Stabile (D.R)

Guillermo Stabile, nouvel épisode de nos 100 joueurs qui ont marqué l'histoire de la Coupe du monde

1er juin-14 juin : dans exactement 13 jours, débutera le Mondial 2018 en Russie. Jusqu'au coup d'envoi, FF vous livre, par ordre alphabétique, sa liste des 100 joueurs qui ont marqué l'histoire de la Coupe du monde. Quatre-vingt-huitième épisode avec Guillermo Stabile.

Son histoire avec la Coupe du monde

Que le meilleur buteur du Mondial 1930 porte casaque argentine n’a rien d’étonnant. Avec 18 buts inscrits, l’Albiceleste est, après tout, l’attaque la plus prolifique de cette première Coupe du monde, trois longueurs devant une Uruguay qui a, il est vrai, disputé un match de moins (quatre contre cinq). Ce qui peut surprendre un peu plus, c’est l’identité du lauréat : Guillermo Stabile. Car, en effet, lorsque débute la compétition, ce dernier n’est même pas titulaire. Et pour cause : il n’a pas disputé le moindre match avec l’Argentine et doit sa convocation à la forte impression que lui et ses coéquipiers d’Huracan ont laissé aux dirigeants fédéraux en remportant le titra national deux ans auparavant. Et puis, les «bonhommes» qui officient depuis quelques années en sélection ont, comme on dit, fait amplement le boulot. L’Argentine n’a-t-elle pas brillamment remporté les deux dernières Copa America ? Et elle a fait trembler les géants uruguayens, doubles champions olympiques (1924 et 1928), lors des Jeux d’Amsterdam. En 1928 lors de l’Olympiade aux Pays-Bas, elle a fait exploser 11-2 les Etats-Unis, 6-3 la Belgique, 6-0 l’Egypte, avant de pousser la Celeste dans ses derniers retranchements. De fait il faudra deux finales à l’Uruguay (1-1 puis 2-1) pour accrocher l’or.

En attaque, Domingo Tarasconi se singularise avec 11 buts, alors que Manuel Ferreira en a inscrit 6 et Roberto Cherro 4. Un an plus tard en Copa, c’est Ferreira qui guide l’attaque argentine avec 3 buts. D’ailleurs, sans surprise, la ligne offensive de l’Argentine pour son premier match du Mondial 1930, face à la France, compte des joueurs déjà habitués aux joutes au sommet comme Ferreira, Cherro et Evaristo, auxquels s’ajoutent Varallo et Perinelli. Mais l’Argentine, malgré une grosse domination, ne l’emporte que par un but de Monti en fin de rencontre. De quoi pousser le sélectionneur argentin au changement ? Francisco Olazar va s’y résoudre… forcé par les évènements. C’est que deux joueurs sont forfait pour le deuxième match du premier tour, face au Mexique : Roberto Cherro, victime d’une crise d’anxiété qui le vide nerveusement, et Luis Manuel Ferreira, qui doit passer un examen universitaire ! Du coup, Olazar redessine sa «traction avant» avec Peucelle, Varallo, Stabile, De Maria et Spadaro. Ce ne sera d’ailleurs pas la dernière fois, l’attaque de l’Argentine évoluant à chaque rencontre. A un détail près, de taille : Guillermo Stabile est devenu indispensable !

C’est que le natif de Parque Patricios, dans la banlieue de Buenos Aires, a frappé fort. Après avoir ouvert la marque de la tête face au Mexique à la 8e minute, il trouve encore le chemin des filets à la 17e puis à la 80e minute dans le cadre d’un match largement gagné (6-3) par les Argentins. Stabile frappe à nouveau, deux fois, face au Chili (3-1), ultime rencontre du premier tour, puis réalise un autre doublé contre les Etats-Unis, corrigés 6-1 en demi-finale. Ses compatriotes sont convaincus qu’il pourra leur donner le premier titre mondial de l’histoire et affluent en masse pour la finale à Montevideo. L’Argentine s’est entichée de cet attaquant vif, mobile, très bon dribbleur, capable de s’infiltrer dans les défenses grâce à sa vélocité et sa technique, pour ensuite décocher des tirs précis et bien dosés. D’où son surnom de «El Filtrador». En finale, Stabile fait honneur à sa réputation et inquiète en permanence l’arrière garde uruguayenne avec son compère Varallo.

