(L'Equipe)
Les grands entretiens de FF

Jean-Pierre Papin, après son Ballon d'Or en 1991 : «J'ai souvent suivi le chemin inverse des autres»

En ces temps de confinement, FF vous propose de (re)découvrir plusieurs grands entretiens parus dans l'histoire de notre magazine. Retour en 1991, quand Jean-Pierre Papin a remporté le Ballon d'Or France Football.

C'était il y a pas loin de trente ans. En décembre 1991 pour être précis. Au sortir d'une année exceptionnelle, Jean-Pierre Papin devenait le troisième joueur français de l'histoire à remporter le Ballon d'Or France Football. Un moment à part, forcément, pour celui qui faisait le bonheur de l'OM et de l'équipe de France. Il avait alors reçu FF chez lui, à Aix-en-Provence, pour un long entretien tout en simplicité, mais riche en émotions.
«Tu as l'air d'être très heureux !
(Il rit en levant les yeux au ciel.) Tiens !

De tout ce qui t'est arrivé, depuis que tu es dans le football, c'est la récompense qui te fait le plus plaisir ?
(Sûr de lui.) Ah ! oui. Ah ! oui. Déjà, par définition, ceux qui reçoivent un trophée individuel sont rares. Et en plus, celui-là ! (il ferme les yeux et sourit.) C'est le plus beau, le plus symbolique, le plus ancien. Et quand tu vois le palmarès !

Tu y vois qui, d'abord ?
Cruyff. Cruyff et Platoche.

Leur succéder, c'est une consécration ?
(Il rit.) Pfff... Même pas, puisque je ne pensais jamais atteindre le Ballon d'Or. Je n'avais même jamais osé y rêver. Parfois, j'avais pensé au Soulier d'Or. Mais jamais, jamais au Ballon d'Or !
«On se sent plus fort, on se dit qu'on ne l'a pas eu par hasard. On tente des choses qu'on ne tente pas d'habitude.»
C'est encore mieux ?
(Il ferme les yeux et s'enfonce un peu dans le fauteuil.) Oui, c'est encore mieux. Ça prouve aussi peut-être que depuis quatre ou cinq ans j'ai fait d'énormes progrès. Et que les aventures européennes avec Marseille et l'équipe de France m'ont fait du bien.

Il peut influer sur tes performances ?
C'est sûr. Ça y fait. On se sent plus fort, on se dit qu'on ne l'a pas eu par hasard. On tente des choses qu'on ne tente pas d'habitude. Le triplé contre Rennes, quarante-huit heures après avoir appris la nouvelle, il est "doré".

C'est la première fois que le lauréat n'a pas remporté, auparavant, un titre international...
Quand tu te retournes sur ma carrière, tu t'aperçois que j'ai souvent suivi le chemin inverse des autres... (Rire.) j'ai joué une Coupe du monde avec les Bleus, sans jamais avoir disputé un match de Division I française auparavant, par exemple.

Matthäus avait dit, l'an dernier, après son Ballon d'Or : "C'est l'Italie qui m'a mûri." Toi, si tu y vas, tu seras Super-Ballon d'Or ?
Je ne sais pas si on peut être plus qu'un Ballon d'Or. Mais ce dont je suis sûr, c'est qu'après l'avoir eu il faut garder le cap, confirmer.

Etre le premier Ballon d'Or français à le conquérir au sein d'un club français, c'est une sacrée perf...
Oui, c'est vrai. C'est vrai. Mais ça fait quand même cinq ans que je pointe le nez. Je ne débarque pas de nulle part. Depuis huit saisons, je ne fais que marquer des buts, de plus en plus spectaculaires, qui frappent les esprits. Cette capacité à réussir l'impossible a dû beaucoup influencer les jurés.
Les noms de tes suivants au classement ne te surprennent pas ?
(Il jette un oeil à la liste.) Non, non. Les Yougos sont champions d'Europe et se sont qualifiés sans problème pour l'Euro : c'est normal qu'ils soient placés. Matthäus, c'est la preuve que les anciens sont toujours là. La seule surprise, pour moi, c'est que Lineker ne soit pas plus devant.

