neymar messi (lionel) ronaldo (cristiano) (S.Boue/L'Equipe)

Football, une hégémonie européenne

Victoire par KO. Tous les ans, le même constat se répète. Le football poursuit son essor partout dans le monde, qu'il soit masculin ou féminin. Sans contestations ou presque. Tous les signaux convergent et l'ensemble des indicateurs économiques signalent sa réussite contemporaine, sa victoire culturelle. En un mot, son hégémonie.

En termes d’audiences, d’interactions sur les réseaux, de chiffres d’affaires ou de transferts, le ballon rond s’est imposé à double titre. Il est le premier sport du monde et l’une des industries du spectacle sportif les plus profitables et rentables qui soient aux côtés des grandes ligues américaines. Sans compter l’économie qu’il génère, les dernières audiences des Coupes du monde masculine et féminine de football l’attestent. L’explosion du marché des transferts (plus de 6,6 milliards d’euros échangés en 2018-2019) le confirme plus encore par l’intensité des mutations entre clubs. Le ballon rond n’a pas véritablement de rival.

UEFA first !

Cependant, le monde entier ne profite pas de la même manière du football : les terres qui l’ont vu naître sont celles qui en profitent le plus. Au-delà de l’Angleterre et de sa Premier League, le Vieux Continent demeure le cœur battant du football professionnel. Les 105 millions de spectateurs qui se sont rendus dans les stades des 54 ligues européennes lors de la saison dernière en sont une preuve (1). Le dernier rapport de l’UEFA le réaffirme : le seul football professionnel européen a généré lors de la saison 2018-2019 21 milliards d’euros de revenus (2) ! Une enivrante folie pour les acteurs du secteur et les suiveurs.
 
Devant l'Amérique du Sud, l’Asie et l’Afrique, c’est sur notre continent que les choses se passent. C’est suffisamment rare dans d’autres domaines qu’il faut s’en réjouir. En football plus qu’en géopolitique, l’Europe du ballon rond occupe le devant de la scène. Le Vieux Monde a de beaux jours devant lui sur les terrains de football. Pourtant à l’heure du Brexit, le football européen est loin de ressembler à ce qu’il était il y a simplement deux décennies tant il a profondément changé depuis l’arrêt Bosman. Il s’est internationalisé, professionnalisé et développé avec profit. Dans les stades, en dehors mais aussi sur les réseaux, il a pris des proportions considérables. Le temps des années 1980 où les matches étaient à peine diffusés est révolu depuis longtemps. Le début du XXIème siècle et le triomphe de la révolution numérique ont accéléré sa mue à une vitesse inimaginable. Si le football est assurément le premier sport mondialisé, l’Europe demeure l’épicentre de ce tsunami sportif qui emporte tout avec lui.

(1) 11ème édition du Panorama du football européen de clubs, UEFA
(2) https://www.uefa.com/insideuefa/protecting-the-game/club-licensing/news/newsid=2637880.html

L'Europe des grands nombres

Avec 8 milliards d’interactions en ligne, le ballon rond continue de rouler et amasse sans compter les audiences et les revenus en Europe. Comme nulle part ailleurs pour l’instant. Les grands clubs européens sont ainsi devenus des entreprises de spectacle et des marques globales à la valorisation inédite. Manchester City (2,4 milliards d’euros), la Juventus de Turin (1,5 milliard) et le FC Barcelone (2,6 milliards) dépassent entre autres le milliard d’euros de valorisation selon le dernier rapport European Champions Report 2020 de KPMG (3). Elles sont aujourd’hui capables de tenir la comparaison avec les franchises des cinq grandes ligues fermées américaines (MLB, NHL, NFL, MLS ou NBA). A eux seuls, les 20 premiers clubs mondiaux, tous européens, ont généré 9,3 milliards d’euros de revenus selon le dernier rapport Deloitte (4). Un chiffre en hausse de 11% par rapport à la saison passée.
 
