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22 October 2017 -  Premier League - Tottenham Hotspur v Liverpool - Mauricio Pochettino manager / head coach of Tottenham Hotspur with Jurgen Klopp manager / head coach of Liverpool at full time - Photo: Marc Atkins/Offside *** Local Caption *** (Marc Atkins/PRESSE SPORTS)
Grand Format

Identité tactique, révolution locale et développement des jeunes : comment Jürgen Klopp et Mauricio Pochettino ont reboosté le football anglais

Adversaires en finale de la Ligue des champions, Jürgen Klopp et Mauricio Pochettino ont impacté de manière déterminante la trajectoire de Liverpool et Tottenham. Mais leur influence sur le football anglais pourrait bien s'étendre au-delà de leur club respectif.

«Je suis complètement choqué, et je pense que c'est un nouvel exemple d'un président qui s'est laissé berner, qui ne comprend pas suffisamment le football.» Janvier 2013. L'ancien joueur de Southampton Jamie Redknapp partage le sentiment de la plupart des supporters des Saints. Le club vient de virer Nigel Adkins, l'homme qui l'avait fait remonter de League One (D3) en Premier League, pour nommer un certain Mauricio Pochettino, totalement inconnu du grand public anglais. Six ans plus tard, le technicien argentin, qui avait notamment mené Southampton à une huitième place inespérée en 2014, est l'homme au coeur de l'épopée de Tottenham jusqu'en finale de la Ligue des champions. Il y affrontait ce samedi Jürgen Klopp, le personnage central du retour de Liverpool au premier plan européen. Si ces deux managers sont issus d'écoles différentes (Pochettino est un disciple de Marcelo Bielsa et Alex Ferguson, quand Klopp est un des précurseurs de la nouvelle vague de tacticiens allemands inspirés notamment par Arrigo Sacchi et Valeri Lobanovski), ils incarnent un football moderne, intense, dynamique et engagé. Terriblement adapté à la culture foot anglaise, donc.
«Klopp et Pochettino ont réintroduit un certain style anglais, plus énergique, à base de pressing intense» (Michael Cox)
Pour certains, entre les schémas traditionnellement opposés de José Mourinho et Pep Guardiola, Jürgen Klopp et Mauricio Pochettino seraient même les contributeurs essentiels des tendances actuelles en Premier League. «Ils ont inspiré un certain courant de pensée en Angleterre, une évolution forte, estime Michael Cox, journaliste et auteur de "The Mixer" et "Zonal Marking", deux ouvrages tactiques de référence. Klopp et Pochettino ont réintroduit un certain style anglais, plus énergique, à base de pressing intense. S'ils n'incarnent pas une révolution du jeu, ils ont contribué à faire évoluer la Premier League, sans aucun doute.» Le mariage est réussi, l'impact est indéniable car l'Angleterre, déboussolée par la révolution du jeu de possession, avait besoin de retrouver une partie de son ADN.

«La période de domination du Barça et de l'équipe d'Espagne a changé la donne. Ç'a influencé le football en général, et le football anglais en particulier, note Sylvain Distin, 469 matches de Premier League entre 2001 et 2016. Maintenant, on démarre au sol de l'arrière, le gardien ne dégage plus, on joue court quitte à se retrouver sous pression. Mais Klopp et Pochettino ont su trouver l'équilibre entre cette évolution et l'identité du football anglais.» En ce sens, les deux coaches sont liés, forcément. «Je me souviens de leur premier affrontement avec Tottenham et Liverpool, avec beaucoup d'intensité et un pressing constant, reprend Michael Cox. Même si le score avait été de 0-0, j'avais l'impression d'avoir assisté à un tournant. La domination espagnole avait mis l'accent sur la possession, la conservation du ballon, mais ça ne correspondait pas vraiment à l'Angleterre. Ici, on a besoin d'un jeu plus direct, énergique, avec beaucoup de courses. Le style de Klopp et Pochettino est plus adapté.»