Hughes neuvième ?
Je m'attendais à mieux pour lui. Il gagne une Coupe européenne et la Supercoupe avec Manchester, il a fait fort avec le Pays de Galles...

Tu aurais voté pour qui, toi ?
Je ne sais pas... C'est vrai que je n'ai pas été mal non plus. (Sourire.) Mais là où je suis ébahi, c'est quand je vois l'écart avec les deuxièmes. (Rire.) Près de cent points... tu t'imagines !

Prochain objectif ? Un second Ballon d'Or ? Battre ton record de points ?
Les seuls records qu'on peut battre, quand on est attaquant, ce sont les records de buts. Ça, oui !

Quatre Ballons d'Or, ce serait également un record !
(Sourire.) A vingt-huit ans, ça va être dur ! (Rire.)

Reviens à 1986. Qui aurait dit que cinq ans plus tard, Papin serait Ballon d'Or ?
Quand je suis parti pour ma première sélection, Ceulemans m'a dit : "Tu as signé avec l'équipe de France. Tu y es pour dix ans." Moi, j'ai rigolé...

«Ma chance, c'est d'avoir pu aller à l'étranger»

Comment peut-on progresser autant que ça ?
Quand je suis arrivé de Belgique, mes qualités je les avais déjà. Je n'ai pas inscrit 21 buts là-bas à coups de chance... Ensuite, je suis tombé sur des entraîneurs qui m'ont fait travailler, et j'ai eu la volonté d'en faire beaucoup plus. Après chaque séance, une demi-heure de volées en rab, c'est pas mal...

Tu t'es imposé ce régime parce que tu avais conscience de tes lacunes ?
Je l'ai surtout fait parce que j'y prends du plaisir. Et parce que deux super gardiens m'ont aidé : Gaëtan Huard et, surtout, Alain Casanova. Accepter de se faire canarder comme ça aussi longtemps et en jouant le jeu...
 
C'était spontané de leur part ?
Tout à fait. Bien sûr, ils le font pour eux, ils parfont leur technique. Mais ils le font surtout pour moi. (Il serre le poing et martèle l'accoudoir.) Et Alain, chaque fois, chaque fois il est d'accord. Sans lui, rien ne serait possible, parce qu'il se donne à fond, et qu'il me pousse.
 
Comment les techniciens français ont-ils pu te laisser partir en Belgique sans détecter ta classe ? Beaucoup d'anecdotes circulent à ce sujet...
Elles sont vraies. Lens n'a pas voulu de moi et Guy Roux m'a vu un jour marquer trois buts avec l'INF sans flasher. Le Racing et l'AJA sont des clubs formateurs qui avaient certainement des gars plus forts que moi, à l'époque. Ma chance, c'est d'avoir pu aller à l'étranger.
 
Peu à peu, depuis ton retour, tu as tout bouleversé en France et les remiseurs ne sont plus à la mode, les gosses ne veulent plus le 10 de Platini ou Giresse dans le dos, ils ne portent que le 9...
(Il rigole, plié en deux.)...
 
Des dizaines, des centaines d'attaquants à travers le pays tentent de te ressembler, même de très loin...
C'est vrai. Même en Division I : Divert, Calderaro, d'autres encore. Il y avait des références dans tous les pays, sauf en France.
«Il y a eu dix minutes sur Bruges-Boavista : un Français marquait trois buts en Coupe d'Europe ! Et comme, le même jour, c'était la déroute des clubs français, ça a fait un tabac. Ce fut le tournant, le grand tournant de ma carrière.»
Le tournant, ce sont les trois buts contre Boavista en C3, dont ce tir canon de 30 mètres ?
Je me souviens que ce soir-là, je suis rentré chez moi vers 11 heures et demie, et j'ai mis TF1... ou A 2, je ne sais plus. Et il y a eu dix minutes sur Bruges-Boavista : un Français marquait trois buts en Coupe d'Europe ! Et comme, le même jour, c'était la déroute des clubs français, ça a fait un tabac. Ce fut le tournant, le grand tournant de ma carrière. Ce match-là, il a compté, je te le dis !

