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Disparition

Jacques Ferran, un si BO modèle

Le plus prestigieux trophée individuel du football a vu le jour en 1956 grâce à l'imagination et à la créativité de quelques journalistes de France Football. Jacques Ferran, décédé ce jeudi, était le dernier témoin de cette époque. En 2013, il livrait ses souvenirs dans FF.

Il faut bien considérer ce qu'est le Ballon d'Or aujourd'hui avant d'esquisser sa naissance il y a cinquante-six ans. Le grand barnum du football international réuni à Zurich, les roulements de tambour avant la révélation en Mondovision, les centaines de journalistes, joueurs, sélectionneurs consultés attendant de connaître un verdict qu'ils ont contribué à rendre, les images du lauréat qui feront le tour de la planète... Jacques Ferran ne réalise toujours pas complètement. «Qui aurait pu supposer que ce Ballon d'Or allait prendre cette importance démesurée ? Que des compétitions comme les Jeux Olympiques et la Coupe du monde aient pris cette ampleur avec la force des télévisions, ce n'est pas surprenant. Mais, pour un trophée, c'est incroyable ! S'il n'avait pas existé, il aurait fallu l'inventer. Ça tombe bien, c'est ce que nous avons fait !»
 
Alors âgé de quatre-vingt-douze ans, Jacques Ferran était le dernier témoin. Gabriel Hanot, Jacques de Ryswick, Jean-Philippe Réthacker, Max Urbini, tous ceux qui ont contribué avec lui à créer le Ballon d'Or n'étaient plus là. De qui est venue l'idée, alors ? Qui a, pour la première fois, évoqué une telle récompense et convaincu les autres de foncer ? «Je suis incapable de le dire, avoue Ferran. Autant on peut affirmer que la création de la Coupe d'Europe vient de Gabriel Hanot, autant, pour le Ballon d'Or, ça restera un mystère. Et peu importe, d'ailleurs. C'est né d'une conversation comme il y en avait toujours dans la rédaction. C'est une œuvre collective, la création de France Football
«On s'est dit pourquoi ne pas créer un trophée pour le meilleur footballeur du continent. Et on l'a fait sans se soucier des problèmes légaux, sans rien déposer. Il n'y avait pas de règlement. On a fait ça entre nous.»
Car c'est bien le magazine que vous avez entre les mains qui est à l'origine du "monstre", comme L'Équipe avait été quelques mois auparavant à l'origine de la Coupe d'Europe. «C'était la même rédaction qui travaillait pour le quotidien et l'hebdomadaire, les mêmes qui passaient leur temps à débattre, à réfléchir, à imaginer. Nous fourmillions d'idées, et Jacques Goddet, le patron de L'Équipe, nous encourageait.» Ils fonçaient sur un terrain alors en friche, où tout était à inventer. 1955, création de la Coupe d'Europe des clubs champions. 1956, création du Ballon d'Or. Suivront le Soulier d'or récompensant le meilleur buteur européen, l'Étoile d'Or FF, puis les Numéros 1... «On avançait à toute allure. L'article de Gabriel Hanot sur la Coupe d'Europe date de décembre 1954 et la compétition a démarré en septembre 1955. Un an après, parce que cette épreuve nous avait rapprochés du football européen, on s'est dit pourquoi ne pas créer un trophée pour le meilleur footballeur du continent. Et on l'a fait sans se soucier des problèmes légaux, sans rien déposer. Il n'y avait pas de règlement. On a fait ça entre nous

Les journaux européens dans la boucle

Dans le numéro de France Football du 18 décembre 1956, qui consacre Stanley Matthews comme premier lauréat, un préambule légitime cette nouvelle récompense et confirme la filiation entre les deux créations. «Si nous avions demandé, voici quelques années, aux journalistes européens de désigner le meilleur footballeur du continent, beaucoup d'entre eux auraient manqué d'éléments de réponse et cette consultation en aurait souffert. Mais la Coupe d'Europe, avec les matches aller et retour, la multiplication des matches internationaux (sélections et clubs) et aussi, il faut bien le dire, la place de plus en plus importante consacrée aux événements internationaux dans les journaux comme L'Équipe et France Football, qui sont lus dans toute l'Europe, ont familiarisé nos confrères de Londres, Milan, Belgrade ou Stockholm avec les joueurs du Vieux Continent
 
Composer le jury de journalistes européens s'impose aussitôt. «Nous avons tout de suite été d'accord pour estimer que les hommes les mieux placés pour discerner les meilleurs étaient ceux qui voyaient les matches régulièrement, donc les journalistes. C'était à la fois un hommage rendu à nos confrères et un hommage au rôle joué par les journaux européens dans la création de la Coupe d'Europe. Nous avons formé une sorte d'internationale des médias du football. Comme la Coupe d'Europe avait aussi de son côté fait avancer la cause continentale. Imaginez la rencontre entre le Real Madrid et le Partizan de Belgrade alors que les deux pays s'ignoraient sur la scène diplomatique. Ç'a été la victoire immédiate du sport sur les difficultés de la vie, de la politique, des peuples. La force de cette unité a annihilé tous les obstacles. Et puis, nous avions confiance dans l'objectivité des journalistes. Ils engageaient leur responsabilité et en avaient conscience, quand les footballeurs et les entraîneurs sont liés à leurs coéquipiers, à leurs joueurs. Durant toutes ces années, jamais on n'a discuté la légitimité du Ballon d'Or, jamais on n'a remis en cause le choix d'un lauréat

