BATISTUTA(GABRIEL) L'(15/06/98) (LUTTIAU/L'Equipe)
Anniversaire

Gabriel Batistuta, le demi-siècle du Roi Lion

Gabriel Batistuta souffle ses cinquante bougies. L'occasion de rendre hommage à «Batigol», ce formidable attaquant argentin des années 90 et 2000, qui a écrit les plus belles pages de sa carrière à la Fiorentina et à la Roma.

Il n'a prévu aucun fête pharaonique, ni d'interview exclusive. Pour son cinquantième anniversaire, Gabriel Omar Batistuta a opté pour quelque chose d'assez intime, en famille. Ou plutôt, c'est sa femme, Irina, qui a dû se charger d'organiser une petite "fiesta" avec le cercle des gens qui le côtoient dans sa vie de tous les jours. Car le garçon n'a jamais été quelqu'un qui cherchait à éblouir les autres. Joueur, l'image qu'il donnait de lui était celle d'un homme accessible, avec des goûts simples. À la Fiorentina, dans la seconde moitié des années 90, alors que les plus gros clubs d'Europe le désiraient, lui ne se montait pas la tête. Et menait sa barque sans artifice. Pas besoin d'une armée de communiquant et un agent fourrant son nez partout. Nous l'avions rencontré pour une interview dans France Football en 1996 et nul besoin de multiplier les démarches ou les coups de fil. Après avoir donné son feu vert par le biais d'une relation commune, Gaby Batistuta, à la fin d'un entraînement, nous avait lui-même fixé le rendez-vous : «Viens demain matin au stade !»

Découvert, par hasard, sur une cassette vidéo

Et nous l'avions vu arriver de bonne heure, au volant d'une petite citadine. Pas besoin de bolide pour en imposer. «Je ne suis pas du genre à dépenser des sommes folles pour m'acheter la dernière montre ou la fringue la plus chère, juste pour montrer que j'ai les moyens», nous avait-il glissé. Une vie simple avait toujours été ce à quoi prétendait l'Argentin et l'après-football ne dérogera pas à cette façon de voir les choses. Côté jeu, Gaby Batistuta était sur la même longueur d'onde. Son style, c'était celui d'un attaquant costaud, puissant, racé. Le genre à foncer vers le but adverse en faisant plier les défenseurs. Pas un esthète, plutôt un gars concret, sans fioriture. Un guerrier, en fait. D'ailleurs, c'est cette image qu'il dégageait. Un «guerrier jamais dompté, dur dans la lutte, loyal dans l'âme», pouvait-on lire sur cette statue en carton-pate érigée par les ultras de la Fiorentina et déposée au pied de la Curva Fiesole, au Comunale de Florence, le fief de la Viola. Cette Viola dont Batistuta aura été le porte-étandard, l'idole absolu pendant neuf ans, entre 1991 et 2000. C'est Vittorio-Cecchi-Gori, le président du club, qui l'avait découvert sur une cassette vidéo, presque par hasard. Le club toscan voulait recruter Diego Latorre et son patron changea d'avis en le voyant : «C'est lui qu'il nous faut !»

