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João Félix, l'aigle royal du Benfica Lisbonne

Mèche sur le front, appareil dentaire et 19 ans au compteur, João Félix connaît une explosion XXL sous les couleurs du Benfica Lisbonne, adversaire du Dinamo Zagreb ce jeudi en Ligue Europa. De son enfance aux louanges en passant par les difficultés, portrait du nouveau crack du football portugais. (Photo © SL Benfica)

Nous sommes le 2 mars 2019, à Porto. Aligné en pointe aux côtés de Haris Seferovic et missionné d'un rôle de second attaquant, comme depuis l'arrivée du nouvel entraîneur Bruno Lage, le petit du club João Félix égalise face à l'ennemi juré, dans un O Clássico attendu comme jamais puisque ultra important dans la course au titre en Liga NOS. Avait-il besoin de cela pour se faire totalement adopter ? Pas vraiment. Titulaire indiscutable depuis le début de la saison, João Félix a conquis le coeur des supporters du Benfica - 17 matches, 9 buts, 5 passes décisives en Championnat. Toucher de balle, caractère, buts dans les moments importants, feintes de corps, dribbles, jeu de position : tout y est, et le regain de forme des Aigles de Lisbonne y trouve en partie son explication. Tout a pourtant commencé bien loin de l'Estadio da Luz. «João est originaire de Viseu, une petite ville de l'intérieur du pays, non loin de l'Espagne, détaille Rui Melo, journaliste pour A Bola. Et son père était un joueur de football modeste.»
Le paternel transmet son plus bel héritage : la passion du ballon. Et inscrit le rejeton à l'école de football de Pestinhas. «Son père était entraîneur adjoint quand j'ai joué pour Tondela et j'ai vu João jouer avec d'autres enfants à la mi-temps de nos matches, se remémore de son côté Pedro Maneira, président de l'institution. J'ai ensuite proposé à son père de devenir entraîneur à l'école de Pestinhas et d'emmener João avec lui. Il avait 6 ans. C'était un très petit garçon qui aimait ce qu'il faisait et qui n'était pas timide. Il vient d'un très bon environnement social et ses parents sont tous deux enseignants.»

L'école Pestinhas puis Porto : João avant d'être Félix

Et c'est là, sous la tunique orange - voir ci-dessous - de son tout premier club, que le petit João se forge. Un talent, inévitablement intrinsèque, mais aussi un caractère. Maneira poursuit : «Je me souviens que João était toujours très concentré quand il y avait match, ce que la plupart des enfants de son âge ne peuvent pas faire. Il n'aimait pas perdre. À l'époque, Il avait moins de 9 ans et nous avons décidé de le faire jouer pour notre équipe des moins de 10 ans. Il a commencé à impressionner tout le monde. Nous avons reçu des courriers de Benfica, de Porto et du Sporting qui voulaient lui faire passer des tests.» Le nid douillet de Tondela, petite ville de la grande banlieue de Viseu qui héberge l'école de Pedro Maneira, devient ainsi rapidement trop étroit. Et entre les deux grandes cités lusitaines, Lisbonne et Porto, le choix est cornélien. D'autant que les deux métropoles sont équidistantes ou presque, donnée cruciale pour les parents, qui décident de garder le joyau familial à la maison.
João Félix sous les couleurs de l'école Pestinhas, à 9 ans. (© archives Pedro Maneira)
João Félix sous les couleurs de l'école Pestinhas, à 9 ans. (© archives Pedro Maneira)
«À la fin de cette saison, il décide finalement d'aller à Porto», se rappelle Maneira. Les Dragons accueillent alors l'un des plus gros talents de la génération 99. Une bonne nouvelle pour le club à l'époque, qui baigne dans une logique de trading de joueurs depuis quelques années sous l'égide d'un certain Antero Henrique. Mais la valeur de João Félix est encore moindre, tout comme son temps de jeu. «Il jouait au FC Porto, mais il était malheureux, narre entre autres Rui Melo. Il a eu peu de titularisations. Certaines personnes du FC Porto ne l'aimaient pas tellement, elles ne le considéraient pas comme un joueur humble.» On lui reproche aussi sa petite taille, son profil chétif et sa fragilité à l'impact, malgré des qualités techniques exceptionnelles. En coulisses, le futur est déjà scellé.

Naissance à Benfica

À 13 ans, João Félix rejoint Benfica. Un ancien membre de la cellule de recrutement des Aigles, soucieux de conserver l'anonymat, se souvient pour FF du processus de recrutement : «On a recruté un joueur de Porto, par le biais d'Armando Carneiro, directeur de la Benfica Youth Academy. Le père de ce joueur est venu, et il nous a appris que le petit João Félix et sa famille n'étaient pas contents à Porto par rapport au temps de jeu. Après ça, le chef du scouting du club, Pedro Pereira, a contacté le père de João et il a organisé un rendez-vous à Lisbonne avec Armando Carneiro. Et après une heure et demi, ils avaient compris ce que Carneiro voulait faire de João . Il est arrivé en fin de saison, avec son grand frère aussi.» La belle aventure peut enfin commencer. Et à Benfica, João Félix fait rapidement l'unanimité par ses performances, son talent et sa rapidité d'apprentissage.
 