De «l'ère de la passe» à «l'ère du (contre-)pressing»

Si «l'ère de la passe» n'est pas totalement passée de mode, les titres nationaux de Manchester City en étant le meilleur exemple, les deux finalistes de la Ligue des champions incarnent bel et bien un autre élan, complémentaire plus que concurrent. Bienvenue dans «l'ère du (contre-)pressing». Mais l'influence des coaches de Liverpool et Tottenham s'étend-elle vraiment aux quatre coins de l'Angleterre ? «Je crois que personne n'est vraiment capable de définir ce qu'est le style de la Premier League, parce qu'il est trop varié, estime Raphael Honigstein, journaliste allemand auteur de "Bring The Noise", ouvrage qui retrace le parcours de Jürgen Klopp. Leur travail est impressionnant, mais ils n'impactent pas le pays au point que tous les clubs se disent : "On veut le même entraîneur, le même style de jeu". En revanche, ils recherchent un impact similaire, c'est à dire un homme qui prend en main un club et le change complètement.»
À l'honneur dans les rues de Liverpool, l'homme du renouveau des Reds n'est pas un joueur, mais un manager.(PRESSE SPORTS)
À l'honneur dans les rues de Liverpool, l'homme du renouveau des Reds n'est pas un joueur, mais un manager.(PRESSE SPORTS)
«Pour ce qui est d'amener leur club d'un point A à un point B, changer les mentalités et obtenir des résultats, ils ont accompli un travail incroyable» (Raphael Honigstein)
Car l'héritage que laisseront les deux hommes, s'il se limitera peut-être aux frontières de leur club respectif, dépasse largement le cadre du terrain. Personnalités solaires et figures paternelles, ils sont adorés par leurs joueurs, leurs dirigeants et leurs supporters pour avoir (re)créé une certaine atmosphère. «Ils ont révolutionné Liverpool et Tottenham, reprend Raphael Honigstein. Pour influencer le Championnat dans son ensemble, il faut gagner, ou réaliser quelque chose d'historique. Ils ne l'ont pas encore fait, mais pour ce qui est d'amener leur club d'un point A à un point B, changer les mentalités et obtenir des résultats, ils ont accompli un travail incroyable.»

Leurs recettes sont différentes, leurs caractères également, mais Jürgen Klopp comme Mauricio Pochettino ont su créer une équipe et un club à leur image. Problème : leur image, justement, souffre parfois d'un palmarès pas suffisamment garni pour certains. Un frein (injuste ?) à une reconnaissance totale. «Ils ne devraient pas forcément avoir à gagner des trophées pour être suffisamment reconnus, regrette Michael Cox. Ils méritent d'être dans la même conversation que Guardiola ou Mourinho. Pochettino a emmené Tottenham au-delà des plus folles espérances des supporters. Klopp sera sans doute jugé plus durement, sachant qu'il a déjà perdu en finale de C1 l'an dernier, mais à la fin, les supporters de Liverpool auront vécu plus d'émotions que ceux de Manchester City, par exemple...»

Pas de trophées, pas (assez) de reconnaissance ?

Quelque part, jusque-là, la trace laissée par un Mauricio Pochettino nécessite plus qu'un simple coup d'oeil pour être repérée. «Quand on sait que Tottenham se retrouve en finale de Ligue des champions après deux mercatos sans recruter aucun joueur, ça montre le boulot énorme qu'il a accompli, poursuit Sylvain Distin. Quand tu compares avec ce que ses rivaux ont dépensé ces dernières années, c'est un accomplissement énorme.» «J'aimerais que l'impact de Pochettino soit plus grand, qu'il soit un modèle, enchaîne Raphael Honigstein. Parce qu'il surpasse constamment les objectifs et les espérances dans un pays où la solution première est toujours de dépenser beaucoup...»
«Ils ont surtout besoin de trophées pour faire taire les derniers sceptiques» (Raphael Honigstein)
Se défaire de l'image de loser magnifique semble néanmoins une condition essentielle pour se faire une (vraie) place au sommet. «Certains pensent que c'est actuellement la meilleure équipe de l'histoire de Liverpool, ce qui est peut-être vrai, mais il faut en quelque sorte le prouver en gagnant quelque chose, explique Raphael Honigstein. En fait, Klopp et Pochettino ont surtout besoin de trophées pour faire taire les derniers sceptiques.» Klopp aura donc droit à toute la glorification qu'il mérite. Pochettino fera lui face au jugement, forcément. Comme si le processus n'avait de valeur que s'il menait à la première marche du podium.