Jacques Ferran s'est éteint

Matthews pour l'ensemble de son oeuvre

Cela n'empêche pas, pour cette première de 1956, de prendre la température auprès de quelques techniciens, Albert Batteux, Jacques Spagnoli, le sélectionneur suisse, le Tchécoslovaque Rieger et quelques autres qui accordent leur préférence à Kopa et Di Stefano, éblouissants durant la saison. Mais ce sont les seize journalistes, les seize jurés FF d'Allemagne de l'Ouest, d'Angleterre, d'Autriche, de Belgique, d'Écosse, d'Espagne, de Hongrie, d'Italie, du Portugal, de Suède, de Suisse, de Tchécoslovaquie, de Turquie, de Yougoslavie, des Pays-Bas et, donc, de France, par la voix de Gabriel Hanot, qui dressent leur liste de cinq et donnent la victoire finale à Stanley Matthews, l'ailier droit de Blackpool, devant Di Stefano, Kopa, Puskas et Yachine.
 
Les votes ont été envoyés par courrier ou pris par les sténos au téléphone. «Il faut imaginer ce qu'était FF et la rédaction foot de L'Équipe. On disposait de trois ou quatre petits bureaux dans le couloir séparant les deux faces du bâtiment du Faubourg-Montmartre.» Pour une première, on la joue modeste. La une de France Football du 18 décembre est consacrée à René Ferrier, promesse de Saint-Étienne. Et en bas, dans un coin à droite : «Une exclusivité France Football. Les journalistes des principaux pays d'Europe ont désigné Stanley Matthews footballeur européen de l'année.» À l'intérieur, trois pages : la première brossant un portrait du lauréat signé Gabriel Hanot et intitulé «Le Charlie Chaplin du football», les autres détaillant les votes du jury. Jacques Ferran en convient : «C'est vrai que le choix de Stanley Matthews consacrait davantage une carrière (NDLR : il avait alors 41 ans) qu'il ne récompensait la saison du joueur, comme c'est entré ensuite dans l'usage. Mais c'était une première et il aurait été dommage que la carrière de cet immense footballeur se termine dans l'anonymat. Ç'a été une chance pour nous et aussi pour lui. Matthews était un magicien du dribble. Les mois précédant le vote, plusieurs matches avaient été organisés entre la sélection britannique et une sélection continentale. Et on avait du mal à trouver un défenseur acceptant le poste tant il savait qu'il allait être ridiculisé par son adversaire

Un duplex Paris-Mancheste

Début 1957, la BBC ouvre son studio de Manchester à Stanley Matthews. À Paris, depuis le Moulin de la Galette, Gabriel Hanot présente le trophée aux caméras de la RTF, un ballon doré commandé auprès du joaillier Mellerio dits Meller, installé rue de la Paix. Prouesse technique, Hanot et Matthews échangent hommages et remerciements par la magie d'un duplex. «Ce qui est extraordinaire, c'est que, d'entrée, tout est en place, souligne Jacques Ferran. Dès cette première ­édition, tout est inventé, ensuite on peaufinera. Le vote du jury, le trophée, la télévision, puis la remise du Ballon d'Or au lauréat, à Blackpool, où Gabriel Hanot se rendra, avec un photographe, pour passer quelques jours avec Stanley Matthews, qui lui ouvrira les portes de sa maison et de son club.» Le reportage sera publié en quatre volets à partir de la fin janvier : «Le solitaire optimiste», «Le sportif», «L'homme d'intérieur» et «L'homme social», toutes les facettes d'un homme réservé, d'un sportif extraordinaire. L'année suivante, en décembre 1957, c'est Alfredo Di Stefano qui ­succédera à l'Anglais. Et cette fois l'annonce occupera toute la une de France Football.
 
Le temps a passé, le rituel s'est installé chaque fin d'année, les plus grands footballeurs ont été récompensés. Avec quelques absents au palmarès, quelques injustices, la faute à la concurrence (Puskas), au règlement (Pelé ou Maradona). Le Ballon d'Or a évolué, s'est mondialisé et s'est associé à la FIFA, ouvrant les votes aux sélectionneurs et aux capitaines des équipes nationales. Des changements que Jacques Ferran n'approuve pas car ils diluent les voix des journalistes, un crève-cœur pour celui qui n'a jamais regretté d'avoir poussé la porte du bureau de Jacques Goddet un jour de juin 1948, «alors qu'on me disait que je me fourvoyais, moi qui avais mon agrégation de lettres». Déçu aussi, lui qui reçoit la visite de journalistes japonais ou britanniques, que «la France s'intéresse peu à son patrimoine sportif, même si ce domaine commence à intéresser le milieu universitaire et les historiens du sport». Mais fier, tout de même, «de voir que des conversations passionnées dans un petit bureau du Faubourg-Montmartre aient donné naissance à ce qui passionne aujourd'hui la terre entière».
 
Patrick Sowden
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Kartmann 8 févr. à 10:05

Il a raison au sujet de la période FF-FIFA pour le BO. Cela a beaucoup décrédibilisé le trophée. On a l’impression qu’on le remettait aux joueurs les plus bankables...

Torugo 8 févr. à 8:46

C'est un peu de l'âme de FF qui s'en est allée. Je crois qu'il faut bien insister sur l'apport de Jacques Ferran au football français. A une époque, les années 1950-1960 où les présidents de la Fédération et/ou du Groupement (future LFP) n'avaient aucune vision stratégique, c'est lui qui a amené et porté les idées sur le développement du foot pro ! Sa contribution dans la reconstruction de l'Equipe de France entre 1961 et 1975 est également immense.

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