20.10.2020, xkvx, Fussball UEFA Champions League, RB Leipzig - Basaksehir FK emspor, v.l. Enzo Crivelli (Istanbul Basaksehir), Marcel Halstenberg (RB Leipzig)  (DFL/DFB REGULATIONS PROHIBIT ANY USE OF PHOTOGRAPHS as IMAGE SEQUENCES and/or QUASI-VIDEO) | usage worldwide (Foto Huebner/PICTURE ALLIANCE//PRESSE SPORTS)
Ligue des Champions - Istanbul Basaksehir

Enzo Crivelli (Istanbul Basaksehir) : «J'avais une mission»

Douze buts en 36 matches de Championnat de Turquie : tel est le bilan d'Enzo Crivelli depuis qu'il a quitté Caen et la France pour Basaksehir à l'été 2019. Champion de Turquie en titre avec son club, l'ancien Bordelais découvre la Ligue des champions. Pour FF, il revient sur les origines d'un parcours marqué par le décès soudain de son père.

« À quand remontent vos premiers souvenirs de footballeur ?
Depuis bébé, il n'y a que le foot. J'ai grandi dans le foot. Mon père était dans le foot. Mon frère était dans le foot. Même ma mère m'amenait au foot. C'était toute ma famille. Le foot était la priorité. Il n'y avait que ça pour moi. J'étais focalisé là-dessus. Il n'y avait pas d'autres choix. Mes parents m'ont toujours soutenu et encouragé. Mon frère et ma sœur étaient aussi derrière moi. Quand tu es jeune et que tu veux réaliser tes rêves, le fait que ta famille te pousse, ce n'est qu'une bonne chose.
 
Depuis le début de votre carrière, après chaque match, vous recevez un message de votre grand-mère...
Elle regarde mes matches depuis Marseille et elle me dit : "Là, c'est bien, là ce n'est pas bien." "Ouh là là, tu as pris un carton, ce n'est pas bien mon fils." "Fais attention quand même, ne prends pas de carton !"
 
Elle a peur pour vous ?
Ça dépend. Elle a plus peur pour les autres, quand ils sont au sol, que je leur aie fait mal. C'est bien d'avoir ses messages. Ça prouve que toute la famille est derrière moi. Ce lien familial est beau.
 
Elle vous félicite, parfois ?
Oui, souvent ! Mais, par exemple, si je marque et que je prends un carton, ça, ce n'est pas bon.

«Comme j'étais le dernier, je n'avais plus le choix»

Plus jeune, c'était vous, l'espoir de la famille ?
Non, mon frère (Anthony) a joué à l'Olympique de Marseille. C'était aussi un espoir. Comme il n'a pas réussi, j'étais le dernier, je n'avais plus le choix, c'était à moi de réussir. Mais sans pression.
 
Votre frère nous a dit : "On pouvait avoir un 0 à l'école, si on faisait un bon match le dimanche, c'était oublié."
C'est vrai. Pour mon père, l'école passait au second plan. C'était d'abord le foot. Ma mère, c'était le contraire. Parfois, c'était un peu la guerre ! (Il sourit.) Mais oui, c'est vrai, on pouvait avoir une mauvaise note et se rattraper le week-end. J'essayais de faire un gros match. Quand je n'avais pas de bons résultats scolaires, ma mère me disait : "Tu ne vas pas à l'entraînement, tu ne vas pas au match." Mon père, c'était : "Tu t'entraînes quand même, tu t'entraînes tout le temps." Mais je n'étais pas un mauvais élève ! J'étais moyen, on va dire. Je savais que je voulais faire du foot, mais je ne voulais pas non plus lâcher l'école.
 
D'ailleurs, même quand il n'y avait pas match le week-end, votre père était capable de vous demander de faire des exercices...
Ah ça, oui ! C'était : "Tu te lèves, tu vas courir." On avait un petit stade de basket en bas de la maison. Il me disait : "Tu fais deux pas et tu sautes au panier pour travailler ton jeu de tête, pour sauter plus haut." Il mettait tout en œuvre pour que je réussisse.
 
Avec vous, votre père a-t-il accompli par procuration ses rêves de footballeur ?
Il aimait me voir jouer, me donnait des conseils. Mais je ne sais pas s'il se voyait en moi.
«Quand j'allais voir mon frère jouer, c'était pareil. Il avait la grinta, il donnait tout. C'était un exemple. Je voulais faire pareil. C'est resté. C'est notre marque de fabrique dans la famille.»
Y avait-il déjà un côté guerrier en vous ?
Je pense. Depuis tout petit, dans tout ce que je fais, même à l'école, j'étais toujours le premier à faire mon équipe. Je choisissais les meilleurs, mes amis surtout... (Il sourit.) Je savais exactement ce que je voulais faire. C'est moi qui donnais les consignes.
 