Mais dans quelques années, lorsqu'il faudra à nouveau se pencher sur leur héritage, Mauricio Pochettino et Jürgen Klopp auront peut-être une part significative dans la réussite d'une équipe qui n'est pas la leur. Depuis leur arrivée en Angleterre, ils ont en effet développé de manière significative une grande partie de l'équipe nationale actuelle. «Là-dessus, leur impact ne se mesure pas forcément au niveau du jeu, mais au niveau de l'expérience offerte aux jeunes joueurs locaux, détaille Sylvain Distin. Dans ce genre de clubs, il est d'ordinaire très difficile de s'imposer.» «L'équipe d'Angleterre est bien meilleure qu'il y a quelques années, notamment parce que les joueurs ont bénéficié d'une meilleure éducation tactique», résume Michael Cox, quand Raphael Honigstein utilise un exemple concret : «Trent Alexander-Arnold possède un incroyable talent, mais peut-être qu'avec José Mourinho, Maurizio Sarri ou un autre, il n'aurait pas progressé aussi rapidement.»
À l'image de Trent Alexander-Arnold ou Dele Alli, Jürgen Klopp et Mauricio Pochettino développent le futur de l'équipe nationale anglaise. (A.Reau/L'Equipe)
À l'image de Trent Alexander-Arnold ou Dele Alli, Jürgen Klopp et Mauricio Pochettino développent le futur de l'équipe nationale anglaise. (A.Reau/L'Equipe)

Un travail de fourmi qui profite aussi à d'autres

Obsédés par le fait de tout contrôler au sein de leur club, Jürgen Klopp et Mauricio Pochettino accomplissent donc un travail de fourmi qui profite autant à Liverpool et Tottenham qu'à d'autres. Et le sélectionneur Gareth Southgate ne disait pas le contraire il y a quelques mois : «Le plus grand changement a été physique. Depuis que Mauricio Pochettino est arrivé, sa façon de travailler la condition physique a fait progresser Tottenham. Et c'était déjà pareil à Southampton. C'est ce qui leur permet de jouer le jeu qu'ils souhaitent, à base de pressing.» Et les Luke Shaw, Adam Lallana, Harry Kane, Dele Alli, Harry Winks, Danny Rose, Kyle Walker, Kieran Trippier ou Trent Alexander-Arnold (liste non-exhaustive), tous passés sous les ordres d'un des deux techniciens, ou des deux, forment ou ont formé l'ossature des Three Lions.
«Klopp a imposé un "style allemand"» (Michael Cox)
Il sera temps, d'ici quelques années, de débattre de l'influence réelle de ce duo sur le football anglais. Appartiendra-t-il au clan assez fermé des révolutionnaires venus de l'étranger ? «Wenger a eu une influence décisive, évidemment, mais Mourinho et Benitez ont transformé le Championnat en terme d'appréciation tactique, rappelle Michael Cox. Klopp a aussi eu un certain impact, il a imposé un "style allemand" qui a permis à certains coaches germanophones d'avoir des opportunités en Premier League ou en Championship. Il a été une inspiration, comme Mourinho en son temps pour les techniciens portugais.» «Ils ont renforcé le statut des managers étrangers en Premier League, conclut Raphael Honigstein. Désormais les clubs se disent : "Si on peut acheter les meilleurs joueurs, pourquoi pas les meilleurs entraîneurs ?"»
Cédric Chapuis
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cm13 1 juin à 14:56

Bravo au deux entraîneurs merci pour le spectacle on en manqué!!!!!!

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