Abidal
Les Grands Entretiens de FF

Eric Abidal sur son combat contre le cancer : «Je hurlais tout seul dans ma chambre»

En ces temps de confinement, nous vous proposons de (re)découvrir plusieurs grands entretiens parus dans l'histoire de France Football. Retour en 2015 quand Eric Abidal racontait avec émotion son combat contre le cancer. Poignant.

C'était le 18 février 2015 dans les colonnes de FF. Deux mois plus tôt, Eric Abidal avait annoncé la fin de sa carrière après une dernière expérience en Grèce, du côté de l'Olympiakos. Il avait alors 35 ans. Lui qui, quelques années plus tôt, s'était battu contre le cancer entre 2011 et 2012. C'était ce combat, son plus grand match, qu'il racontait en détail.
Un immeuble discret du centre de Barcelone. Le Camp Nou est à cinq minutes, en voiture. Derrière la petite porte marron du premier étage, les nouveaux bureaux d'Éric Abidal. À l'intérieur, une entrée, quatre pièces vitrées au style épuré et celle réservée au boss, dans un coin, avec vue directe sur l'artère principale. Une table de travail, un ordinateur, pas mal de papiers, quelques bouquins et un paquet de photos perso. «Ça fait un an et demi qu'on a acheté ces locaux. On est quatre. On prépare le lancement de ma fondation pour aider les enfants atteints d'un cancer. On veut faire en sorte d'aider la recherche, de soulager les patients et les familles avec des accès à des salles de repos et d'essayer de créer un cocon familial dans les hôpitaux. Avec mon histoire, j'ai certes souffert, mais j'ai aussi pris du recul et analysé comment aider les malades et les proches.» En mars 2011, l'ancien international a été opéré d'une tumeur au foie, avant de subir une greffe en avril 2012. Un souvenir indélébile.
«Comment va la santé ?
Très bien. Je suis en pleine forme.
 
Alors, pourquoi arrêter le foot en pleine saison avec l'Olympiakos si ce n'est pas lié à votre maladie ?
Parce que j'en avais marre mentalement. Vraiment. Ça n'a rien à voir avec le physique. C'est uniquement mental. Plein de personnes me disaient : "Mais, Abi, tu peux encore courir !" Je leur répondais : "Oui, oui, je peux. Mais ça n'a rien à voir." J'ai eu le déclic en octobre dernier. Je n'avais plus envie de faire les mêmes efforts qu'avant. J'ai averti le président, l'entraîneur et les cadres de l'équipe. Ils m'ont tous traité de fou. Mais j'ai été honnête. J'ai fait l'effort jusqu'à la limite annoncée. Et après, c'était : "Merci beaucoup, profitez de votre boulot, moi, je tire ma révérence." La décision a été assez simple à prendre. J'ai pu choisir mon moment. Mais je peux vous assurer que ça n'a rien à voir avec ma maladie.
 
Vous êtes toujours sous traitement ?
Je le serai à vie. Les médicaments antirejet, c'est à vie. (Il montre sa boîte de pilules.) Ils sont là. Il ne faut surtout pas les oublier.
 
Vous en avalez combien par jour ?
Deux à jeun le matin, vers 7 heures, et après, c'est réparti sur toute la journée. J'en prends sept, en tout. C'est devenu un automatisme. Au début, c'était trente par jour...
 
Et les visites chez le médecin, c'est encore régulier ?
J'y suis allé le 30 janvier. Je dois y retourner bientôt. J'y vais pour mes prises de sang mensuelles, pour des échographies. Je fais aussi des biopsies (NDLR : prélèvement d'une petite partie d'un organe ou d'un tissu pour effectuer des examens). La prochaine, c'est au mois d'avril. J'ai été tellement traumatisé jeune que je demande à être endormi. J'avais eu une hépatite et ils m'avaient piqué dans le foie. Quand ils te font ça, c'est traumatisant... Tu dois rester incliné pendant un certain temps, tu n'as pas le droit de boire, tu te relèves, tu peux boire pendant deux heures, mais ne pas manger. Enfin, c'est un mal pour un bien. Il vaut mieux que ce soit comme ça.