L’Argentine croit à l’exploit car elle domine la Celeste en première période, menant 2-1 au score à la pause grâce à Peucelle et Stabile. Mais l’Uruguay renverse la vapeur en seconde période, et l’emporte 4-2. Stabile se console en coiffant la couronne de meilleur buteur : avec 8 réalisations, il devance l’Uruguayen Pedro Cea (5 buts) et l’Américain Bert Patenaude (4). «El Filtrador» profite de sa toute fraiche renommée internationale pour signer en Europe. Il s’engage avec le Genoa, l’un des ténors du championnat d’Italie dans l’entre-deux guerres. Malheureusement, une impressionnante série de blessures va gâcher son séjour en Italie. Après une saison à Naples, il débarque au Red Star, y jouant trois ans et en devenant même entraîneur-joueur. Et la sélection ? En quittant l’Amsud, Stabile a dû faire une croix dessus, et ne portera plus le maillot albiceleste. Pas même au Mondial 1934 en Italie, où l’Argentine se présente avec des joueurs amateurs.

C’est 24 ans plus tard que Guillermo Stabile regoûte à la Coupe du monde ! Revenu au pays, il a coaché plusieurs clubs de premier plan (Huracan, San Lorenzo, Estudiantes, Racing), tout en se voyant confier la sélection de 1941 à 1959. Il va ainsi remporter six Copa America, plus un championnat panaméricain, et disputer la phase finale de la Coupe du monde en 1958 (l’Argentine avait déclaré forfait lors des deux précédentes éditions où Stabile était en place comme sélectionneur). Mais le périple suédois se fait sans les stars argentines, avec un seul vrai crack, le fabuleux Angel Labruna, qui court quand même alors sur ses  40 ans ! L’albiceleste y fait pâle figure, perdant contre la RFA (1-3) et la Tchécoslovaquie (1-6), pour un seul succès, face à l’Irlande du Nord (3-1). Sa sélection aurait tant eu besoin d’un buteur du calibre de «El Filtrador» !

Le moment marquant

On aura pu choisir son premier match en sélection et en phase finale de Coupe du monde, le 6-3 face au Mexique avec un triplé à la clé. Mais ce match du premier tour du Mondial 1930, tout comme les suivants face au Chili puis les Etats-Unis, n’étaient rien sur le plan de l’intensité, du niveau technique et du contexte par rapport à la finale face à l’Uruguay, disputé dans un Centenario archicomble. Après le match du 31 juillet, les Argentins se sont plaints de l’arbitrage du Belge Langenus et surtout des menaces de morts proférées aux joueurs de l’Albiceleste dès leur arrivée en Uruguay, notamment à l’encontre du milieu de terrain Luis Monti. L’ambiance survoltée et l’accueil peu sportif réservé aux voisins venus de l’autre côté de l’Estuaire de La Plata n’ont pas aidé, c’est sûr. Mais l’Argentine a surtout plié sous la puissance de la Celeste, au jeu plus athlétique et rugueux. Pendant toute la première période, Guillermo Stabile et les siens ont cependant fait douter l’Uruguay. Après le but de Dorado dans le premier quart d’heure, cette dernière a souffert de la vivacité des attaquants argentins, notamment Stabile et Varallo.