Il y a aussi, beaucoup plus tard, le triplé en finale de Coupe, contre Monaco. Il a été montré partout !
J'étais déjà connu... (Il se marre...) Arrête ! (Il perd son regard vers le plafond.) Arrête ! Cette finale ! Trois buts, la victoire 4-3, la bise au président : tout y était. Inoubliable.

Un second tournant ?
Un palier de plus. Oui, un palier de plus. (Il plisse les yeux.) Il en manquait un, qui est venu cette année : l'équipe de France. (Sourire.) Enfin !

A contrario, entre les deux, l'autre tournant "en négatif" : France-Canada 86, au Mexique ?
Rien que sur ce match, je peux finir meilleur buteur de la Coupe du monde, je peux en mettre cinq !

Tu n'en mets qu'un. C'était de ta faute, tu débarquais, jeunot, et tu t'y croyais déjà, non ?
Oui, c'est vrai. C'est arrivé beaucoup trop vite : tu as vingt-deux ans, tu es à la Coupe du monde, dans une équipe d'enfer. Alors que je n'avais rien prouvé, seulement sur un hat-trick en Coupe UEFA. Je ne savais rien des Français, rien !
Là, tu prends conscience qu'il faut te mettre à bosser dur ?
Non, plus tard, à Marseille, la première saison, quand je loupais tout ce que je voulais. Ça sifflait, ça discutait : je courais à la catastrophe. Heureusement, Gérard Banide m'a pris à part et a commencé à me faire faire des volées, des volées, des volées. C'est revenu. Et l'année d'après, au stage de début de saison, Banide a dit : "Ça va être l'année de Jean-Pierre..." J'ai fini meilleur buteur !

Un an après, il était viré...
Oui, mais Banide est un mec super. Il met de l'ambiance, il connaît le ballon, ses séances sont très variées : on ne fait jamais deux fois la même chose.

Banide, c'est le seul nom d'entraîneur que tu veux citer ?
Non. Il y a eu André Mérelle, le premier, qui m'a botté les fesses parce que j'étais un peu feignant, à Vichy. Ensuite, Léon Desmenez, qui m'a pris par la peau du dos et m'a fait travailler comme il le fallait, en séquences spécifiques devant le but. Je sortais de l'INF, je pensais avoir tout vu, tout connu physiquement : j'arrive à Valenciennes et c'est encore plus dur ! D'ailleurs, au premier entraînement, il m'a viré. (Rires.)

Reste Platini...
(Son regard s'allume.) Ah ! Platini ! Un entraîneur... (Il se ravise.) D'abord un joueur, quel joueur ! C'est un joueur, un copain, mais seulement c'est le patron. Il sait mettre les limites entre l'amitié et le boulot.

Il a décomplexé le foot français ?
Absolument. Il lui a donné un style, comme il avait su le faire quand il était sur le terrain.

Tu as senti qu'il construisait son équipe autour de toi ?
Non, il l'a organisée pour Cantona et moi. Il a mis deux perles devant. Et après, il a disposé ses hommes en fonction du duo.
Jean-Pierre Papin avec sa femme, Florence, dans leur maison d'Aix-en-Provence en 1991. (A.Lecoq/L'Equipe)
Jean-Pierre Papin avec sa femme, Florence, dans leur maison d'Aix-en-Provence en 1991. (A.Lecoq/L'Equipe)

«Le rôle d'Alain Casanova est important»

Platini a renoncé à l'essence de ce qu'il fut pour faire un commando à votre service. Ça te flatte ?
Peut-être n'avait-il pas les moyens de procéder autrement ? Il n'avait pas de vrai numéro 10 sous la main.

Même s'il l'avait ? Il n'a pas poursuivi l'expérience Vercruysse...
Quand il a vu que ça ne marchait pas, il ne s'est pas entêté, il a orienté différemment son système.