«J'ai dit : "O.K., j'ai une tumeur, qu'est-ce qu'on fait ? Il faut me l'enlever ?"»

A-t-on encore peur dans l'attente des résultats ?
Au début, oui, tu appréhendes. Maintenant, je suis tellement habitué...
 
On s'habitue vraiment à ça ?
Ça va faire plus de quatre ans. La première opération remonte à 2011. Le temps passe. Et des prises de sang, j'en ai toujours fait. Des biopsies, aussi. Quand ça ne va pas, le médecin t'appelle tout de suite. S'il ne t'appelle pas, c'est que tout va bien.
 
Vous mangez normalement ?
Je ne peux plus prendre certains médicaments. Le paracétamol, l'aspirine... Le pamplemousse est interdit, le jus d'orange aussi. Ça ne va pas avec mes médicaments. Après, le gras est déconseillé.
 
Vous vous souvenez du jour où le médecin vous annonce que vous souffrez d'un cancer ?
Très bien. C'était un mardi. On venait de jouer Séville. Le coach nous avait laissé deux jours de repos. J'en profite pour passer des examens banals pour le club. Je ne ressentais aucune douleur, rien. Mais le médecin m'a rappelé dans la foulée pour me dire que je devais revenir à 18 heures. On est dans son bureau avec ma femme et il nous l'annonce. Mon épouse est tombée des nues. Elle avait déjà vécu des choses compliquées dans sa famille... Moi, j'ai dit : "O.K., j'ai une tumeur, qu'est-ce qu'on fait ? Il faut me l'enlever ?" Il m'a dit oui et qu'il fallait programmer ça la semaine d'après. J'ai dit : "Non, on fait ça tout de suite. Je ne veux pas passer une semaine à gamberger." Le jeudi, j'étais sur le billard.
 
Avez-vous eu peur de mourir ?
Non. Jamais.
 
On y pense ?
Oui. On se dit que ça peut arriver, mais on fait tout pour l'éviter. Après, je suis croyant. Je me dis que Dieu fait bien les choses.
«Une goutte de bile, c'est de l'acide. Moi, c'était robinet ouvert.»
Les médecins ont-ils eu peur pour vous ?
Oui, je crois... Après l'opération, j'ai vu les chirurgiens revenir très tôt. Je suis sorti du bloc à 1 heure, et ils sont revenus à 5h45. Avec des visites aussi peu espacées, tu te dis qu'il y a peut-être un problème. Après, opérer un joueur du Barça, ça met forcément un peu de pression. J'étais un patient différent. Mes complications ont également perturbé leur boulot...
 
Quelles complications ?
Ma femme me dit parfois : "Tu te rappelles quand ils t'ont opéré de ça ?" Ils m'ont tellement shooté qu'il y a des choses dont je ne me souviens même pas. Une fois, mes artères se sont bouchées. Mais les chirurgiens sont forts. Ils passent par là. (Il montre sa jambe.) T'as les yeux ouverts, mais tu ne sens rien. En tout, ils m'ont ouvert trois fois. La première fois pour la greffe, la deuxième fois parce qu'il y a eu une fuite et la troisième fois, parce qu'il y avait une autre fuite du conduit biliaire. C'est une sacrée opération. Une goutte de bile, c'est de l'acide. Moi, c'était robinet ouvert. Je faisais une hémorragie. C'était horrible cette nuit-là...
 
La pire ?
Je hurlais tout seul dans ma chambre. Le Barça avait mis un mec vingt-quatre heures sur vingt-quatre devant ma porte. Cette nuit-là, il pleurait dans le couloir à force de m'entendre... Le matin, le chirurgien vient dans ma chambre pour m'annoncer que j'allais me faire opérer. Quand il m'a dit ça, je lui ai tout de suite dit : "Merci !" Il pensait que je serais énervé.
 