Le précieux soutien de son coach, Marcelo Bielsa

Un coup de foudre, qui ne fut pas suivi d'une période initiale des plus romantiques. Cet attaquant brut de décoffrage qui avait débarqué en Italie à 22 ans n'avait que peu d'expérience du haut niveau : deux saisons au Newell's Old Boys, une à River Plate, une et demi à Boca Juniors. Et un maximum de 11 buts sur un exercice en Championnat. «Le contact avec l'Italie n'a pas été facile, nous avait-il confié. Les mentalités, la façon de concevoir le football, tout était différent de l'Argentine.» Y compris l'architecture. «Florence m'a un peu désorienté, avec tous ses bâtiments d'un autre âge. Tu sais, l'Argentine est un pays neuf, nous ne possédons pas tout cet héritage historique.» Surtout que Batistuta n'est pas originaire de la tentaculaire Buenos Aires. Lui vient du Nord du pays : né à Avellaneda (ville homonyme de celle de la capitale argentine), il a vécu à Reconquista, habitué aux grandes étendues, aux parties de pêche, et à ne pas prendre le foot trop au sérieux. Jusqu'au départ pour Rosario, où il souffre du spleen, loin des siens. Mais le soutien de son coach Marcelo Bielsa et les conseils de son père vont le motiver. Rien ne pourra plus arrêter celui qui deviendra le "Roi Lion" pour journalistes et supporters, en rapport à son caractère indomptable et sa longue chevelure, semblable à la crinière du plus noble des fauves.
À Florence, Gaby a tout connu. Les joies immenses et le cauchemar d'une relégation en Serie B. Mais il n'a jamais baissé les bras. Et est resté fidèle, même lorsque cela pouvait lui coûter une place en sélection (notamment cette saison 1993-94 en L2 italienne alors que le Mondial se profilait). Il est devenu une idole au même titre que les Giancarlo Antognoni et Roby Baggio. C'est sous le maillot de la Fiorentina qu'il s'est imposé comme une référence planétaire et un avant-centre d'exception. Un chasseur de but capable de marquer 207 buts en 333 matches officiels avec le club florentin. Meilleur buteur de Serie A pour le retour de la Viola dans l'élite (26 buts en 1994-95), il a tout donné pour ce club. Proche du paradis (demi-finaliste de la Coupe des coupes en 1997, sorti par le futur lauréat, le Barça), il a manqué de réussite et de chance (suspendu pour le retour contre les Blaugrana alors que la "Fio" avait obtenu le 1-1 au Camp Nou).
Gabriel Batistuta, en 2012. (B.Mahe/L'Equipe)
Gabriel Batistuta, en 2012. (B.Mahe/L'Equipe)

«Je ne trouvais même plus la force de faire les choses les plus simples»

Et lorsque son équipe semblait en mesure de viser le Scudetto, ce sont des blessures qui sont venues tout gâcher. Le titre de champion d'Italie, celui qui tout le monde surnommait Batigol ira le chercher à la Roma, où il était parti contre une indemnité de 36M€. Les problèmes physiques tourmentaient déjà l'Argentin. Mais sa force de volonté, son courage, et les ballons délicieux de Francesco Totti feront le reste. La fin de carrière de Gaby Batistuta a été plus pénible, avec un bref passage sans éclat à l'Inter. Après un ultime séjour au Qatar, et une couronne de meilleur buteur (25 réalisations) avec Al Arabi, il a dit "basta". Trop de souffrances, trop de sacrifices pour jouer. C'est que Batigol ne s'est pas épargné, et n'a pas été épargné par les adversaires. Ses chevilles lui faisaient vivre le martyr et la retraite de joueur n'y fera rien. Des douleurs insupportables. «Je ne trouvais même plus la force de faire les choses les plus simples», expliquera-t-il dans une interview poignante à la TV argentine. Il supplia même son médecin de le faire amputer.
À la lumière des projecteurs, il préfère toujours des journées à aller pêcher la dorade sur les bords du fleuve Parana.
Ce dernier, heureusement, ne l'écoutera pas et l'enverra vers un chirurgien qui, en l'opérant, va améliorer grandement la situation. Depuis, en dehors de quelques piges ici et là dans des staffs techniques, de participations exceptionnelles à des émissions TV, Gaby a décidé de consacrer la plupart de son temps aux siens. L'ex-attaquant aux 356 buts et 107 passes décisives entre clubs et sélection d'Argentine, ne court plus et tape rarement dans un ballon. Il préfère monter à cheval et s'occuper de son exploitation et de son immense bétail. Là, où il a décidé de consacrer une très grosses partie de ses revenus : à Reconquista, où sa famille, originaire du Frioul, s'est installée dans la seconde moitié du XIXe siècle. Et où il a posé son baluchon après avoir sillonné le monde et s'être imposé dans la terre de ses ancêtres (l'Italie). À la lumière des projecteurs, il préfère toujours des journées à aller pêcher la dorade sur les bords du fleuve Parana. Comme il y a trois décennies, lorsqu'il s'imaginait un avenir comme ingénieur. Le foot ? Il aimerait former des jeunes et c'est pour cela qu'il a passé ses diplômes à Coverciano, le centre technique national italien, aux portes de sa bien-aimée Florence. Mais il ne veut rien brusquer. À 50 ans, Gabriel Batistuta est un homme comblé.
Roberto Notarianni
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