Ça te met la pression ?
Je sais que j'ai des responsabilités qui sont importantes. (Il élève la voix.) Je sais ce que représente un buteur pour une équipe. (Plus doucement.) Quand Van Basten a été suspendu contre nous, Milan a été éliminé par l'OM. C'est exactement la même chanson.

Sur ta partition, il y a les buts en finesse désormais...
Ça, ça fait partie du boulot d'après entraînement.

Il n'y a pas que les volées...
Justement, c'est là que le rôle d'Alain Casanova est important : comme il s'implique, on est comme en match. Parfois, il sort vite, et je dois contrôler, la placer, la piquer...

On a parlé des gardiens qui t'ont aidé, des entraîneurs également. Et les partenaires du champ ?
J'ai pu côtoyer des gars d'un calibre supérieur au mien : Gigi, Sliskovic, Klaus, Chris, Fôrster... Y en a eu des tonnes... (Il sourit.)

Et Stojkovic ? Il te manque ?
Oui. On était bons copains et chaque fois qu'on a joué ensemble, pas souvent hélas ! (Soupir) ça a collé.

Vous ne pouvez pas vous rejoindre, l'an prochain ?
Si, pourquoi pas ? (Il rit.)

On va sortir du terrain, si tu le veux bien...
(Il coupe.) Eh ! on oublie quelqu'un !

Qui ?
Tapie !

J'allais y venir ! Pour moi, ce n'était pas le terrain... Mais, si tu veux, on y va tout de suite.
Oui, quand même !
Tu nous fais le point sur vos relations ?
Ça a toujours été mon copain et ça l'est encore. Y a eu des hauts et des bas comme entre copains. Mais c'est globalement toujours resté au beau fixe.

FF a été dur avec lui. Toi, tu dirais que nous avons été injustes ?
Baaah... ! Je pense que c'est un peu injuste quand même, parce qu'il a fait beaucoup pour le football. Il a donné à la France une super équipe, et je crois que... (Son visage s'éclaire). Il aime vraiment ça !

Il est mordu ?
(Sourire.) Oh ! oui. Complètement.

Quand il propose de l'argent pour maintenir l'OGC Nice en D1, quand il prête Rodriguez à Toulon et Boksic à Cannes, au moment où il se présente aux régionales en Provence-Côte d'Azur, tu n'y vois pas malice ?
Il prête les joueurs là où il peut les voir. Et, en les gardant dans le coin, c'est plus facile...

Ça l'arrange bien en même temps...
(Il dodeline de la tête.) Moi, personnellement, la politique... rien à cirer !
«Tapie ? Il y a des choses qui ne s'oublient pas : quand il est venu à Bruges pour mettre l'argent sur la table et devancer l'AS Monaco, quand il m'a donné le brassard de capitaine...»
OK ! Mais sa décision de vendre Stojkovic, ça t'a touché, ça. Tu en as parlé avec lui ?
Bien sûr que j'en ai parlé avec lui. Le problème, c'est que si mes idées vont dans le même sens que lui, ça va. Si elles vont à l'opposé, euh... (Il lève les yeux au plafond.)

Tu le regrettes ou bien, dans ces cas-là, tu t'inclines devant le patron ?
C'est d'abord le patron : c'est à lui de décider qui pense bien ou qui pense mal. Et il ne s'est jamais beaucoup trompé. Y a rien à redire.

S'il y avait à redire, en étant pro, tu pourrais le dire ? Est-ce qu'un président achète aussi les déclarations de ses joueurs ?
Non. Quand il y a eu l'affaire de la commission de discipline, en début d'année...

Tu veux parler de la suspension de Tapie par la CND ?
Oui. Personne ne nous a demandé quoi que ce soit. On est arrivé au stade, on s'est vu entre joueurs, et on a décidé unanimement de ne pas laisser passer ça.

Spontanément ?
C'est de la spontanéité totale. Y a rien derrière. Y a vraiment aucun "binz".

