23.10.2019, Amsterdam Arena, Amsterdam, NED, UEFA CL, Ajax Amsterdam vs FC Chelsea, Gruppe H, im Bild Coach Erik ten Hag of Ajax // Coach Erik ten Hag of Ajax during the UEFA Champions League group H match between Ajax Amsterdam and FC Chelsea at the Amsterdam Arena in Amsterdam, Netherlands on 2019/10/23. EXPA Pictures © 2019, PhotoCredit: EXPA/ Focus Images/ Sjoerd Tullenaar  *****ATTENTION - for AUT, GER, FRA, ITA, SUI, POL, CRO, SLO only***** *** Local Caption *** (Sjoerd Tullenaar/FOCUS/EXPA/PR/PRESSE SPORTS)
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«Il me rendait fou», «Il avance en même temps que le jeu» : l'entraîneur de l'Ajax Amsterdam Erik ten Hag raconté par ceux qui l'ont côtoyé

Propulsé en pleine lumière grâce à un parcours sublime en Ligue des champions la saison passée, l'entraîneur de l'Ajax Amsterdam Erik ten Hag attire désormais l'oeil des plus grands clubs européens. Le technicien de 49 ans s'est construit pas à pas, souvent dans l'ombre mais sans jamais se cacher.

Automne 2012. Ce matin-là, Sjoerd Overgoor a la banane en se rendant à l'entraînement, au lendemain d'une confortable victoire avec son équipe des Go Ahead Eagles, en deuxième division néerlandaise. «On avait gagné 3-0, on était tous heureux, on rigolait dans le vestiaire, jusqu'au moment où l'entraîneur m'a convoqué dans son bureau. J'en suis ressorti en ayant l'impression d'avoir perdu 5-0 !» Cet entraîneur, c'est Erik ten Hag, qui lance cette saison-là sa carrière aux commandes d'une équipe première. Avec, à la clé, une montée en Eredivisie après laquelle le club basé à Deventer courait depuis dix-sept ans. Preuve que son management parfois poussé à l'extrême porte ses fruits. «J'ai eu beaucoup d'entraîneurs dans ma carrière, mais aucun comme lui, poursuit Overgoor. Il est spécial. Quand j'enchaînais quelques bons matches et que je m'en contentais, il me poussait à aller chercher plus loin. Parfois, ça me rendait fou, mais j'ai compris qu'il faisait ça pour me maintenir sous pression. À l'inverse, le lendemain d'une défaite, il utilisait des vidéos pour me montrer que j'avais quand même fait de bonnes choses. Il faisait tout pour qu'on garde le même niveau d'implication, le même état d'esprit semaine après semaine.»
 
Révélé aux yeux de l'Europe la saison dernière, par le biais d'un parcours magnifique jusqu'en demi-finales de la Ligue des champions à la tête de l'Ajax Amsterdam, Erik ten Hag a connu une ascension plutôt rapide, mais ne sort pas de nulle part pour autant. Son exigence quotidienne l'accompagne même depuis son plus jeune âge. Adolescent, il agaçait ses entraîneurs à force de leur poser des questions technico-tactiques. Jeune adulte, la première chose qu'il sortait de sa valise lorsqu'il partait en vacances entre amis était un tapis de gym, pour faire ses exercices d'abdominaux. Avec lui, rien ne doit être laissé au hasard. Jamais. Le technicien de 49 ans n'a pas le souci, mais l'obsession du détail. «Lorsqu'on faisait un exercice de passes, il était tellement attentif à la moindre petite erreur, se remémore Tobias Schweinsteiger, qui a passé deux ans sous la direction de Ten Hag avec la réserve du Bayern Munich (2013-2015). Si ta première touche ou l'orientation de ton corps n'était pas parfaite, si ta passe faisait un rebond, il t'arrêtait tout de suite. C'était incroyable. Dans un sens, il était fou, mais si vous n'êtes pas attaché à ces détails, vous faites des passes pour faire des passes, et ça ne sert pas à grand-chose
«Au départ il était un peu effrayant, parfois très dur» (Sjoerd Overgoor, ex-Go Ahead Eagles)
Idem dans le domaine de la préparation physique. Lorsqu'il demande à ses joueurs de parcourir une distance donnée en deux minutes, il leur fait recommencer si la tâche a été effectuée avec dix secondes d'avance ou de retard. En mars dernier, dans l'avion du retour de Madrid, où son Ajax a été phénoménal pour éliminer le Real (4-1), Ten Hag a les yeux rivés sur... un match du Fortuna Sittard, son futur adversaire en Championnat. «La satisfaction mène à la paresse», aime-t-il répéter, se définissant lui-même comme un «obstiné». «Rien n'est suffisant pour lui, abonde Karim El Ahmadi, formé au FC Twente lorsqu'Erik ten Hag en était le directeur de la formation puis l'entraîneur adjoint. Il pousse toujours ses joueurs à donner plus, tous les jours. Je lui voyais un grand potentiel parce qu'il a cet appétit quotidien pour le travail et la progression de ses joueurs. Ça fait la différence entre un entraîneur lambda et un entraîneur de top niveau.»

