A fan of Portugal holds a statue of Fatima's virgin as they watch the Euro 2016 match between Portugal and Wales at a public screening in downtown Lisbon, Portugal, July 6, 2016. REUTERS/Rafael Marchante (214952+0000,RAFAEL MARCHANTE/Reuters)

Euro 2016, Portugal-France : Dis, papa, pourquoi on est pour le Portugal ?

Cette finale, pas loin d'un million de Franco-Portugais, lusodescendants et autres lusophiles l'espéraient ou la redoutaient. Ou les deux. Ce France-Portugal devrait être un dilemme. Et pourtant, pour beaucoup, le choix est fait.

«Tu vas voir, cette fois-ci, c’est nous qui allons gagner !» Quand papa dit «nous», il parle de l’équipe du Portugal. Lorsqu’il a débarqué en France, au début des années 70, il avait trimbalé, du haut de ses 14 piges, ses trois frères et sœurs avec un passeur. Du nord du Portugal à la région parisienne, la familia avait sauté le mur, avant d’en construire d'autres. S’il dit «nous», c’est parce qu’il est portugais. Il aura pu - et il peut encore - se naturaliser, mais papa entretient une forme de fierté. Il parle un français parfait, fait partie de ces "immigrés bien intégrés" mais... c’est son choix. C’est aussi souvent la condition à laquelle on le renvoit. Sa vie est ici, ses souvenirs sont là-bas. Pareil pour maman. Elle s’était pointée une première fois. Sans papiers, elle avait été renvoyée. Elle reviendra après la révolution des Œillets. Quelques années plus tard, elle fera éclore un "bi".

1984, Batta, 2000, 2006

Papa et maman parlaient surtout portugais à la maison. Et papa ne parlait quasiment que foot. (Au risque de basculer dans la caricature latino-méditerranéeo-machiste, maman n’était pas trop branchée sport). Papa adorait ça. Sa façon de rester branché avec le pays, c’était le "futebol". RTP i diffusait les matches de la Liga et, surtout, de la Seleção. Un soir de septembre 1997, Papa était fou de rage devant la télé. Le Portugal menait en Allemagne et était, douze ans après le fiasco de 1986, à "ça" de se qualifier pour le Mondial. Et en France ! Rui Costa s’apprêtait à être remplacé par Sérgio Conceição. En marchant. L’arbitre a sanctionné sa nonchalance par un deuxième jaune. Six minutes plus tard, Kirsten a égalisé. La Seleção était privée d’un Mondial par... Marc Batta.

Papa l’avait déjà en travers depuis la demie de 84. Ce doublé de Domergue, ce but de Platoche, ce scénario de taré qui a éliminé son Portugal. Une prolongation abrégée et une souffrance interminable. En 2000, il dénoncera un complot après la main d’Abel Xavier ; en 2006, il criera au scandale sur le péno et la faute de Ricardo Carvalho. Parmi les pays qu’il a le plus affronté, la France est celui face auquel le Portugal a le plus perdu (18 défaites en 24 rencontres). La dernière victoire date de 1975. Cette frustration s’accentue avec le chambrage. Le Manuel si tranquille devient presque susceptible. Et puis il y a l’image. Le petit pays qui plie face au grand. Papa vivait ça de l’intérieur : «Les bleus dans les yeux.» Au complexe de l’immigré s’ajoute un sentiment d’injustice. Perdure celui de l’affection.

Les supporters portugais après la qualification face au pays de Galles, en demi-finales (2-0). (213823+0000,RAFAEL MARCHANTE/Reuters)

«Tu peux changer de religion, de femme mais jamais de club»

Les tontons João, Amédée, Abilio, José, Paulo, le cousin Zézito qui s’étaient bâtis une réput’ dans le 78, cultivaient cette forme d’attache avec le pays. En attendant juillet et ses bouchons, on voyageait en ballon. Les potes français hallucinaient qu’on puisse être aussi passionnés par ce jeu. Chez beaucoup de Portugais, le foot est un héritage familial, culturel. Le clubisme et ses excès ne sont jamais bien loin. Papa répétait souvent ce vieux dicton luso : «Tu peux changer de religion, de femme mais jamais de club

Certains joueurs incarnent cette nouvelle réalité, cette dualité, cette multiculture. Raphaël Guerreiro, Anthony Lopes, Adrien Silva sont nés en France et évoluent pour le Portugal. Et pour eux, c’est juste «normal.» Antoine Griezmann est né d’une maman d’origine portugaise. Son grand-père était footballeur à Paços de Ferreira avant de s’installer à Mâcon. De l’aveu de son paternel : «Sa mère qui est portugaise n’est pas trop branchée foot. Mais pour la finale, ça va chambrer.» Rapha, qui a «hésité» entre la sélection de sa mère (la France) et celle de son père (le Portugal) décrit ainsi l’univers dans lequel il a grandi : «Depuis tout petit, je suis le foot portugais, la Seleção, le Benfica qui est le club de mon père... Tous mes proches étaient comme des fous après mon premier match avec le Portugal !» L’engouement est aussi influent que contagieux. Ils ont été bercés par l’élégance de Rui Costa, la classe de Figo, les légendes sur Eusébio, les souvenirs de Futre... Des générations de supporters (et joueurs) de l’EDF ont grandi avec l’envie de suivre les traces des champions de 1998, 2000 ou 2006 ; celles de la Seleção avec la mission de panser les stigmates de la finale de 2004. Revanche ou pas, il y a un pas que les Portugais espèrent enfin franchir. Plus que contre la France, pour leur destin.

«Immigré» ici, «émigré» là-bas

Papa sait qu’Anthony, Adrien ou Rapha sont aussi français. Quand il dit «eux», il sait qu’il s’agit aussi de «nous», qu’on a le cul entre deux pays. «Immigré» ici, «émigré» là-bas. Mais quand on parle de foot, c’est autre chose. On peut choisir (et donc choisir de ne pas choisir). On peut être un «bon» français, franco-portugais, et supporter la Seleção. Pas la peine de déballer le débat sur les binationaux. France (14) et Portugal (11) figurent parmi les équipes qui en possédaient le plus dans cet Euro. Vivons-le avec fierté et altruisme. La qualification portugaise a été fêtée de Lisbonne à Paris, en passant par Bissau et Dili (Timor oriental). Les enfants des diasporas sont là, ceux de l’histoire les accompagnent.

Dans une société européanisée, un monde globalisé, l’identité nationale s’exprime plus que jamais à travers le foot. Avant l’Euro portugais, une étude sociologique démontrait que le sentiment de fierté nationale était suscité non pas par des raisons pratiques mais par des facteurs symboliques. Le sport figure devant l’Histoire. Et cette équipe-là éveille sentiments et ressentiments. Les critiques attisent compassion, lamentation et passions. Papa n’est pourtant pas du genre à se plaindre. C’est dingue comme Fernando Santos ressemble à papa : ronchon, autoritaire, bosseur, pudique, direct, protecteur. Papa n’a jamais dit pourquoi on supportait le Portugal. Trop pudique et, finalement, tellement logique. Mais papa nous a toujours appris le respect : aimer l’un ne veut pas dire détester l’autre...

Nicolas Vilas