Vous aviez perdu combien de kilos ?
Vingt.
 
Vous arriviez à vous regarder dans un miroir ?
Je l'ai fait une seule fois à l'hôpital. J'avais de la barbe, la moustache, beaucoup de cheveux et j'étais jaune.
 
Vous acceptiez que les gens viennent vous voir dans cet état ?
Oui. C'était ma famille, ma belle-famille, les personnes du club. Ça ne me dérangeait pas, parce que je ne me voyais pas.

«Ma femme, c'est ma numéro 10»

Et vos trois filles, elles venaient ?
Vers la fin, quand j'étais bien, oui. Avant, quand j'étais branché de partout, ce n'était pas possible... Le jour où elles sont venues, j'avais la centrale ici (il montre son cou), qui me donnait à manger. Elles ont vu ça. J'avais été obligé de leur inventer des trucs, que c'était pour allumer la lumière... (Sourire.) Elles étaient petites, donc, ça va.
 
C'est votre femme qui a tout géré ?
Vingt-quatre heures sur vingt-quatre ! C'est ma numéro 10. Il fallait me gérer moi, les enfants, les visites, les complications, les médecins. Elle a été parfaite.
 
Elle n'a jamais craqué ?
Peut-être qu'elle a craqué. Mais jamais devant moi. Elle n'a jamais rien laissé paraître. Et pourtant, il y a des moments où je n'étais vraiment pas bien... C'est quand même violent comme épreuve. Elle a dû avoir un contrecoup. Comme moi, d'ailleurs. J'ai été opéré en avril et j'ai eu un contrecoup huit mois après. Tu regardes d'où tu sors, d'où tu viens et tu as besoin d'être seul et de réfléchir. Au bout d'un moment, tu réalises ce qu'il s'est passé. Il faut que la pression redescende. On était partis avec le Barça au Japon. J'ai profité de ce voyage pour évacuer. Mais j'ai dû rentrer parce que ma femme était tombée dans les pommes et avait terminé à l'hôpital avec un traumatisme crânien. Tout s'enchaînait. (Sourire.) Mais ça va, on a vu pire.
«À ce moment-là, il n'y avait que ma femme ou les médecins qui entraient. On ouvrait la porte et c'était coucou de loin car si j'avais déjà un microbe et que tu entrais avec un autre, tu me tuais.»
À quoi ressemblaient vos journées à l'hôpital ?
Au début, j'étais dans une chambre où il n'y avait quasiment pas de lumière. C'était un bunker. J'étais enfermé. De toute façon, je ne pouvais rien faire. Je ne pouvais même pas bouger. Je connaissais le programme télé par cœur. Mais c'était dur. Je ne pouvais pas manger, je perdais du poids. J'avais des visites, mais je n'avais pas de forces. Je me forçais pour faire plaisir. Mais je le déconseille. Au final, tu te ronges. Les autres sont contents, mais tu te ronges.
 
On compte les jours ?
Quand tu sors de la réa, tu ne sais pas quel jour on est, quelle heure il est... Tu ne te rappelles même pas de l'opération. T'as des douleurs, mais tu ne sais même pas ce qu'il s'est passé. Quand tu demandes la date, tu te dis : "Déjà tout ça ?" À la fois, c'est beaucoup et c'est peu. Le problème, c'est que tu sais tout ce qui est passé, mais tu ne sais pas ce qu'il reste. C'est le plus dur. Je savais qu'un patient avec la même maladie avait été hospitalisé un an. C'est le record. Au total, j'ai fait trois mois. Quarante-deux jours, exactement. Je suis rentré, puis revenu dix jours. Dès que tu as de la température, tu reviens tout de suite. Ma fièvre, ce n'est pas la même que celle des autres. Il faut surveiller ça de près et chercher d'où ça vient : un patient dans un couloir, une main serrée, un atchoum mal placé... Ce sont des conneries, mais j'avais des défenses immunitaires très faibles. À ce moment-là, il n'y avait que ma femme ou les médecins qui entraient. On ouvrait la porte et c'était coucou de loin car si j'avais déjà un microbe et que tu entrais avec un autre, tu me tuais.
 