Car son exigence de tous les instants s'accompagne d'une chaleur humaine très appréciée par ses joueurs. Même si elle n'est pas toujours décelable au premier abord. «Au départ il était un peu effrayant, parfois très dur, sourit Sjoerd Overgoor. Mais au fil du temps, dès qu'un joueur avait un problème, il savait qu'il pouvait aller lui en parler et que le coach ferait tout pour le régler. Il a un très bon relationnel avec ses joueurs.» «Quand tu fais une erreur, il ne se contente pas de t'engueuler, il t'explique comment la corriger, a apprécié le latéral gauche français Louis Nganioni, passé par le FC Utrecht en 2015-16. C'est quelqu'un de très ouvert, qui donne beaucoup de conseils. Si tu n'es pas content de ne pas jouer, tu peux toujours aller le voir et il va t'expliquer ce que tu dois améliorer pour te faire une place. Certains coaches ne te disent pas les choses clairement, lui n'hésite jamais, il est franc et ça fait du bien !»

Obsédé par le contrôle comme Marcelo Bielsa

Trouver le bon équilibre entre autoritarisme et proximité a longtemps été un challenge pour Erik ten Hag, qui obligeait ses jeunes joueurs à Twente à porter uniquement des chaussures noires. Plus tard, à la tête des Go Ahead Eagles, il était capable de forcer ses ouailles à rester déjeuner puis se reposer au centre d'entraînement. Pour l'exubérance et la liberté individuelle, on repassera. Un contraste saisissant avec le style imprimé par ses équipes sur le terrain. À vrai dire, Ten Hag est un obsédé du contrôle à tous les niveaux. «Dès qu'Erik est arrivé, il m'a demandé un tas de trucs, confirmait Edwin Mulder, ancien président des Go Ahead Eagles, dans L'Équipe en mai dernier. Acheter 30 lits pour que les joueurs puissent faire une sieste, faire une fenêtre dans son bureau pour avoir une vue sur le bâtiment des joueurs, etc. Les trois premiers mois, il a rendu tout le monde fou. Mais quand on a vu que les résultats étaient là, on l'a suivi. À la fin, tous les gens qui bossaient avec lui seraient allés à la guerre pour lui.» Le schéma s'est reproduit en 2015 à Utrecht, où Ten Hag a ordonné à son arrivée une réfection totale du centre d'entraînement, des bureaux aux terrains, en plus d'imposer une toute nouvelle méthode d'entraînement, de nutrition. Du Marcelo Bielsa dans l'esprit.
«Pour avoir du succès, il ne faut penser qu'à son club, qu'à son travail, et il en était conscient» (Fred Rutten, son mentor)
Si son caractère ultra-exigeant a pu surprendre et provoquer une certaine défiance par moments, c'est sans doute car Erik ten Hag n'a jamais été une tête d'affiche du football néerlandais. Sa modeste carrière de milieu de terrain puis défenseur aux Pays-Bas, s'est achevée en 2002 au FC Twente, où il a immédiatement pris en main la formation. Mais Ten Hag «avait déjà en tête ce à quoi son futur ressemblerait», affirme Fred Rutten. C'est ce dernier qui lui a offert son premier poste d'adjoint en 2006, en arrivant à Twente. Et l'ascension de son ancien poulain ne le surprend donc pas : «Pour avoir du succès dans ce métier, il ne faut penser qu'à son club, qu'à son travail, et il en était conscient dès le départ. Il travaille jour et nuit ! Il y met énormément d'énergie... Avec lui à mes côtés, c'était facile. J'avais le sentiment que ce n'était pas un problème si je n'étais pas là. On a accroché dès le début.» À tel point que Leon Ten Voorde, ami proche de Ten Hag, estimait en mai dernier dans L'Équipe que «sa principale inspiration dans le métier a été Fred Rutten. C'est lui qui lui a enseigné les ficelles du job
 
