sur le terrain ?
Complètement ! Mais ça commence même avant. Quand tu analyses un adversaire, que tu vois son plan de jeu, et que tu constates qu'il joue finalement à cinq derrière, pour essayer de résister le plus longtemps possible... Tu sais que mentalement, tu as un avantage. C'est la force de Pep Guardiola.
Eliaquim Mangala en action avec Manchester City face à Feyenoord, en novembre 2017. (PRESSE SPORTS)
Eliaquim Mangala en action avec Manchester City face à Feyenoord, en novembre 2017. (PRESSE SPORTS)
«Ça peut paraître exagéré, mais quand il te démontre vidéo à l'appui que tu as encaissé un but parce que tu n'as pas géré correctement une touche quelques secondes auparavant, tu te dis qu'il a raison !»
Sur quoi insiste-t-il particulièrement lors des entraînements ?
Il y a un truc tout bête, mais qui est super important pour lui, c'est le toro. Beaucoup d'équipes l'utilisent en tant qu'échauffement, pour que les joueurs s'amusent. Pour lui, c'est un vrai exercice, on doit parfois enchaîner quarante, soixante passes, pied gauche, pied droit... Avec lui, il n'y a pas de passes avec la semelle, on doit toujours être bien positionné, le ballon doit tourner rapidement. Ça te met en condition pour les matches, parce que tu es habitué à mettre du rythme, à ce que le ballon aille vite. Et plus le ballon va vite, moins l'adversaire aura de chances de le récupérer...

Et stopper l'entraînement pour corriger ce qui ne lui plaît pas, ça lui arrive régulièrement ?
Ça, c'est la base ! Il y a beaucoup de travail tactique, donc il vient souvent corriger l'orientation de ton corps, ton positionnement par rapport à l'adversaire... Il est beaucoup dans la démonstration, il t'explique pourquoi il faut faire comme ci ou comme ça. Mais aussi comment le faire. Même sur une remise en touche, il est extrêmement minutieux sur le positionnement de chacun, parce qu'il anticipe tout. Ça peut paraître exagéré, mais quand il te démontre vidéo à l'appui que tu as encaissé un but parce que tu n'as pas géré correctement une touche quelques secondes auparavant, tu te dis qu'il a raison ! Il est au-dessus, il te démontre toujours comment et pourquoi.

Vincent Kompany a dit un jour que travailler avec lui équivalait à dix annés d'études...
C'est ce que j'ai ressenti aussi. Quand il nous montrait des vidéos de matches ou d'entraînement, j'avais parfois l'impression d'être à l'université. Tu emmagasines une connaissance incroyable parce qu'il va toujours te démontrer les choses. Avec mes précédents entraîneurs, je n'avais pas eu cette progression tactique. Après quelques mois passés avec lui, quand je regardais un match à la télé, je le voyais totalement différemment.

Par exemple ?
Aujourd'hui, je vois des mouvements ou des positionnements de joueurs, et je peux dire à l'avance s'ils vont perdre le ballon. Quand des joueurs forcent sur un côté alors qu'ils sont à deux contre quatre, ça me saute aux yeux, comme lorsqu'il y a trop de distance entre les lignes... Souvent, les joueurs ne s'en rendent pas compte, et l'entraîneur ne corrige pas. J'ai connu des coaches qui disaient : "Il ne faut pas perdre le ballon au milieu de terrain, il faut marquer des buts, il faut bien défendre..." Mais ça veut dire quoi tout ça ? Tout le monde sait qu'il ne faut pas perdre le ballon au milieu de terrain, mais Guardiola, lui, va t'expliquer concrètement comment en perdre le moins possible ! En fonction de ton positionnement, de l'adversaire, tu peux éviter de te retrouver en infériorité numérique.

«Guardiola travaille toujours en fonction de l'adversaire»

C'est aussi un de ses principes : l'obsession du joueur libre...
Exactement. Par exemple, dans ma position de central gauche, si personne ne me pressait, il me disait d'avancer, d'aller fixer. Parce que tant qu'un adversaire ne sort pas sur moi, aucun de mes partenaires ne va pouvoir se libérer. Une fois que l'attaquant se rapproche de moi, l'autre central se retrouve libre, je lui fais la passe, ça va obliger le numéro 10 à sortir sur lui et libérer notre numéro 6... Et ainsi de suite.

