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minano (javier) (E.Garnier/L'Equipe)
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Javier Miñano : «Messi a un niveau de maturité qui lui permet l'équilibre parfait»

Préparateur physique du Real Madrid de Zidane et Ronaldo, de l'Espagne championne du monde et double championne d'Europe et désormais de Valence, Javier Miñano livre son expérience sur l'accompagnement des dribbleurs. Un entretien au coeur de notre dossier spécial dribbleurs.

Y a-t-il un point commun physique entre les joueurs exceptionnellement doués ?
De mon expérience au très haut niveau, chercher des similitudes entre des joueurs comme Ronaldo (Fenomeno), Zidane, Raul ou Xavi, c'est relativement difficile. Car les caractéristiques du dribble que chacun a sont assez différentes. Il y a cependant ce truc spécial, pour n'importe lequel d'entre eux. Pour y arriver, ça part déjà de leur formation, car ils ont tous été dans des académies de haut niveau, et leur rendement à différentes étapes de leur progression. Cela se crée aussi avec l'idée globale du responsable de la formation.

Par exemple ?
Je me souviens que Vicente Del Bosque essayait de capter le talent dans cette chose spéciale. C'est ce qu'il voulait chez les joueurs. Souvent, c'était le dribble, souvent, la vitesse, souvent, la compréhension du jeu, souvent, le travail collectif, souvent, le jeu aérien... Quelque chose de distinct pour capter le talent. Et c'est important de stimuler le joueur sur toutes les étapes de la formation. C'est un compromis entre le talent, la génétique et l'apprentissage. Dans ce processus, le travail de l'entraîneur est importantissime. Et ce n'est pas facile d'améliorer le talent individuel sur une action précise. Exemple : un joueur avec ballon face à trois défenseurs. La logique dans cette situation, c'est la passe. Mais dans ce cas-là, le joueur ne va jamais tenter le dribble. Et c'est normal, ils sont trois devant lui ! Mais Messi, Iniesta, Xavi, Ronaldo, Zidane... Eux, ils le peuvent ! Donc c'est un équilibre entre le choix imposé par le jeu et maximiser les caractéristiques de ton joueur.
«Ronaldo, pour être au top, cela passait par un équilibre émotionnel»
Avec des joueurs à leur plus haut niveau, comment on organise l'accompagnement plus que le développement ?
C'est très intéressant. Par exemple, je vais prendre celui de Zidane, Ronaldo, Raul... On dessinait une aide pour leur permettre de se maintenir au très très haut niveau. Au niveau de la préparation physique, elle est spécifique pour chacun d'entre eux. Dans le cas de Zidane, pour être au top, avoir une confiance maximale en son dribble et sortir des périodes de doute, cela est passé par un reconditionnement physique très très exigeant. Jusqu'à ce qu'il se sente à l'aise et qu'il transpose cela lors des matches. Dans le cas de Ronaldo, c'est différent. Car c'est connaître son histoire, son passé avec les blessures, pour lui permettre de retrouver son niveau. Pour lui, cela passait par un équilibre émotionnel. C'était physiquement mais aussi émotionnellement. Pour Raul, qui est le joueur le plus compétitif que je n'ai jamais eu, il avait des caractéristiques physiques normales, mais un tel niveau d'invetissement et d'exigence qui correspondait au niveau de compétition... C'est avec curiosité que l'on aide ces joueurs, car chaque joueur nécessite un accompagnement personnalisé.

Comprenez-vous que certains clubs demandent beaucoup de musculation aux joueurs ?
Je différencie le travail au niveau de la formation et le travail physique au très haut niveau. Pour ce dernier, tout le travail de force doit toujours être dirigé vers l'amélioration des caractéristiques du joueur. Pour quelqu'un comme Andrés Iniesta, par rapport à ses qualités, c'est un joueur qui ne nécessitait pas un niveau élevé de travail de force. Au contraire, il faut adapter cela aux qualités d'Iniesta. Et c'est quelque chose d'inhérent à la préparation physique de très haut niveau : tout doit être fait pour extraire le maximum de chaque joueur sur le terrain.
Javier Miñano explique le processus qui doit permettre au dribbleur de retrouver des sensations. Avec Neymar, par exemple. (Ale Cabral/AGIF/PRESSE SPORTS/PRESSE SPORTS)
Javier Miñano explique le processus qui doit permettre au dribbleur de retrouver des sensations. Avec Neymar, par exemple. (Ale Cabral/AGIF/PRESSE SPORTS/PRESSE SPORTS)
La méforme, qu'elle soit dûe à une blessure ou à un travail inadapté, nuit à l'agilité et à la fluidité. Par exemple, Neymar, même s'il garde un niveau élevé de créativité, perd en vélocité dès lors qu'il n'est pas au meilleur de sa forme.
Un joueur qui revient de blessure a toujours besoin d'un programme adapté au sein duquel le travail de force a une importance élevée. Car il faut lui permettre de retrouver des sensations non seulement physiques, mais aussi techniques et tactiques. Pour ça, le processus doit réunir des conditions optimales pour que le joueur, ensuite, arrive sur le terrain avec les moyens de s'exprimer. Donc le travail de force, de vitesse, d'agilité n'est pas forcément de progresser dans ces domaines-là, sinon de retrouver des habitudes. Ici, pour Neymar, réaliser à nouveau des mouvements similaires à ce qu'il fait sur le terrain. C'est une étude que doit réaliser chaque staff technique, l'entraîneur principal et le corps médical.