Les revenus opérationnels du football professionnel européens sont ainsi au beau fixe et tous “les premiers de cordée” suivent la même tendance haussière. Avec 839,5 millions d’euros de revenus, le Barça a notamment atteint un record historique. Ce qui s’écrit dans les livres de comptes se confirme aussi sur les réseaux. Et les chiffres donnent le tournis. Selon le dernier rapport d’Iquii (5), les 238 clubs des six grandes ligues européennes cumuleraient 1,5 milliard de suiveurs sur les réseaux sociaux. Sur les réseaux sociaux, les dix clubs les plus suivis dans le monde sont des clubs de football. Les Lakers, la première franchise hors football, n’arrive qu’en 11e position avec 39,9 millions de suiveurs selon les chiffres de Sporting Intelligence (6). Des chiffres colossaux que confirme la popularité actuelle de ses meilleurs joueurs, à commencer par Cristiano Ronaldo, Neymar ou Lionel Messi, l’un des trois joueurs les plus suivis sur les réseaux sociaux avec 124 millions de followers (7)
 
Ces chiffres valent plus qu’un long discours : ils disent tout de la dimension mondiale prise par les top clubs du Vieux Continent. Le PSG témoigne plus qu’un autre de cette évolution. Paris apparaît comme un symbole et un symptôme de cette croissance. Selon le classement Forbes, sa valeur aurait augmenté de 992% en dix ans pour atteindre 1,09 milliard d’euros. La deuxième progression de la décennie derrière les Golden State Warriors. Ses revenus (635,9 millions d’euros pour la saison écoulée) en font le cinquième club européen et traduisent sa course en avant économique. Quant à sa popularité numérique, nécessairement au diapason, elle est le positionne au 7e rang européen avec 74,9 millions de suiveurs. L’arrivée et la stratégie de QSI l’expliquent certes mais elles révèlent tout autant une croissance et une place sans équivalent du football européen dans le sport mondial. La visite des Milwaukee Bucks au Parc lors du passage de la NBA à Paris ou la signature du partenariat avec Jordan brand l’illustrent plus encore. Le football européen est entré dans une autre dimension.

Une victoire sur tous les terrains

Sur le plan sportif, il n’est d’ailleurs pas en reste. Sur les dix dernières années, son palmarès le place au firmament du football mondial. Depuis 2010, seul le club brésilien des Corinthians a remporté la Coupe du monde des clubs de la FIFA et c’était en 2012. Que ce soit au niveau des sélections nationales et des clubs, l’Europe est le centre de gravité du ballon rond. Aucune nation extra-européenne n’a été capable de remporter la Coupe du monde FIFA depuis 2006. L’hégémonie européenne est loin d’être remise en cause. Si l’on en juge par la croissance en volume et en valeur des transferts effectués lors de la saison passée, l’attractivité du football européen ne se dément pas. Si l’on se réfère aux chiffres de la FIFA (8), en ne représentant que le quart des 211 fédérations affiliées à la FIFA, l’UEFA réalise 68,1% des transferts internationaux. En volume comme en valeur, l’Europe confirme son écrasante présence. Le Big 5 européen réalise à lui-seul 68,7% des dépenses de transferts mondiaux lors de la saison 2018-2019 !
 
En plus de se targuer d’excellents résultats financiers et sportifs, la décennie écoulée a confirmé la valeur, la mondialité et l’attractivité du produit football tout en confirmant la prépondérance du football du Vieux Continent. Malgré la concurrence du esport et de la NBA, les autres mastodontes du sport-spectacle contemporain, le football européen a encore de belles années devant lui au coeur de la mondialisation sportive. Du moins peut-on le penser. Pourtant, il conviendrait de rester circonspect. En dehors du vieillissement inquiétant de la démographie en Europe et de la dépendance vis-à-vis des droits télévisés (40% de ses revenus), d’autres ombres pointent et se multiplient au point d’obscurcir ces réjouissantes perspectives... mais c’est une autre histoire. Bien loin de la célébration d’un European football First qu’on aimerait croire durable.
 
Jean-Baptiste Guégan
Journaliste, consultant et enseignant-formateur en Histoire-Géographie et Géopolitique. Auteur de Géopolitique du sport, une autre explication du monde (Bréal)