À aucun moment vous ne déprimiez ?
Si. À la maison. Parce que tu te crois capable de faire des choses que tu ne peux pas faire. Comme te lever d'un canapé. C'est tout con ce que je dis, mais, pour te lever de ton canapé ou de ton lit, tu as besoin de quelqu'un. T'as beau être la personne que tu es avec ta force de caractère, tu peux être costaud, tout ce que tu veux, il y a des choses que tu ne peux pas faire tout seul. Parfois, c'est dur... Mais c'est une épreuve à surmonter et surmontable.
Eric Abidal, lors de son retour à Monaco entre 2013 et 2014. (P.Lahalle/L'Equipe)
Eric Abidal, lors de son retour à Monaco entre 2013 et 2014. (P.Lahalle/L'Equipe)

«Mon cousin, la star dans l'histoire»

Votre cousin qui vous a sauvé...
(Il coupe.) Il est là (il montre sa photo derrière lui). C'est lui, la star dans l'histoire. Ma femme a appelé des gens de ma famille. Des cousins, des oncles... Et lui a dit oui, sans même se poser de question. Après avoir rencontré des psys, des médecins pour voir s'il n'était pas fou, il s'est lancé. (Sourire.) Aujourd'hui, il va très bien, il mange bien, il vient d'être papa. Au bout de trois semaines, il était sorti de l'hôpital. Normalement, il y a plus de risques pour le donneur que pour le receveur. Se faire opérer du foie alors que tu es en bonne santé, ce n'est pas évident.
 
Daniel Alves s'était également proposé de vous donner une partie de son foie...
J'étais dans mon bateau, je l'ai laissé dans le sien. Je ne voulais pas qu'il se sacrifie pour moi. Et on n'avait pas le même gabarit. J'aurais presque dû lui prendre la moitié de son foie. C'était non. Il lui en serait resté trop peu pour vivre.
 
Vous êtes très croyant. Vous êtes-vous demandé pourquoi vous étiez tombé malade ?
C'est une épreuve que le bon Dieu a placée sur ma route. C'était à moi de démontrer si j'étais capable de passer cette épreuve ou non.
 
Vous ne lui en voulez pas ?
Non. Dans toutes les épreuves, qu'elles soient bonnes ou moins bonnes, tu apprends toujours quelque chose.
«Dans ta maladie, il te faut absolument un objectif, quelque chose auquel se raccrocher. Mon objectif, c'était de rejouer.»
Votre croyance a été importante ?
Pas seulement dans cette épreuve. J'ai toujours beaucoup prié. Que ça aille bien ou mal. Je crois en Dieu. Quand on est seul dans une pièce et qu'il n'y a personne, on pense à qui ? À qui on demande de l'aide ? Je n'ai pas plus prié que d'habitude. J'ai juste demandé des choses différentes. J'ai peut-être été un peu plus égoïste.
 
Vous arrivez encore à regarder votre cicatrice ?
Elle ne se voit presque plus. (Il soulève son tee-shirt.) Il y a des produits pour ça. J'ai un mec que je remercierai à vie et qui m'a toujours suivi pendant que j'étais à l'hôpital. Ma femme pouvait l'appeler à 3 heures du matin, il venait. Il m'a fait acheter une huile à la grenade, c'est un miracle. Aujourd'hui, elle ne se voit presque plus. Je vis avec, ce n'est pas un souci.
 
Par quel miracle avez-vous pu rejouer au football ?
(Il rit.) C'est mental, ça.
 
Seulement ?
Dans ta maladie, il te faut absolument un objectif, quelque chose auquel se raccrocher. Mon objectif, c'était de rejouer.
 