Tu es encore prêt à défendre Tapie ?
Il y a des choses qui ne s'oublient pas : quand il est venu à Bruges pour mettre l'argent sur la table et devancer l'AS Monaco, quand il m'a donné le brassard de capitaine... Dans ma tête, ça a fait "boum !". Ça a changé le cours de ma carrière. C'est Tapie, ça ! (Long silence.)

Tu as dis que tu ne voulais plus de problèmes avec la presse...
Que j'allais être "faux cul" ? Ah ! Ah ! Ah ! Quand je suis arrivé en équipe de France, en 1986, tous les journalistes venaient me voir. (Il est hilare.) J'étais content... En fait, tout le monde venait chercher la vérité....
Avec Bernard Tapie, en 1991. (BOUTROUX/L'Equipe)
Avec Bernard Tapie, en 1991. (BOUTROUX/L'Equipe)

«Le président, c'est le patron. On a des devoirs envers lui.»

Parce que tu la donnais, toi.
(Il opine.) Parce que je la donnais, effectivement. Quand j'ai vu les ennuis que ça me causait, j'ai commencé à évoluer. Et maintenant, depuis deux ou trois ans, avec ce qui s'est passé dans les coulisses du football, on s'aperçoit qu'on ne peut plus rien avancer sans que ce soit... (Il cherche le mot juste.) Interprété. Voilà.

Avec toi, on ne peut donc plus jouer au jeu de la vérité ?
Euh... Je ne répondrai pas. Autrement, je dirai toujours la vérité. Ça ne sert à rien de mentir. Mais, bien que je réagisse toujours de manière identique, je réfléchis plus avant de parler.

Stojkovic a dit un jour quelque chose comme ça : "En France, les pros sont les esclaves des présidents." Tu es d'accord ?
Pfff !... (Il prend un faux air maussade.) Le terme "esclavage" ne me paraît pas approprié. Le président, c'est le patron. On a des devoirs envers lui. On ne peut pas trop dévier.

Parmi ces devoirs, un devoir de réserve ?
Je pense, oui.

Tu ne t'intéresses pas à la politique, mais si, demain, Tapie te demande d'être sur ses affiches de campagne ?
(Péremptoire.) Il ne le fera pas !

Il le sait ?
Il sait.

«Dans ce métier, il n'y a pas de pitié»

On peut s'essayer au jeu de la vérité, malgré tout ? Pour quelques éclaircissements...
Si tu veux...

Bari : est-ce que vous n'avez pas commis une erreur tactique à Bari ? Il fallait faire jouer Pixie ?
Ce n'est pas une erreur tactique. On devait tenter un coup de bluff, c'est tout. On avait fait jouer Stojkovic contre Nice. On discute de la possibilité de lui faire disputer une partie de la finale et on dit : "D'accord !" On dit "d'accord !" mais à 0-0, à la mi-temps, tout le monde a dit : "Ça va venir ! Ça va venir !" Et pour finir, il a mis le feu pendant dix minutes, seulement. C'est là qu'on a regretté.

Les joueurs n'étaient donc plus partisans qu'il rentre ?
(Sec.) Nous, à la mi-temps, on ne pensait pas à qui devait entrer. On pensait seulement à gagner le match. Dans ces cas-là, ce n'est pas nous qui décidons, même s'il y a des trucs qui ont été dits avant. On sait à quoi on peut s'attendre, mais, sur le terrain, on n'y pense pas du tout.

On va retomber sur Tapie, mais voilà l'exemple de ce qu'on peut lui reprocher : "Ivic demande du repos à cause de la situation en Croatie." Tu sais bien que ce n'est pas vrai. Que c'est une mise à l'écart bien "enveloppée". Tu confirmes ?
(Grave.) Ce que je peux vous dire, d'abord, c'est qu'Ivic a eu des problèmes...

On s'en doute !
Il nous l'a dit lui-même : "J'ai beaucoup de soucis avec mes enfants qui sont coincés dans une cave, et je n'ai pas de nouvelles." A partir de là...