Comment se sont passés vos débuts dans le foot ?
Mon père voulait que je sois numéro 9. Depuis tout petit, je n'ai pas changé de poste. À l'école de foot, j'ai commencé attaquant, j'ai aimé. C'est ancré en moi. Le foot, encore plus quand on est petit, c'est du plaisir. Mais c'est aussi gagner. Finalement, c'est ça le plus important. Allier le plaisir et la gagne, c'est magnifique.
 
Jeune, faisiez-vous déjà preuve de cet engagement sur le terrain ?
Avant, c'était pire ! Quand j'étais petit, je donnais tout, et parfois, c'était un peu limite. J'ai pris des cartons rouges. Et je n'en ai pas pris qu'un... (Il sourit.) Ils étaient tous mérités.
 
D'où vient cette hargne ?
De mon papa et de mon frère. Quand j'allais voir mon frère jouer, c'était pareil. Il avait la grinta, il donnait tout. C'était un exemple. Je voulais faire pareil. C'est resté. C'est notre marque de fabrique dans la famille.
Les jeunes bordelais vainqueurs de la Gambardella avec Enzo Crivelli. (J.Prevost/L'Equipe)
Les jeunes bordelais vainqueurs de la Gambardella avec Enzo Crivelli. (J.Prevost/L'Equipe)

«Je ne voulais pas faire boulanger ou quelque chose d'autre. C'était foot, foot, foot»

À quel moment vous êtes-vous dit que vous alliez vraiment être pro ?
Franchement, depuis le début. Le déclic, c'est peut-être quand j'ai quitté Antibes pour Cannes, un club reconnu dans le milieu du foot. Tu passes une étape et, en gros, ça commence maintenant. C'est là qu'il faut montrer. Je n'ai jamais pensé à l'échec. Ma force, c'est ça. Dans ma tête, je n'ai jamais pensé avoir d'autres choix. Je ne voulais pas faire boulanger ou quelque chose d'autre. C'était foot, foot, foot.
 
Vous avez 17 ans quand votre père décède lors d'une soirée chez vos parents. Dans L'Équipe, vous avez raconté : "On dansait dans une salle, quand, tout à coup, quelqu'un est descendu en hurlant que mon père était tombé. Il avait fait un arrêt cardiaque ! Quand je suis arrivé, il était déjà décédé..."
Cette soirée restera gravée en moi à jamais. Tous les moments que j'ai passés avec lui aussi. Il m'arrive de repenser à ce jour-là. On ne peut pas changer les choses. C'est comme ça. On ne peut rien y faire.
 
Vous êtes-vous senti abandonné ?
Non, pas abandonné, car il m'avait conditionné pendant tout ce temps à être un homme et, en gros, à être seul. C'était un choc, mais j'étais prêt. Il ne fallait pas baisser les bras par rapport à la famille et réaliser le rêve de tout le monde. Il fallait relever la tête et continuer cette mission. Baisser les bras, c'était trop facile, surtout que des gens avaient placé de l'espoir en moi. J'étais en formation dans un club pro (NDLR : les Girondins de Bordeaux). Il fallait montrer l'exemple, une force de caractère, et être fort pour tout le monde.
 
Cette épreuve vous a fait passer de l'enfance à l'âge adulte.
Oui, je pense. Il faut changer de cap directement. Maintenant, je suis un homme. Depuis que je suis petit, j'ai une ligne droite, je continue.
«Petit, quand mon père n'était pas là à certains matches, il me disait : "Pense comme si j'étais dans les tribunes." Donc, parfois, je regarde les tribunes. Mais je pense à lui tous les jours, avant et pendant les matches.»
Pensez-vous à lui à chaque match ?
Oui. Petit, quand il n'était pas là à certains matches, il me disait : "Pense comme si j'étais dans les tribunes." Donc, parfois, je regarde les tribunes. Mais je pense à lui tous les jours, avant et pendant les matches.
 
C'est à ce moment-là que vous avez arrêté vos études ?
Je devais passer le bac, mais je n'y suis pas allé. On venait de gagner la Gambardella avec Bordeaux (le 31 mai 2013, contre Sedan, 1-0). Le coach nous a dit qu'il n'y avait plus entraînement. On devait passer le bac un mois plus tard. Donc, il fallait rester dans la chambre pendant un mois au centre de formation à réviser, à tourner en rond, sans foot. J'ai dit que je préférais rentrer chez moi, être avec ma famille. J'ai pris ma valise, je suis parti sans rien dire. (Il sourit.) Le club était un peu en panique, ils ne savaient pas où j'étais.
 
Votre mère n'a rien dit ?
Ah si, elle était en colère ! Mais elle a accepté. Elle n'a pas eu le choix. Une fois que j'étais là, c'était trop tard. »
Timothé Crépin 
Cette interview avait été publiée dans France Football le 10 mars dernier.
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