Vous souvenez-vous du jour où les médecins vous ont donné le feu vert ?
Ils n'avaient jamais vu un cas comme le mien. Ils se posaient tous des questions. Est-ce qu'on lui donne le feu vert ? Est-ce qu'on dit non ? Est-ce qu'on joue notre carrière ? Le oui a été long à venir. Finalement, c'était à moi de décider. Ils m'ont demandé : "Est-ce que tu prends cette responsabilité ?" J'ai dit oui.

«Je suis allé à la montagne pour chercher des globules rouges»

Votre femme ne vous a pas freiné ?
Je lui ai dit que je m'étais battu pour ça, mais que s'il y avait le moindre risque, j'arrêtais. La question était : "Est-ce que le foot peut provoquer une rechute ?" Non. Alors, si, physiquement, tu en es capable, tu y vas. Et je suis revenu. Je suis passé de quelqu'un qui ne pouvait pas se lever tout seul de son lit à quelqu'un qui se tapait des sprints de cent mètres.
 
La remise en route n'était pas trop compliquée ?
Je suis allé à la montagne pour chercher des globules rouges. J'ai fait un stage avec un guide de montagne. Il me disait : "Aujourd'hui, on monte à 2 500 mètres, demain 2 700." On est montés jusqu'à 3 000. J'étais toujours devant. J'ai kiffé. Ça te forge un mental ça.
 
Ça reste quand même un miracle...
Le rugbyman Jonah Lomu a subi une greffe du rein. Deux ans après, il jouait au rugby. Il a pris beaucoup plus de coups que moi. Qu'on ne me dise pas qu'on ne peut pas rejouer au football.
«Au moment de brandir la coupe, Puyol me regarde et me dit : "Régale-toi." J'ai tellement kiffé...»
Vous n'avez jamais eu peur de prendre un coup ?
Non, parce que j'ai fait le travail nécessaire. Si tu n'es pas gainé, si tu n'as pas d'abdos, tu oublies. À chaque fois qu'on joue au football, on peut se casser le tibia. Pourquoi courir et mieux protéger cette partie alors que je pouvais me péter la cheville ?
 
Comment avez-vous réagi à la mort de Tito Villanova ? (Ancien adjoint de Guardiola à Barcelone, décédé le 25 avril 2014 d'un cancer de la glande parotide.)
On a partagé des choses en tant que joueur et coach. Mais on a aussi partagé des choses en tant que malades. On n'avait pas besoin de se parler pour savoir si on était bien ou pas. Je suis venu dès que j'ai appris.
 
Si vous deviez mettre en avant un moment après votre retour ?
Il y en a plein. Le premier match. À l'entraînement, je dis à Guardiola que, s'il a besoin de moi, je suis là. Et là, il me dit : "Ce soir, tu es sur le banc, à côté de moi." Mortel ! Au bout d'un moment, il me demande d'aller m'échauffer. C'était rien, mais le stade allait tomber. Cent mille personnes contentes pour moi. Au moment d'entrer, je me dis : "Mais qu'est-ce que je fous là ?" Que du positif. Je remplace Puyol à deux minutes de la fin. Tu te sens pousser des ailes. L'impossible devient possible. Il y a aussi Wembley. Sans parler de mon parcours pour en arriver là, pouvoir lever une Ligue des champions, c'est extraordinaire. Au moment de brandir la coupe, Puyol me regarde et me dit : "Régale-toi." J'ai tellement kiffé... J'ai pensé à ma famille, aux personnes qui m'ont suivi.
 
Etes-vous resté le même joueur après cette épreuve ?
Je devais peut-être mieux gérer mon calendrier. Papa Claude (Claude Puel) m'avait averti. Il m'avait dit de gérer. S'il y a un mec que je vais écouter, c'est lui. Mais, à Monaco, on avait tellement besoin de moi que le coach (Claudio Ranieri) a été obligé de me faire enchaîner les matches. Au bout d'un moment, j'ai eu un contrecoup. Il est arrivé au mauvais moment, juste avant le Mondial, mais ça fait partie de la vie d'un footballeur. Physiquement, je me sentais bien. Je trouvais même que je récupérais mieux.
 