Ça a pu avoir une incidence sur son efficacité professionnelle ?
On le sentait très, très énervé. Une fois, il s'est mis à pleurer sur le terrain. Là, il ne pouvait rien cacher...

Alors, pourquoi le dessaisir de son boulot, le seul truc auquel il puisse s'accrocher ? C'est le business ?
(Désolé.) Il n'hésite pas, mais il n'y a pas qu'à Marseille. Dans ce métier, il n'y a pas de pitié, je dirai. Quand il y a quelque chose qui ne va pas, pfuit ! À l'écart ! Prends le cas d'Eric l'an dernier : ça ne marchait pas, il est mis sur la touche.

Pas de sentiment !
Pas de sentiment. Et avec personne.

Rumeur : vous n'auriez pas touché les primes de Coupe d'Europe la saison dernière. Vrai ?
(Il décroise les jambes. Court silence.) On n'a pas touché UNE prime.
Lors de la finale de C1 face à l'Etoile Rouge de Belgrade, à Bari. (A.Landrain/L'Equipe)
Lors de la finale de C1 face à l'Etoile Rouge de Belgrade, à Bari. (A.Landrain/L'Equipe)
«Eh, Cyprien qu'est-ce qu 'il a prouvé Cyprien ? Moi, j'ai joué contre Costacurta, Baresi, et d'autres.»
Une seule ?
Une seule.

Ça ne vous met pas en pétard contre Tapie ?
Non, parce que... on s'était fixé un challenge : on ne touchait rien contre Moscou si on battait Belgrade. Si on battait Belgrade, c'était le pactole. Je crois qu'on a tous tenté le coup de gagner la finale, et puis voilà. On a joué sans prime. On avait accepté. Comme on a accepté de jouer sans prime jusqu'à la finale de cette année, en début de saison. C'est de l'ambition. Si on avait été champions d'Europe, on aurait eu le paquet.

Les salaires sont virés en temps et en heures ?
Il n'y a aucun problème. Depuis six ans que je suis à Marseille, il n'y a jamais eu aucun retard. En tout cas, j'espère avoir expliqué le pourquoi des rumeurs.

L'affaire de la boîte de bière ? Un mot ?
Franchement, je n'ai rien à ajouter.

Et le fait que Cyprien dise : "j'espère que cette fois il va le jouer le match, on l'attend !"
(Il s'emporte.). Eh, Cyprien qu'est-ce qu 'il a prouvé Cyprien ? Moi, j'ai joué contre Costacurta, Baresi, et d'autres. Vous n'allez pas me dire que j'ai peur de quelqu'un ? Quand tu as joué Boli, c'est autre chose que Cyprien (rires). Je n'ai rien contre lui, mais s'il veut mettre le débat sur ce terrain-là !

Il y avait autre chose, en août 1989, quand tu es resté assis dans l'herbe du Vélodrome à pleurer de rage après un penalty et des occasions ratés contre Montpellier ?
(A mi-voix.) Il n'y avait pas que ça... (Un peu plus haut.) Il n'y avait pas que ça... Pfff ! C'est du passé...
A ce propos, tu n'as pas hésité à surprendre et à émouvoir, en t'ouvrant de tes problèmes conjugaux en direct chez Denisot...
Oui. C'est naturel. Tout mon entourage était au courant. Personne n'aurait compris que je cherche à éluder le sujet, que je n'admette pas les difficultés liées à mon divorce.

Qui sont tes amis ?
Christian le pharmacien, et mon pote dentiste. Point. Ceux qui sont là dans les bons comme dans les pires moments. Ceux-là, ils ne sont pas nombreux, évidemment.

Et dans le foot ?
Des copains, pas d'amis.

Waddle ? Tu sembles moins proche de lui...
Oui. Il avait besoin de moi quand il est arrivé. Il lui fallait un point d'ancrage et j'étais l'homme tout trouvé. Ça a été un plaisir de le mettre dans l'ambiance. J'ai vécu la même chose à Bruges et je savais que ce n'était vraiment pas évident. Maintenant, il fait partie des monuments de la ville. Et il habite à côté, c'est tout.