On parle de mémoire musculaire...
Oui, c'est ça. Créer un chemin de réadaptation aux mouvements qu'il fait et souhaite faire, ici le dribble par exemple, retrouver des sensations... Et c'est toujours plus simple de réadapter la force des muscles que l'équilibre du contrôle moteur, c'est à dire le cerveau.
«Il faut éduquer les joueurs, aussi, pour qu'il y ait une accoutumance à l'exigence physique et le moins de fatigue possible»
«Attention, pas trop de travail musculaire !» C'est quelque chose qu'il vous arrive de dire ?
Parfois, oui. Surtout, nous essayons que le joueur se retrouve dans les meilleurs conditions avant d'être sur le terrain. C'est l'objectif fondamental, être dans l'état optimal juste avant de jouer. On a besoin que les joueurs, les dribbleurs par exemple, ait une routine proche du rythme de compétition. Il faut éduquer les joueurs, aussi, pour qu'il y ait une accoutumance à l'exigence physique et le moins de fatigue possible. Mais aussi, je me suis retrouvé avec des joueurs qui ont toutes les capacités et qui ont besoin d'un travail physique très exigeant. Alors qu'en match, ils ne vont jamais retrouver ce niveau d'exigence par rapport à la force. Il faut accompagner vers quelque chose de plus efficace, de plus global.

Pour le dribbleur, il peut être bénéfique d'allier plaisir du dribble et travail physique dans la même méthode d'entraînement.
Bien sûr. On est convaincus que l'on doit être le plus proche possible de la situation de match, et que tout le processus d'entraînement doit s'orienter vers cette direction. Il doit être très spécifique à ce sport, le football, fait de dribbles, mais aussi personnalisé pour chaque profil. Il ne faut pas perdre de vue l'intérêt du joueur : améliorer son dribble ou les autres aspects de son jeu. L'entraînement est forcément orienté là-dessus.

Avez-vous des exemples de joueurs qui ont su trouver cet équilibre ? On peut penser à Lionel Messi, par exemple, ou Kylian Mbappé.
Ce sont des joueurs je n'ai pas accompagné, je n'ai d'idée précise de leur processus d'entraînement. Mais c'est évident que pour Messi, on peut dire aisément qu'il a atteint un niveau de maturité et d'expérience qui lui permet de trouver l'équilibre parfait entre l'entraînement et la compétition pour lui permettre de livrer sa meilleure version. Je crois que ce type de joueurs, avec tant d'expérience, ont acquis l'ensemble des informations nécessaires à l'équilibre.
 
À l'inverse, un joueur comme Adama Traoré, de Wolverhampton, présente un profil musculaire très développé.
On peut avoir la sensation que le football s'est converti en quelque chose de très physique. Mais je crois que ce qu'on doit chercher, et analyser, ce sont les nécessités du jeu. Et là-dedans, il existe des profils différents et des besoins propres à chacun. Mais hors de question de renoncer à des joueurs comme Andrés Iniesta non plus. C'est encore une question d'équilibre en fonction de ce que le jeu, le spectacle et le supporter imposent à ce sport si beau.
 
Le dribble, c'est aussi une bonne prise de décision. Ça se travaille en tant que préparateur physique ?
Si on reprend l'exemple d'Adama Traoré, par exemple, le développement physique va se situer sur de la vitesse, de la vélocité. Pour Xavi, c'est davantage le dribble pur, les petits espaces. La dose d'entraînement doit être ajustée pour le profil de l'un et de l'autre. Ils dribblent tous les deux, mais pas de la même façon. Donc la réponse doit être très spécifique et les exercices proposés doivent permettre, à terme, l'apparition de la possibilité de dribble. Il faut donc les confronter à des contextes différents où le dribble est une option. Et si on déclenche ces stimuli, on est dans la bonne direction pour améliorer le dribble en compétition. L'amélioration mentale se situe-là.»

Antoine Bourlon et Thymoté Pinon

Cet entretien est à retrouver dans le nouveau numéro de France Football, partie prenante d'un dossier spécial dribbleurs. Pour le lire, rendez-vous en kiosques ou en cliquant ici pour retrouver FF en version numérique.

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