thomasson (adrien) (S.Boue/L'Equipe)
C. Ligue - Finale

Épreuves tragiques, jambes de feu et fier savoyard : Adrien Thomasson, le maître à jouer strasbourgeois

Pièce maîtresse du dispositif de Thierry Laurey à Strasbourg cette saison, Adrien Thomasson aurait pourtant pu arrêter le football plus jeune après plusieurs événements tragiques. C'était sans compter sur un mental à tout épreuve grâce auquel il n'a jamais rien lâché. Il pourrait être récompensé ce samedi soir en remportant son premier trophée. Portrait.

Été 2014. À 21 ans, Adrien Thomasson, qui n'avait joué jusque-là que trois bouts de matches en deux saisons professionnelles à Evian Thonon-Gaillard, s'apprêtait à vivre une seconde expérience en prêt, un an après avoir joué à Vannes. Des rumeurs persistantes l'envoient au Gazélec Ajaccio, fraîchement monté en Ligue 2 et entraîné par un certain Thierry Laurey. Finalement, il est retenu par Pascal Dupraz, qui comptait sur lui pour obtenir le maintien en Ligue 1. Un rendez-vous manqué, mais pas de quoi être nostalgique. Parce qu'entre temps, les deux hommes ont progressé chacun de leur côté pour finalement se rencontrer cet été du côté de Strasbourg. Et le mariage est un véritable succès. Rien d'étonnant quand on voit le profil de joueur qu'affectionne Thierry Laurey.

Un couteau-suisse, mais surtout un gros moteur

Dans le 3-4-1-2 instauré par le technicien alsacien cette saison, Adrien Thomasson a un rôle prépondérant. Numéro dix derrière deux pointes, il fait le liant entre un milieu dense - et plutôt défensif - et une attaque qui descend peu. Surtout, il le fait plutôt bien. Auteur de 5 buts et 8 passes décisives en championnat, il réalise la meilleure saison de sa carrière au haut niveau - en 2013 il avait marqué trois buts de plus avec Vannes en National - et contribue largement à la réussite strasbourgeoise, bien classé (10e) et en finale de Coupe de la Ligue. En confiance, il jouit d'une énorme liberté sur le terrain qui lui permet de laisser parler sa palette technique. Et elle est particulièrement fournie. «C'est un manieur de ballon avec une bonne vision de jeu, introduit Wilfried Moimbé, qui l'a côtoyé à Nantes avant de partir à Nancy. Il ne joue pas avec son physique mais avec sa tête, et il le fait très bien». «En fait il a tout. Il est hyper complet», résume quant à lui Nicolas Weber, son entraîneur U19 à Evian. Bon passeur, il arrive très bien à servir ses attaquants, mais peut aussi redescendre pour aider à la relance. Grâce à son expérience à Vannes, où il a joué milieu gauche, il peut faire du mal sur le côté. Là où ses qualités de vitesse et de dribble sont létales. Et puis bien sûr, il a une excellente qualité de frappe que ce soit du pied droit ou même de la tête.

Mais le plus impressionnant est ailleurs. En fait, sa qualité première est imperceptible à l'écran. Son ancien coéquipier à Nantes, Guillaume Gillet, explique : «C'est le joueur qui a la meilleure condition physique que j'ai vu de ma carrière : il peut courir inlassablement. Il a des jambes de feu, il peut faire 13, 14 kilomètres par match, ce qui est assez rare. On avait fait un stage de pré-saison à Annecy, on nous avait prévu une petite montée de col à vélo. Pas grand monde misait sur lui pour arriver le premier en haut, mais il nous a bluffé. Il est parti calmement et au bout de 2 minutes il est parti en solitaire et a fini avec 10 minutes d'avance sur tout le monde. Il nous avait expliqué qu'au milieu de la montée il faut descendre et marcher à côté de son vélo pour reposer ses jambes et repartir de plus belle.» Pour faire marcher les jambes, il faut aussi savoir utiliser son cerveau. Oui mais voilà, l'intelligence n'est pas la qualité la plus recherchée chez les jeunes par les recruteurs des clubs professionnels. Un fait qui explique la percée tardive du franco-croate - du côté de sa mère - qui a connu sa première titularisation en Ligue 1 le 30 novembre 2014.
À 13 ans, Adrien Thomasson faisait le doublé Championnat-Coupe avec le FC Haute-Tarentaise. Ses seuls trophées à ce jour.
À 13 ans, Adrien Thomasson faisait le doublé Championnat-Coupe avec le FC Haute-Tarentaise. Ses seuls trophées à ce jour.