Tu regrettes ?
Non. On vit à 2 kilomètres l'un de l'autre, chacun dans son coin. Mais on s'appelle parfois, pour manger ensemble.

«Une équipe comme l'OM, c'est plutôt une équipe business»

Ça ne te déçoit pas un peu, ce milieu où on ne peut avoir de vrais amis ?
C'est devenu trop business. Il n'y a plus énormément de pros qui jouent pour le plaisir.

Tu voudrais évoluer dans un club de copains ?
Une équipe comme l'OM, c'est plutôt une équipe business : il n'y a que des stars, des joueurs de renom, qui ont un wagon de sélections. Il faut l'accepter : c'est Marseille.

Pourtant, l'explosion des salaires est terminée...
Ça avait pris des proportions démesurées depuis quatre ou cinq ans. Mais ça va redescendre. Le problème, c'est que certains ne méritent pas ce qu'ils ont. Que ceux qui ont vraiment du talent soient bien payés, c'est normal. Hélas ! Beaucoup, qui n'ont rien démontré, gagnent trop. Il faut revenir à une échelle des valeurs.

Toi, tu gagnes combien ?
On a dit dans la presse que je gagnais 1 million par mois : c'est entièrement faux. Je gagne 300 000 francs mensuels, et j'en suis très content. Si je pars l'année prochaine, ça augmentera. Je n'ai rien à cacher.

Les contrats publicitaires ?
On croit que c'est beaucoup. Mais ça dure peu. Disons pour moi que ça équivaut à 300 000 francs, soit 600 000 francs au total. C'est sûr que ce sont de gros revenus.
Les impôts sont lourds ?
Énormes. S'il y avait un étalement possible, on aurait évité beaucoup de problèmes. On est taxé au maximum. L'avantage, en Italie, c'est qu'on parle en net. Ça évite les mauvaises surprises.

Si, en mai prochain, Tapie décide de te garder, il restera ton copain ?
Je ne sais pas. Je lui pardonnerais des choses que je ne peux pardonner à personne d'autre. Je crois qu'on a fait le bout de chemin qu'il fallait faire ensemble. Maintenant, il n'y a plus d'ambiguïté : l'été 92, je serai dans le Calcio.

Un an de plus, et il sera trop tard.
Exactement. C'est maintenant ou jamais. Vingt-huit ans, c'est le bel âge pour aller dans un grand club. Après, ils me fermeront leurs portes.

A vingt-sept, c'était encore mieux...
Mais finalement, ça a peut-être été un bien. J'aurais eu beaucoup de mal à m'y imposer, cet automne, parce que physiquement j'étais très faible. Les séquelles de mon virus à l'oeil, qui commencent juste à s'estomper. Depuis un mois à peine, je suis bien.

Quelles pistes suivre pour deviner ton futur club ?
Je n'en sais rien. Je ne connais qu'un nom de club qui a pris contact avec moi directement.
Naples ?
(Il rit.) Je ne peux rien dire. Rien. Pas encore. J'ai reçu un appel, mais je crois que Bernard Tapie a beaucoup de touches...

Tu crois ou tu es sûr ? Il te tient au courant ?
Régulièrement, il me glisse un mot, histoire de me mettre l'eau à la bouche. (Rire).

Si je te parle de Paris ?
Je réponds que je vais quitter la France.

Ce sera forcément un club de très, très haut niveau ?
Oui, parce que le montant du transfert va être très élevé.

Tu vaux combien ?
Je n'en ai aucune idée...

En juin dernier, on avançait 70 millions...
(Il regarde le Ballon d'Or, posé en face de lui. Ses yeux s'êcarquillent.) Et avec ça, combien ça va faire ? (Rires.) Ce sont des trucs qui me dépassent complètement. Des sommes inimaginables.