Quelques mois sous sa direction, est-ce suffisant pour tout intégrer ?
En fait, le processus est répétitif, donc tu assimiles les principes assez rapidement à l'entraînement. La vraie différence, ce sont les matches, parce que ça va beaucoup plus vite. C'est là que le temps de jeu est important, parce que plus tu joues de matches, plus ça devient automatique, naturel. C'est là qu'il est fort, parce que tout le monde connaît précisément le rôle de chacun. Ça se voit quand il réussit à faire jouer Zinchenko, un joueur offensif, au poste de latéral gauche. Moi, je savais précisément où devaient se positionner Kevin (De Bruyne) ou David (Silva), alors que ce n'était ni mon poste, ni mes qualités. Tout le monde connaît sa partition, et il y a d'ailleurs plein de schémas, de buts qu'on avait marqué, qui correspondaient exactement à ce qui avait été travaillé à l'entraînement.

Ça vient également des analyses vidéo de vos adversaires ?
Guardiola travaille toujours en fonction de l'adversaire. On pourrait croire que c'est l'adversaire qui s'adapte à nous, mais en fait c'est l'inverse. On va jouer de telle manière face à un marquage individuel, on va utiliser tels mouvements face à une défense en zone... Il te donne toutes les clés pour affronter chaque situation. Donc quand tu arrives au match, tu n'es jamais surpris, tu as toujours deux ou trois solutions toutes prêtes. Je me souviens de la veille d'un match face à Tottenham (4-1, le 16 décembre 2017, ndlr). On avait fait deux sessions : une le matin en travaillant en fonction d'une défense à quatre, une autre l'après-midi en fonction d'une défense à cinq. Le coach nous avait expliqué comment il voulait qu'on attaque et qu'on défende selon le schéma choisi par l'adversaire.

Y a-t-il un risque de trop plein d'infos dans ces cas-là ?
Ça peut arriver, mais on peut en parler entre joueurs, et puis il y a toujours un petit rappel avant le match. Là, par exemple, après avoir vu la composition de Tottenham, le coach nous avait dit qu'il pensait qu'ils allaient jouer d'une manière différente de ce à quoi on s'était préparé. Il a mis les pions sur le tableau, a formé un carré au milieu, et nous a dit : "S'ils jouent comme ça, on passe à trois derrière et Fabian Delph monte au milieu lorsqu'on a le ballon." Sinon, on aurait perdu la supériorité numérique dans l'entrejeu. On a démarré le match, ils jouaient bien en carré au milieu, le coach nous a fait un signe et on est passé à trois derrière... On a fait un début de match de fou, Tottenham est repassé en 4-2-3-1 et le coach nous a refait un signe : on est repassé à quatre derrière. L'équipe s'adapte en permanence, mais les principes restent les mêmes. Il y a un plan A, un plan B, un plan C, tout est prévu à l'avance ! Après, il faut des joueurs qui réfléchissent et assimilent vite.

Est-il aussi minutieux sur les consignes individuelles ?
En fait, il donne beaucoup de liberté aux joueurs. Il répétait souvent : "Quand Kun (Agüero) se retourne et dribble deux défenseurs, ce n'est pas moi qui lui ai appris !" Parfois, il peut reprocher à l'équipe de trop rester figée dans son schéma tactique, qu'il veut voir dans les derniers mètres les qualités des joueurs, leur attitude, leur volonté de marquer un but. Il répétait : "Moi, je vous emmène jusque-là, et une fois arrivés, ce sont vos qualités qui font la différence."
Revenu à Valence cet été, Eliaquim Mangala a rejoué en compétition pour la première fois en novembre, un an et demi après sa grave blessure à un genou. (PRESSE SPORTS)
Revenu à Valence cet été, Eliaquim Mangala a rejoué en compétition pour la première fois en novembre, un an et demi après sa grave blessure à un genou. (PRESSE SPORTS)
«Si tu as l'humilité, si tu fais l'effort d'apprendre, tu peux en sortir gagnant même si tu joues moins»
Et dans votre cas personnel ?
C'était la même chose : il m'a expliqué qu'il n'allait pas m'apprendre à gagner un duel, parce que c'est mon point fort, mais plutôt comment me déplacer, anticiper certaines situations... Il a développé chez moi un bagage tactique qui me permet de mieux anticiper certaines situations, selon le profil de l'adversaire. Si je jouais contre une équipe typiquement anglaise et que je voyais le latéral adverse avec le ballon, je savais déjà qu'il allait essayer de le mettre dans le dos de mon latéral, donc je commençait à courir vers le côté pour couper la trajectoire. Ça me permettait d'avoir l'avantage, un temps d'avance.

Comment gère-t-il les remplaçants pour les maintenir sous pression ?
Il ne met personne à l'écart parce qu'il est très attaché à l'esprit de groupe, il a besoin de tout le monde. Avec moi, il a été très cool, il prenait de mes nouvelles quand j'étais en rééducation... Tout le monde est au même niveau. Il a ses idées, ses profils, mais si tu as l'humilité, si tu fais l'effort d'apprendre, tu peux en sortir gagnant même si tu joues moins que ce que tu espérais. En 2017-18, si j'avais décidé d'être prêté dès le mois d'août pour accumuler du temps de jeu, je serais un joueur moins complet aujourd'hui. Vu ce que j'avais appris en un mois l'été précédent, je m'étais dit qu'en restant plus longtemps, j'aurais la chance d'apprendre encore plus, et surtout de mettre ça en pratique.