C'est un regret, ce passage à Monaco (2013-2014) ?
Non, jamais. Jamais.
Quand Eric Abidal brandit la Ligue des champions en 2011. (PICS UNITED/BOB VAN DEN CRUIJS/PRESSE SPORTS)
Quand Eric Abidal brandit la Ligue des champions en 2011. (PICS UNITED/BOB VAN DEN CRUIJS/PRESSE SPORTS)

«Deschamps m'a appelé à 23h45, la veille de la liste»

Pourquoi ne pas avoir fini là-bas ?
Le coach Jardim ne voulait pas de moi. À son arrivée, il m'a dit qu'il voulait des défenseurs rapides. J'ai dit : "Merci, au revoir." Soit tu es correct, soit tu n'es pas correct. Soit tu es franc, soit tu ne l'es pas. J'aurais préféré qu'il me dise qu'il ne voulait pas de moi plutôt qu'il raconte des salades. Il garde Carvalho, Abdennour... C'est moi qui allais le plus vite derrière avec Kurzawa. Mais je n'ai pas insisté et je suis parti.
 
Personne pour vous retenir ?
Un jour, le vice-président (Vadim Vasilyev) m'appelle et me dit qu'il m'attend pour signer la prolongation de mon contrat et qu'il faut faire la photo. Il savait très bien que je partais. Il a insisté parce que le club me devait une année. Mais je me suis fait défoncer dans la presse. On disait que j'avais laissé tomber le club parce que Monaco ne voulait pas prendre Victor Valdes. Personne n'a démenti. Je voulais boucler la boucle. J'avais commencé là, je voulais finir là et rendre à Monaco ce qu'il m'avait apporté. Tant pis.
 
Et vous ratez le Mondial d'un rien, le même été...
C'était mon objectif. Après, on ne peut pas tout avoir. Le coach (Didier Deschamps) m'a donné des explications que je me dois d'accepter, même si elles n'étaient pas bonnes. Il m'a dit que ça le gênait de me faire passer, à cause de mon expérience, après les jeunes. Mais je n'ai rien demandé... Il m'a dit que certains anciens avaient mal géré cette situation en 2010. Il devait parler de Thierry Henry, mais on n'est pas tous pareil. Je lui ai dit : "O.K., coach. Vous avez pris une décision, bonne Coupe du monde et allez la France !"
 
Il a quand même pris la peine de vous appeler...
Il m'a appelé à 23h45, la veille de la liste. Donc, en gros, il ne voulait pas parler avec moi. Mais je l'ai rappelé. Et, là, il m'a dit : "Il faut aussi que tu saches que je veux prendre des jeunes pour préparer l'Euro 2016. Je veux une continuité." Le lendemain, je vois qu'il prend Micka Landreau, qui a déjà annoncé sa retraite. Ce discours, il faut l'avoir avec tout le monde. Après, c'est son explication. Elle me plaît, elle ne me plaît pas, c'est pareil. Je n'ai pas cherché à épiloguer. Je sais que certains joueurs ont parlé au coach pour moi, mais tant pis. Je ne suis pas un mec qui vit mal dans un groupe ou qui fout le bordel comme on a pu le dire. Il y a même des mecs qui m'ont appelé pendant le Mondial pour me dire que je leur manquais. On a fait des FaceTime, on a rigolé. Peut-être qu'il manquait ce lien. Un Mondial, c'est une vie de groupe. Pour bien vivre sur le terrain, il faut bien vivre dans le groupe. Après, je ne dis pas que j'aurais pu être le sauveur. Ils ont quand même fait une très belle Coupe du monde. Mais j'avais l'expérience. J'aurais aimé finir sur une Coupe du monde. C'est regrettable, mais c'est comme ça.
«Messi, il connaît le président. Il n'a pas besoin de moi pour aller le voir.»
Ç'a été dur à encaisser ?
Oui, parce que les excuses m'ont fait rire. Après, c'est peut-être aussi de ma faute. Si j'avais fait une belle fin de saison avec Monaco, peut-être que j'aurais été retenu. De toute façon, c'est toujours la faute du joueur, jamais celle de l'entraîneur. Mais je reste supporter des Bleus. Je n'oublierai jamais ce que l'équipe de France m'a apporté. C'est sûrement grâce à elle que j'ai pu signer à Barcelone.
 