Ça te cause des frissons ?
Si personne ne m'avait dit que la Juventus s'intéressait à moi, l'an dernier, je n'aurais pas cru à un possible départ en Italie. Mais il y a eu une amorce de quelqu'un dont je ne veux pas dire le nom, et..

Qui ?
Tu le sais !

Tapie ?
(Rire.) Il m'a dit : "J'ai reçu un coup de fil de la Juventus. Ils veulent t'avoir." Et là, juste après, tu bats Milan, ce n'est plus pareil...
«Je préfère me planter moi, mais tout seul. Et on gère les revenus avec Florence. On fait attention. J'ai trop craqué, trop gaspillé pendant les premières années.»
Il a bluffé ?
(Une lueur lui traverse les yeux.) Peut-être, peut-être... Il est très fort... Il a bluffé, sur le coup on sort Milan et après tout le paysage est modifié. L'équation n'est plus la même.

Au niveau financier, qu'est-ce que ça va changer pour toi, l'Italie ?
Le problème, c'est que je n'ai aucune idée du marché là-bas. Je ne sais pas comment je vais le savoir. (Rire.)... Comme ça reste un peu tabou... On ne sait pas si les chiffres qu'on lit dans les journaux correspondent à la réalité.

Tu n'as pas de conseiller pour t'aider ? Pourquoi ?
Je préfère me planter moi, mais tout seul. Et on gère les revenus avec Florence. On fait attention. J'ai trop craqué, trop gaspillé pendant les premières années.

Sur les tarifs du Calcio, Laurent Blanc ne t'a pas informé ?
Hein ? (Il fait la moue.) On n'aborde pas la question.

Vous ne vous dites rien entre pros ? Tu ne sais pas ce que gagne celui qui joue à côté de toi ?
Bon. Chacun négocie dans son coin. Il a ce qu'il veut ou il ne l'a pas sur son contrat, c'est tout.

En juin, l'Euro. La France est le favori ?
Pas un grand favori, mais un gros outsider. Comme favoris, je donne l'Allemagne et l'Angleterre. Le 19 février à Wembley ce sera un test. On verra si on est capable d'élever le ton.

«J'aime bien Canto»

Si le Danemark et l'Italie remplacent Yougoslavie et URSS ?
Ce n'est pas bon pour nous...

Il y a peu de chances qu'à Wembley tu sois associé à Cantona...
C'est triste. Très triste. Je suis prêt à faire un geste pour faire revenir Eric sur sa décision. Je lui avais dit, en tout début de saison : "Si un jour tu as besoin de moi, appelle-moi, n'hésite pas. Je serai là." J'aime bien Canto. J'ai appris à le connaître chez les Bleus, pas à l'OM.

Tu avais dit qu'un jour, peut-être, tu décrocherais des avant-postes ?
Je suis capable de jouer, mais ce n'est pas mon point fort. Mon point fort, c'est d'être devant et attendre le bon moment. Je pense que si je reculais, ce ne serait pas d'un cran mais de deux. Je serais plus à l'aise défenseur que milieu de terrain.

Libéro ?
Non, pas forcément. Arrière d'aile, aussi. Ce serait un gros avantage d'avoir été si longtemps devant.

Et après ?
Travailler avec des jeunes, pas avec des pros, c'est trop dur ! (Sourire.) Organiser des stages, faire de la formation.

Etre pro, dans ta bouche, ça ressemble décidément à un enfer...
Beaucoup pensent que c'est la belle vie. En fait, c'est hyper difficile.

Un dernier mot, Jean-Pierre. Une conclusion ?
(Son débit est très mesuré.) Je ne sais pas si on peut dédier un Ballon d'Or. Si on le peut, ou au moins si on peut le faire un peu partager à quelqu'un, je voudrais que ce soit à Alain Casanova. C'est un type en or. C'est le cas de le dire. (Éclats de rire)»
Patrick Lafayette (avec Laurent Moisset)
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jean_buzz 8 avr. à 15:54

Savicevic le méritait cette année-là ! Pas Papin !

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