16.01.2019, King Abdullah Sports City, Jeddah, SAU, Supercoppa Italia, Juventus Turin vs AC Milan, Finale, im Bild Local fans // Local fans during the final match of the Supercoppa Italia between Juventus Turin and AC Milan at the King Abdullah Sports City in Jeddah, Saudi Arabia on 2019/01/16. EXPA Pictures © 2019, PhotoCredit: EXPA/ Focus Images/ Stefano Gnech  *****ATTENTION - for AUT, GER, FRA, ITA, SUI, POL, CRO, SLO only***** *** Local Caption *** (Stefano Gnech/Focus/EXPA/PRESS/PRESSE SPORTS)
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En Arabie saoudite, le football comme instrument politique

À l'instar de son rival qatari, l'Arabie saoudite tend à développer son influence dans le football via des investissements colossaux et une politique offensive. Au sein de ses frontières comme au-delà avec, comme fil conducteur, l'envie de polir sa réputation et d'instaurer une autre hiérarchie.

L'image avait fait le tour du monde. Le prince héritier d'Arabie saoudite Mohammed Ben Salman et Vladimir Poutine entourant, sourire scotché sur le visage au fil des buts et des faits de jeu, un Gianni Infantino aux anges. Pour l'ouverture de la Coupe du monde en Russie, un match entre le pays de "MBS" et les locaux, l'enjeu était certes sportif : 5-0 pour la Russie. Mais pour l'Arabie saoudite, il était peut-être ailleurs. La vague de réformes de Ben Salman, intronisé le 21 juin 2017, concerne en partie le football. À l'échelle locale comme internationale. «MBS entend faire du royaume un acteur majeur du foot-business, écrit ainsi la journaliste Christine Ockrent dans son livre MBS - Le prince mystère de l'Arabie. “Nous avons dormi pendant des années mais nous nous sommes réveillés, et nous allons obtenir des résultats qui vont stupéfier le monde entier”, a clamé sur CNN le président de l'Autorité générale des sports, Turki al-Sheikh (passé désormais à l'Autorité du divertissement, ndlr).»Évidemment, le football n'a rien de l'unique objectif sportif. L'Arabie saoudite a entre autres pris des parts dans l'UFC, la célèbre ligue de MMA, et «vise l'organisation d'une pléiade d'événements», dixit Ockrent, à l'image des World Series de squash féminin organisés en janvier 2018 à Riyad, la capitale. Mais l'état-major saoudien a pris conscience de la situation. «C'est important politiquement car le football est le sport le plus populaire dans le royaume et au Moyen-Orient en général, explique James Dorsey, spécialiste de la géopolitique du football du Moyen-Orient et chercheur à l'école Rajatnam d'Études internationales de Singapour. C'est une façon de se protéger. Car le football est si populaire, par le nombre de personnes qu'il rassemble ou les émotions qu'il transmet, que c'est important de pouvoir contrôler cela

Un enjeu de domination régionale

Mais si le Championnat saoudien reste l'un des plus performants au Moyen-Orient, le Qatar, rival historique, demeure bien plus développé. L'émirat, dont les tensions n'ont cessé d'augmenter avec l'Arabie saoudite ces derniers mois, peut compter sur ses investissements de longue date, entre autres parisiens, pour influer à l'international. Plus encore, il organisera le Mondial 2022, meilleure vitrine d'un pays qui ambitionne de polir son image. Comme l'Arabie saoudite. Pour qui l'objectif est, en premier lieu, de rattraper son retard et d'établir une aura régionale qu'il possède déjà sur plusieurs domaines - le pétrole, entre autres. «Le sport a été identifié comme un levier de rayonnement par les autorités saoudiennes qui sont décidées à rattraper leur retard sur le Qatar», explique au Monde le blogueur émirati Shuaib Ahmed, spécialiste du football moyen-oriental. Un plan exécuté avec plus ou moins de brutalité.

À Doha, on se plaint ainsi d'un «lobby anti-Qatar à la FIFA», alors que le président de l'institution Gianni Infantino a déjà rencontré à plusieurs reprises Mohammed Ben Salman à Riyad. «L'Arabie saoudite est prête à tout faire pour que le Qatar se voie retirer l'organisation de la Coupe du monde», pouvait-on aussi lire en juin dernier dans Le Monde, le journal citant une source à Doha. Les Saoudiens voient aussi d'un bon œil l'élargissement du Mondial 2022 à 48 équipes. Dans le même temps, le paroxysme de cette crise diplomatique fut atteint lorsque les Saoudiens lançaient leur chaîne «beoutQ», accusée de piratage illégal de la plateforme rivale beIN Sports et de diffusions de contenus sans obtention des droits, notamment de la dernière Coupe d'Asie. En janvier, dans un communiqué commun, la FIFA, l'UEFA, la Confédération asiatique et la plupart des ligues professionnelles européennes confirmaient beoutQ comme «entité illégale». Validant les véhémences des principaux concernés à Doha, expliquant de leur côté un acte de «piraterie soutenue par les Saoudiens.» La stratégie est ici régionale, question de suprématie à l'échelle de la péninsule arabique. «Il y a de ça, mais c'est aussi gagner en influence dans la gouvernance globale du football, analyse de son côté James Dorsey. Et c'est évidemment en lien avec le Qatar, mais aussi au-delà.»
Des supporters de l'Arabie saoudite lors du Mondial en Russie.  (Aleksandr Kulikov/KOMMERSANT/P/PRESSE SPORTS)
Des supporters de l'Arabie saoudite lors du Mondial en Russie. (Aleksandr Kulikov/KOMMERSANT/P/PRESSE SPORTS)