On a l'impression que vous aviez atteint un certain épanouissement là-bas malgré votre temps de jeu réduit puis votre grave blessure...
Mais si je ne devais retenir qu'une seule saison de toute ma carrière, ce serait celle-là ! En tant que joueur, passionné, j'en suis ressorti avec un bagage incroyable, même en tant qu'homme ! En quelques mois, il m'a fait gagner cinq ans d'expérience. Je n'en retiens que du positif parce que ça m'a permis d'apprendre beaucoup de choses. Surtout pour mon futur.

Votre future carrière d'entraîneur ?
Plus ça avance, plus je me dirige vers le coaching, oui. J'ai un autre regard désormais, j'observe le travail de mes entraîneurs, je prends tout ce qui m'intéresse pour faire à ma façon lorsque ce sera mon tour. Je prends, je note tout ce qui m'intéresse dans ma tête pour plus tard. Avec Guardiola, ce n'est pas tant ses idées qui m'ont marqué, mais sa méthode pour les appliquer. On peut avoir des idées différentes, mais le travail qu'il met en place pour arriver à les mettre en pratique et obtenir des résultats, c'est ça le plus intéressant.

Avez-vous pu apprendre de nouvelles choses l'année dernière malgré le temps passé à l'infirmerie ?
Je voyais les gars dans le vestiaire mais je n'assistais pas aux préparations de matches, aux séances vidéos, aux causeries... Je naviguais entre ma rééducation, mes séances individuelles et celles avec le groupe. Même si j'étais pas inscrit pour jouer en Premier League, le staff m'a permis de pouvoir m'entraîner avec le groupe, de retrouver des sensations. Donc je n'étais pas frustré, même si j'étais trop en retrait pour apprendre de nouvelles choses.

«Tant qu'on ne jouait pas contre eux, il ne parlait jamais de Liverpool»
Comment Guardiola a-t-il réussi à maintenir son groupe sous pression pour rattraper Liverpool et maintenir l'avantage en Championnat ?
Son discours a toujours été le même. Il était persuadé qu'à partir du moment où il restait tant de points à distribuer, Liverpool en perdrait quelques-uns. Mais pour lui, le problème, ce n'était pas Liverpool, c'était nous : "Ils perdront des points, donc à nous de gagner nos matches, et on verra où on terminera."

Certains l'imaginent obsédé par Liverpool et Jürgen Klopp...
Tant qu'on ne jouait pas contre eux, il ne parlait jamais de Liverpool. Jamais. Il ne parlait que de notre prochain adversaire.

Comment a-t-il géré les échecs en Ligue des champions ?
Il y avait beaucoup de frustration chez tout le monde après Tottenham (0-1, 4-3 en quarts de finale, ndlr), parce qu'en reprenant les événements du match aller, avec ce penalty manqué... Guardiola est très exigent, donc il met tout en place dans sa préparation pour que l'équipe arrive en pleine forme physique et mentale pour ces matches décisifs. Mais c'est la Ligue des champions, le haut niveau, et les détails qui vont avec. Il répète souvent qu'il ne faut jamais se dire qu'on a le temps de la remporter, qu'il faut chercher à la gagner le plus rapidement possible.

Comment aviez-vous réagi aux propos de Yaya Touré, qui estimait dans France Football que Pep Guardiola avait un problème avec les joueurs de couleur ?
Chacun a son avis, c'est la pensée de Yaya, c'est leur relation... Personnellement, je n'ai pas eu de problème avec lui. Et le reste, je ne peux pas vraiment en juger.

Aviez-vous un rôle à jouer auprès des nouveaux joueurs, notamment Riyad Mahrez, dans l'appréhension du "logiciel" Guardiola ?
Je n'avais pas que ce rôle là, mais quand quelqu'un se pose des questions, c'est normal d'être là pour lui expliquer les choses. Il fallait qu'il soit patient parce que le jeu de City est complètement différent. À Leicester, il était beaucoup plus libre, avec plus de responsabilités, alors qu'à City on pratiquait plus un jeu de position. Je le comparais un peu à Bernardo (Silva), qui avait aussi moins joué la première année. Je lui répétait que ça allait venir, qu'au fur et à mesure il allait mieux comprendre ce que demandait le coach. Et plus les mois passent, plus son temps de jeu augmente.»
Propos recueillis par Cédric Chapuis
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