«Je ne sais pas si c'est le cas, répond modestement l'intéressé. Erik est Erik, nous avons des personnalités différentes et aussi, c'est vrai, beaucoup de points communs, notamment notre philosophie de jeu.» «Ce sont deux techniciens très similaires, confirme El Ahmadi. Avec eux, il faut tout le temps être prêt ! Ils ne laissent jamais les joueurs s'endormir et ils ont la même vision du football.» Celle d'un jeu basé sur la possession, avec des prises de risques assumées et une agressivité immédiate à la perte du ballon. «Les grands principes venaient de Fred Rutten, mais Erik ten Hag poussait vraiment l'équipe à récupérer le ballon dès la perte, détaille Blaise Nkufo, ancien attaquant du FC Twente. C'était novateur à l'époque, même si j'avais connu ça à Mayence avec Jürgen Klopp. Cette idée de ''Gegenpressing'', Erik en parlait aussi, et ça nous a aidé à concurrencer de grandes équipes aux Pays-Bas.» Au total, le duo officiera cinq saisons (de 2006 à 2008 au FC Twente, puis entre 2009 et 2012 au PSV Eindhoven), nouant une complicité sans faille. «Au PSV, il était quasiment entraîneur principal, je n'avais pas l'impression qu'il était mon adjoint, assure Rutten. Je prenais les décisions finales, mais on pouvait passer des heures, voire des jours entiers à débattre d'un souci dans l'équipe. On se parlait franchement, toujours avec respect. Par exemple, on discutait beaucoup de la façon de gérer un joueur très doué, mais avec un comportement difficile.» À l'époque, un certain Memphis Depay bénéficie notamment de l'attention quotidienne d'Erik ten Hag, avant que ce dernier soit donc nommé aux Go Ahead Eagles sur les conseils de Marc Overmars, alors actionnaire du club.

Disciple de Pep Guardiola, mais pas seulement

Une promotion en D1 plus tard, le tacticien en herbe prend beaucoup de monde à contre-pied en rejoignant le Bayern Munich pour y entraîner l'équipe B. Une opportunité facilitée par ses relations avec le directeur sportif de l'époque, Matthias Sammer. «Je n'ai pas vraiment été surpris par son départ, assure cependant Sjoerd Overgoor. Je savais qu'il était trop bon pour nous.» En Bavière, Erik ten Hag passe deux ans à travailler dans l'ombre de celui qu'il définira quelques années plus tard comme «un innovateur, une inspiration» : Pep Guardiola. «Cette période m'a énormément apporté, expliquait-il il y a quelques mois dans le quotidien allemand Bild. Lorsque j'ai quitté l'Eredivisie pour aller entraîner en Regionalliga (D4), beaucoup de gens aux Pays-Bas étaient sceptiques. Je n'ai jamais regretté ma décision. Travailler dans un aussi grand club, avec des personnalités aussi fortes que Guardiola ou Sammer, c'était comme gagner au loto.» Loin des regards et des attentes, Ten Hag parfait son apprentissage, nourrit ses ambitions, et cultive ses similitudes avec son aîné. «Il était proche de Pep Guardiola, avec qui il échangeait régulièrement, confirme Tobias Schweinsteiger. Clairement, leur philosophie est la même, on jouait dans un système similaire à l'équipe première, et certains exercices à l'entraînement étaient identiques, aussi.» Tout en rappelant qu'on «ne peut pas copier un autre entraîneur», Fred Rutten ne nie pas la filiation : «Guardiola a eu une grande influence sur Erik, c'est évident. Mais ça ne l'empêchait pas de faire ses propres choix, de se forger sa propre expérience
«Il a fait de moi un meilleur joueur alors que j'avais 31 ans» (Tobias Schweinsteiger, ex-Bayern B)
Et de marquer, à sa manière, ses joueurs. «C'est le coach qui m'a le plus appris à l'entraînement, résume Tobias Schweinsteiger. Il a fait de moi un meilleur joueur alors que j'avais déjà 31 ans. Il m'a donné un autre regard sur le jeu. Ces dernières années, beaucoup d'équipes ont utilisé le ''Gegenpressing'', donc Erik construisait ses séances pour travailler la façon de le contourner. Il s'est adapté aux changements tactiques dans le football moderne pour construire au mieux, sortir de cette zone de pression en passant par les côtés.... Il avance en même temps que le jeu.» L'actuel entraîneur adjoint de Hambourg a d'ailleurs suivi avec attention la suite du parcours de son ancien coach, rentré casser certains codes dans son pays natal, avec le FC Utrecht (2015-décembre 2017) puis l'Ajax : «Aux Pays-Bas, tout le monde jouait en 4-3-3, et lui a changé le style d'Utrecht pour évoluer dans un schéma différent, en 3-5-2 ou en 4-4-2 losange. Quand tout le monde joue dans le même système, chacun en connaît les avantages et les inconvénients. Lui a mis en place ce nouveau schéma, c'était un risque, mais quasiment aucun adversaire ne savait comment l'appréhender