Pourquoi ce dernier rebond en Grèce, à l'Olympiakos ?
Je connaissais Pierre Issa et Christian Karembeu, deux dirigeants. Je me suis battu avec Monaco pour que le club aille en Ligue des champions. Le nouveau coach ne compte pas sur moi. Ça veut dire que Monaco va jouer la C1 et moi, la Coupe cacahuète ? Je voulais la jouer. Je l'ai fait. C'était bien.
 
Aucun regret d'avoir arrêté ?
Franchement, non. Je joue au foot en salle avec des amis, ici, à Barcelone, tous les lundis. Je ne bois pas, je ne fume pas. Je fais du sport. Beaucoup de pompes, aussi. C'est ça mon secret. Et puis, je profite de ma femme et de mes filles. Je les emmène à la gym, à l'école, chez le dentiste, le week-end je suis là. Je peux leur demander ce qu'elles veulent faire. D'habitude, elles veulent manger des pizzas, mais en ce moment, elles veulent aller au ski. On va y aller. Après, je sais qu'un Black sur les skis, ça fait bizarre. (Rire.)
 
Vous allez faire quoi ?
Le Barça m'a proposé de faire le lien entre les dirigeants et l'équipe. Mais je ne vois pas à quoi ça sert. Messi, il connaît le président. Il n'a pas besoin de moi pour aller le voir. Le club m'a aussi proposé de m'occuper des écoles de foot. Mais tu voyages beaucoup. Il y a les élections, j'ai ma fondation, si je fais ça comme taf, je m'en occupe quand de ma fondation ? Et il y a ma famille, évidemment. Je veux m'en occuper.
 
Et la proposition de l'Olympiakos ?
Ils veulent que je m'occupe de tout ce qui est marketing, sponsoring, des stages de présaison et de faire le lien entre l'académie de l'Olympiakos et celle du Barça. Ça, c'est plus facile. Ils me laissent le choix. Ce n'est pas un travail vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Récemment, je suis allé voir un sponsor en Suisse pour l'Olympiakos, j'en ai profité pour faire pareil pour ma fondation. Ils me demandent d'être à Athènes quatre jours par mois. Donc, la réponse va être positive. Je leur avais promis. Je n'ai qu'une parole.

Et un bouquin pour raconter votre histoire ?
Oui. Il faut que je le fasse. Je veux tout raconter. Il y a tellement à dire... J'ai été repéré pendant un match de Coupe de France avec Lyon La Duchère. On jouait Nice, qui était en L2. Des mecs de Monaco étaient venus superviser un joueur de Nice. On a gagné 4-0 et on n'a jamais vu le joueur de Nice. Il était ailier, j'étais latéral. J'ai marqué. Les recruteurs ont vu un mec qui courait dans tous les sens. Ils m'ont dit : "Toi, tu viens là !" Quelques mois plus tard, je signe un contrat pro de cinq ans et je joue la Ligue des champions ! Avant ça, en U17, je me fais une fracture tibia-péroné ! J'arrête un an et demi, je ne voulais plus reprendre le foot. Ma mère m'a poussé. Elle ne voulait pas me voir traîner à la maison. Finalement, je reprends une licence et, l'année d'après, je suis en équipe première. Quand j'étais jeune, un recruteur était même venu me chercher pour être gardien. J'étais bon. Il m'avait repéré parce qu'à dix ans le directeur de mon école, qui avait un ami à l'OL, avait dit qu'il avait un bon gardien de but. Mais mon père a dit : "Mon fils, il est attaquant, pas gardien." Il s'est passé tellement de choses... »
Olivier Bossard
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