Vision 2030, un plan à long terme

Pour augmenter leur impact, les Saoudiens comptent également sur «Vision Fund». Ce fonds d'investissement souverain, créé en 2016 en partenariat avec le géant japonais SoftBank, a pour objectif l'accélération des progrès dans le domaine de la technologie. Et désormais dans le football, avec de grosses ambitions, puisqu'il s'est proposé à la FIFA pour financer, à hauteur de 25 milliards de dollars, de nouvelles compétitions internationales - une Coupe du monde des clubs, notamment. Il s'inscrit dans un projet de politique plus global, à savoir Vision 2030, qui doit aboutir, à terme, à une modernisation de tous les pans de la très juvénile société saoudienne.

C'est le projet pharaonique de MBS, dont une partie est dédiée au sport. «Comme vous le savez, l'Arabie saoudite a de grands projets de transformation à tous les égards, détaille pour FF Saad Al-Afaliq, président du club d'Al Fateh, actuel septième du Championnat. Le sport est un secteur important dans lequel l'Arabie saoudite concentre ses efforts pour y apporter des changements positifs. Si vous suivez les interviews de MBS, Son Altesse a confirmé que la Vision 2030 dépend des jeunes, puisque 70% de la population du pays sont des jeunes. Pour cette raison, nous nous soucions du sport en général, et du football en particulier parce que c'est le premier sport populaire de notre pays. De plus, si nous parlons des perspectives économiques, des investissements dans ce secteur, nous verrons que les rendements financiers pourraient affecter positivement notre économie nationale.» Pour ce, l'Arabie saoudite vise entre autres l'accueil de plusieurs compétitions, la création de nouvelles infrastructures et un plan pour favoriser la pratique du sport quotidienne au sein du pays.

Evénements, mesures et communauté internationale

C'est ainsi que s'est tenue en janvier, à Djeddah, la Supercoupe d'Italie entre l'AC Milan et la Juve (0-1). Au grand bonheur des Saoudiens, ravis d'accueillir deux monuments du football européen mais surtout Cristiano Ronaldo, tout comme ils l'avaient fait avec Neymar, Firmino, Dybala, Paredes et toute la bande brésilo-argentine lors du choc entre les deux nations (1-0) en octobre dernier. Des événements auxquels assistent les classes supérieures du royaume, au grand bonheur du gouvernement. Car s'il a entrepris, sous l'égide de MBS, une vague de mesures pour moderniser le pays et ses moeurs sclérosées - femmes au volant et dans les stades, par exemple, dans une des sociétés les plus opprimées du monde -, le pouvoir voit d'un bon oeil ce genre d'événements. L'affaire Khashoggi est toujours d'actualité, le conflit au Yémen est la source de l'une des plus grosses crises humanitaires mondiales, l'épisode du Ritz-Carlton (1) a fait grand bruit et les habitudes sociétales et gouvernementales du royaume sont la cible - légitime - de toutes les critiques de la communauté internationale.La rencontre Milan-Juve n'y a pas échappé, comme en Italie, où plusieurs personnalités publiques souhaitaient une annulation de ce déplacement en Arabie Saoudite. «Ça vaut bien le coup de se mettre du rouge à lèvres sur la joue en Serie A pour défendre les droits des femmes et ensuite aller jouer en Arabie Saoudite, où elles n'ont même pas le droit de s'habiller comme bon leur semble», grince un observateur connu du football italien, désireux de garder l'anonymat. Pour l'Arabie saoudite, l'enjeu est pourtant bien de redorer le blason du royaume, entaché d'une sale réputation où pétro-dollars riment avec dictature, dans une optique de politique douce, autrement appelée "soft-power". En passant pour des investissements plus massifs à l'étranger, comme le Qatar au Paris Saint-Germain. «Ils veulent investir dans un club très prochainement, dans une tout autre dimension que l'ancien président de la fédération de football Turki Al-Sheikh au Pyramids FC en Égypte», nous souffle-t-on. La rumeur voulait que le prince Ben Salman fut intéressé, un temps, par un rachat du colosse mondial Manchester United. Avec les moyens illimités du plus gros producteur de pétrole de la planète, qui sait à quelle folie serait prêt MBS. Du moment où, pour celui qui incarne aujourd'hui le pouvoir du royaume, l'Arabie Saoudite ne s'en porte que mieux.
Antoine Bourlon
(1) Sous l'impulsion de MBS, le gouvernement avait enfermé, trois mois durant, des dizaines de princes et de hauts responsables saoudiens dans le cadre d'une «purge anti-corruption». Les accords conclus avec certains d'entre-eux ont rapporté, selon les estimations, environ 87 milliards d'euros à l'État saoudien.
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ghys59 22 mars à 13:37

Il n'y a là rien de nouveau. Les politiques du monde entier ont la sale habitude de se servir du sport, plutôt que servir le sport. C'est également vrai sur le plan culturel.

SaintPatoche 21 mars à 13:40

Le jour où les énergies non renouvelables n'existeront plus certains clubs auront du soucis à se faire.

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