Parvenant à égaliser dès la 20e minute par un but de Peucelle à la réception d’une transversale de Ferreira, l’Albiceleste est passé devant  à la 37e minute sur un but de Stabile, parti à la limite du hors-jeu, sur une ouverture de Monti. Dominatrice, l’Argentine se crée d’autres occasions favorables, mais ne parvient pas à aggraver le score. Après la pause, l’Argentine aura d’autres opportunités, notamment un tir sur le poteau de Varallo qu’Andrade repousse ensuite sur sa ligne, mais l’Uruguayen prend le match en mains : à la 57e, Cea égalise à 2-2 sur une passe en retourné acrobatique de Scarone, puis Iriarte inscrit le but du 3-2 en conclusion d’une accélération de Mascharoni et enfin Castro clôture les débats d’un but de la tête sur un centre de Dorado. Varallo blessé sur son occasion de but, les Argentins ont joué pratiquement à dix jusqu’au bout. «Et même à neuf, tant Monti était paralysé par la peur, suite aux menaces», souligna Varallo. Stabile et ses frères ont laissé échapper le titre, mais l’écho de leurs exploits  traversera l’Atlantique. Trois mois et demi après la finale, Guillermo Stabile débarque du «Conte Rosso» pour signer au Genoa, le début d’une décennie  en Europe, entre Italie et France.

Le chiffre : 8

Avec 8 buts réalisé lors du Mondial 1930, Guillermo Stabile fut donc le premier joueur sacré meilleur buteur de l’histoire de la Coupe du monde. Un total de buts qui attendra 1950 pour être égalé (8 buts pour le Brésilien Ademir) et ne sera battu que quatre ans plus tard par Sandor Kocsis avec 11 buts, puis par Just Fontaine en 1958 avec 13 buts. Par la suite, seule une fois le meilleur buteur du Mondial fera mieux que Stabile sur une édition : Gerd Müller en 1970 avec 10 buts. Et sur les Coupes du monde suivantes, seul Ronaldo parviendra à l’égaler en 2002.

L'archive de FF

«Un grand footballeur et ami de la France n’est plus». C’est ainsi que France Football rend hommage dans son édition du 3 janvier 1967 à Guillermo Stabile, décédé sept jours plus tôt à Buenos Aires. Sous le titre «Stabile n’avait jamais oublié Montmartre ni le Red Star», Jean Cornu écrit : «Les anciens et fidèles spectateurs de Saint-Ouen ont, samedi, avant le match Red Star-Lille, observé avec ferveur une minute de silence à la mémoire de Guillermo Stabile, emmené, dans la semaine, par une crise cardiaque. Guillermo Stabile fut une grande figure du football mondial, un homme fin, cultivé, au coeur sensible et bon. International argentin de haute volée, "El Filtrador" fit les beaux jours de Gênes aux environs des années 30 puis il vint au Red Star où la finesse de sa technique, son sens de la passe et du jeu, l'efficacité de son dribble enthousiasmèrent les supporters de Saint-Ouen et, comme le disait récemment Lucien Gamblin dans L'Equipe : "Pinel, Bertrand, Naudin, Fenamore eurent, grâce à lui, la possibilité de s'installer au premier plan du football français".  Encore, lorsqu'il vint en France, n'avait-il "plus de genoux" ayant été opéré des ménisques aux deux jambes. Quand vint l'heure de la retraite, il demeura au Red Star, comme entraîneur, car le football était sa grande passion. Il fut, plus tard, théoricien et entraîneur national en Argentine, sa patrie. Il n'eut pas de réussite à la Coupe du Monde 1958 car, comme ses collègues argentins, il était demeuré un peu à l'écart de l'évolution du football moderne. Après ce qu'il considérait comme "son" échec suédois, il demeura à l'AFA, mais pour s'occuper des jeunes. C'est dans l'accomplissement de cette tâche que la mort l'a surpris.» Puis le journaliste de FF de rappeler l’attachement de Stabile pour Paris et en particulier Montmartre, sa soif de découverte et les amitiés qu’il y avait construit, la fantastique ambiance de Saint-Ouen et du Red Star. Et Cornu de rapporter une confidence faite par Stabile lors d’un voyage à Buenos Aires : «C’est à Paris je j’ai passé mes meilleurs  années !»

Roberto Notarianni