Lyon, Saint-Etienne et Guingamp sont passés à côté

Au début de sa jeune carrière, rien ne prédestinait Adrien Thomasson à devenir joueur professionnel. D'ailleurs, il ne jouait pas au football durant toute la saison, préférant le ski de décembre à avril. Rien d'étonnant pour un savoyard pure souche. Mais quand il a fallu choisir entre les deux, il n'a pas hésité. Mieux, il était déterminé. Son entraîneur au FC Haute-Tarentaise, Jean-Christophe Lecoq se rendait bien compte qu'il s'ennuyait et a fait jouer ses relations pour l'envoyer à Annecy en National. Après trois ans, il cherchait à passer au palier supérieur en rejoignant le centre de formation d'un club pro. Si Lyon et Guingamp n'ont pas concrétisé leur intérêt par une offre, Saint-Etienne est allé plus loin. Il a fait même fait plusieurs stages là-bas. En vain. Pour expliquer cet échec, il y a deux raisons. Jean-Christophe Lecoq, son premier coach, évoque un problème d'âge : «Comme il était de décembre 1993, il était entre deux catégories d'âge, et donc il n'était plus susceptible de jouer dans de catégories plus jeunes donc ça n'intéressait pas les clubs pros.»
«Il n'est ni costaud ni grand ni petit. C'est le profil de joueur qu'on ne regarde pas, il est quelconque, il passe un peu inaperçu parmi les autres.» Nicolas Weber, son entraîneur U19 à Evian
Nicolas Weber avance une raison davantage physique : «il n'est ni costaud ni grand ni petit. C'est le profil de joueur qu'on ne regarde pas, il est quelconque, il passe un peu inaperçu parmi les autres. Il a une trajectoire à la Éric Carrière. Ce sont des joueurs qui comprennent le football, qui sont très actifs sur le terrain, qui peuvent défendre, passer, tirer, marquer, mais qui ont un profil athlétique banal.» C'est pour cette raison que la seule offre proposée à Thomasson était de jouer avec les U19 d'Evian, un club encore amateur à l'époque, malgré la présence de l'Equipe A en Ligue 1. À défaut de trouver mieux, il acceptait, et se montrait rapidement indispensable. Nicolas Weber, toujours : «Je voyais qu'il était au-dessus qu'il s'ennuyait donc je l'ai fait passer au niveau supérieur. Il est monté avec l'équipe réserve et il a fait le reste de la saison chez eux. En faisant ce choix, je savais très bien que j'allais m'asseoir sur la montée en Championnat, mais ça l'aurait démotivé.» Résultat, les U19 ne finissaient que troisième. Mais la pépite commence à prendre de la valeur.

À deux doigts d'arrêter le football

Et pourtant, tout aurait pu s'arrêter brutalement. Alors avec les U19, il partait en profondeur pour dribbler le gardien adverse. Mais, incapable d'arrêter sa course, il touchait le portier en même temps que le ballon. Une faute anodine qui lui valut un carton rouge et...10 matches de suspension. Cette expulsion a surtout activé un sursis dont il avait écopé après une bagarre générale à Annecy. Un tournant qui l'a dégoûté du football, au point d'envisager de tout arrêter. «J'ai bien vu que ça l'avait détruit, raconte Nicolas Weber, mais heureusement on filmait nos matches, donc on est monté à la Ligue pour contester, et on a réduit la peine à trois matches. Après on a eu une discussion et il a accepté de continuer». Un épisode qui le hante encore aujourd'hui, puisqu'il a l'image d'un joueur parfois sanguin qui peut avoir du mal à maîtriser son engagement - 25 cartons jaunes et 1 rouge depuis le début de sa carrière, un total impressionnant. Quelque temps plus tard, il perdait son frère puis son père. «Il y a deux sortes de joueurs : ceux qui se liquéfient après une telle épreuve, et ceux qui se servent des drames de leur vie comme d'un tremplin. C'est ce qu'il a fait», confie Nicolas Weber.
Quand on voit tout ce qu'a traversé Adrien Thomasson à 25 ans, on se dit qu'il mérite largement ce qui lui arrive cette saison. Véritable gagnant dans l'âme, le numéro 26 n'a pourtant rien gagné jusque-là, si ce n'est un doublé Championnat-Coupe de Savoie avec le FC Haute-Tarentaise. Un palmarès maigre, mais significatif pour le régional qu'il est. «C'est un pur savoyard. Il a une forte identité, et il en est fier. S'il y avait une sélection savoyarde, il jouerait pour», sourit d'ailleurs son premier entraîneur. A défaut de porter les couleurs de sa région, il a l'occasion ce samedi soir d'en défendre une autre toute aussi fière : l'Alsace. En tant que Franco-croate, il saura comment s'y prendre pour arracher son premier vrai titre.
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