Innovation tactique et caractère obstiné

Présenté par le magazine Voetbal International comme «l'entraîneur le moins conventionnel d'Eredivisie» lors de sa nomination à la tête de l'Ajax, le manager tranche effectivement avec le dogmatisme local. «Il a toujours un plan B», lance Sjoerd Overgoor, en écho à l'un des mantra de son ancien mentor : «Ce sont les qualités des joueurs qui font le système, pas l'inverse.» Au-delà de son management ou de sa vision à 180 degrés, ses anciens joueurs sont unanimes : la principale force d'Erik ten Hag se trouve dans son sens tactique. «C'est sa plus grande force, lâche Karim El Ahmadi. Il a posé sa patte sur toutes ses équipes, dans la façon de jouer, de presser, de se positionner. Même avec des équipes plus modestes, ç'a été le cas, et ce n'est pas donné à tous les entraîneurs. Et lorsqu'il a été sous pression, comme lors de ses premiers mois à l'Ajax, il n'a pas changé sa façon de faire. Il est resté fidèle à ses idées.» L'intéressé n'a effectivement pas flanché malgré un début d'aventure compliqué à Amsterdam, en 2018. Où il a été question de changement de mentalité, au coeur d'une institution toujours convaincue qu'elle faisait tout mieux que tout le monde.
«À l'Ajax, tout le monde joue avec le coeur, et c'est grâce à Erik» (Fred Rutten)
«Il a subi des critiques, mais c'était compréhensible, tempère Fred Rutten. Changer certaines choses dans un club qui a eu tant de succès avec une certaine façon de faire dans le passé, ça crée forcément des tensions. Même si s'entêter à faire les choses d'une seule manière, rester dans un certain confort, ça ne fonctionne dans aucun sport ! Erik est un coach moderne, intelligent, qui veut utiliser le passé mais aussi le futur. Et ce qu'on voit actuellement avec l'Ajax, c'est très difficile à mettre en place. Il assemble tous ces joueurs, arrive à tous les faire évoluer à leur meilleur niveau, avec des positionnements et des mouvements très spécifiques... Tout le monde joue avec le coeur, et c'est aussi grâce à Erik.» Sans CV imposant, ni d'ADN Ajax, Erik ten Hag a dû affronter des vents contraires qui paraissent aujourd'hui très lointains.

Pourtant, il y a à peine plus d'un an, il était encore dépeint comme un ''paysan'', lui le natif de Haaksbergen, à l'est du pays, qui préférait masquer sa personnalité affirmée derrière un air austère. «À Amsterdam, ils ont besoin de ressentir du charisme, un discours populaire, et Erik ten Hag est un peu fermé lors des interviews. Il ne renvoie pas toujours l'image de quelqu'un de joyeux», décrypte Sjoerd Overgoor. Karim El Ahmadi enchaîne : «Quand on le voit s'exprimer, on peut croire qu'il est trop sérieux, mais il sait parfois rigoler !» Au niveau de l'image aussi, le temps est son meilleur allié. «Aujourd'hui, quand je le vois à la télé, je sens qu'il a pris de l'expérience, il dégage quelque chose qu'il n'avait pas avant, observe Louis Nganioni. Avec nous à Utrecht, on sentait que c'était la première fois qu'il entraînait à ce niveau. Il stressait beaucoup, alors que maintenant on sent chez lui une vraie sérénité.» Comme quand il coupe court lui-même, ce lundi, aux bruits le renvoyant au Bayern depuis le renvoi de Niko Kovac. Il vaut mieux qu'il s'y habitue. Désormais, de Munich à Barcelone en passant par Manchester, le nom d'Erik ten Hag s'inscrit en gros caractères.
Cédric Chapuis
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mr-mr-59 5 nov. à 15:39

J'ai lu cet article du début à la fin avec beaucoup d’intérêt, je ne me suis pas ennuyé une seule seconde! Article très très intéressant ! Bravo et merci!

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