Il y rencontre aussi ses meilleurs amis, à commencer par Rodrigo Conceição, fils de l'entraîneur Sergio, qui évolue toujours avec les jeunes du SLB. «C'est un joueur très complet, détaille quant à lui João Tralhao, ancien coach de la réserve du Benfica. Ce n'est pas facile de le définir, mais c'est facile de dire qu'il est complet. Bien sûr, le plus important, c'est le talent. Il est très talentueux, un joueur de très haut niveau. Il est très humble, très fort mentalement, c'est un gros travailleur. Il fait toujours tout à fond : à la maison, à l'entraînement, en match. C'est la différence entre lui et les autres joueurs de son âge très talentueux. Pour le définir, c'est dur. Mais le mot qui le définit bien, c'est complet.»

Polyvalence, jeu entre les lignes et Youth League

João Tralhao, également passé par Monaco à la demande de Thierry Henry, se souvient aussi d'une polyvalence extrême. «Quand je coachais la réserve de Benfica, je l'ai utilisé dans une position offensive, mais il peut réagir rapidement par rapport aux différents postes, décrypte-t-il. Numéro 10, ailier droit, ailier gauche, faux numéro 9 seul, numéro 9 avec un autre. Il peut jouer partout. L'équipe nationale U21 a souvent joué en 4-4-2 en losange, sans ailier et avec João en 10 par exemple. Et là, maintenant, il joue autour de Seferovic. Il vient entre les lignes et créé des situations pour marquer mais aussi donner aux attaquants. Il se démarque au milieu du bloc adverse, mais là où c'est important, c'est qu'il vient aussi finir les actions. En fait, il peut être partout : la création, la dernière passe, le but. Quand vous êtes en phase de possession avec ce type de joueur pour créer et venir entre les lignes mais aussi marquer, c'est fou !» La possibilité de le voir évoluer en tant que faux numéro 9, comme à l'heure actuelle avec Benfica autour de Seferovic, n'avait pourtant jamais fait d'émules dans les catégories de jeunes du SLB. Du moins pas avant un match de Youth League sur la pelouse de Naples.
«J'avais un plan et j'avais prévu de le faire jouer ailier, comme d'habitude, avec la mission de prendre l'espace et de revenir à l'intérieur, narre Tralhao. Mais quand on est arrivé là-bas, la veille du match, on a vu que le terrain était très très étroit. Et le jour d'avant, j'ai donc décidé de le mettre en faux numéro 9. Les gens du Benfica m'ont dit : “Mais tu es fou, ce n'est pas son poste”. Je savais ce que je faisais car sur ces terrains étroits, un ailier a moins d'espaces. J'étais sûr qu'on ferait une bonne performance en phase de possession avec João en faux 9. Et quand je lui ai annoncé la nouvelle, il est resté très calme, l'a bien accepté. Je lui ai demandé s'il était capable de le faire, car c'était la première fois. Il m'a répondu : "Mister, pas de problème. Je peux jouer partout. Même au milieu, je peux.” Il a joué, et a fait un excellent match.» Ce jour-là, Benfica gagne 3-2 face aux jeunes du Napoli, avec notamment un but et une passe décisive de João Félix.

Savoir tout faire, et bien

Avant le monde pro, ses adversaires se souviennent aussi du phénomène João Félix. «Quand je l'ai affronté, c'était son premier match en D2 portugaise, il était avec les U19 et comme il était performant en Youth League, il est venu jouer avec la réserve en D2, se souvient Tripy Makonda, qui l'a affronté avec Coimbra. C'était la politique de Benfica. Quand on est allé jouer là-bas, le coach nous parle un peu de certains joueurs avant le match. Notamment de João Félix. Et on était un peu étonné, car on le voyait très jeune. Mais voilà, le coach le décrit comme un très très bon jeune, qui va jouer car beaucoup de joueurs sont partis en prêt, Benfica étant une usine de joueurs. Donc il nous dit de faire attention, que le petit joue en soutien de l'attaquant et qu'il a fait de très bons matches en Youth League. Mais tu ne te dis pas que le petit est un phénomène. Pendant le match, il l'a été. Très habile techniquement, pas très rapide mais dans ses prises de décision, dans l'intelligence de jeu, tu sentais qu'il y avait quelque chose. Ses déplacements, ses contrôles, tout était bien orienté dans le sens du jeu. C'est un joueur qui dézone beaucoup. Il a besoin de le faire pour se retrouver face au jeu et se faire oublier. Un joueur avec une telle qualité technique, il a besoin de se faire oublier, de s'isoler pour qu'à un moment donné, lorsqu'il a photographié la situation, lu l'action et anticipé, il fasse des dégâts.»
Ballons touchés par João Félix face à Porto - victoire 2-1. Le jeu va de droite à gauche (© WhoScored)
Ballons touchés par João Félix face à Porto - victoire 2-1. Le jeu va de droite à gauche (© WhoScored)
Corchia : «Avec cet état d'esprit, il pourra aller très loin s'il continue.»
Le tout associé à une faculté à épauler ses coéquipiers lorsque cela s'avère nécessaire. «Sur le terrain, on sait qu'il peut faire la différence grâce à ses qualités, et il travaille aussi beaucoup sans ballon pour l'équipe, analyse par exemple le latéral français Sébastien Corchia, son coéquipier à Lisbonne. Avec cet état d'esprit, il pourra aller très loin s'il continue.» «Dans ce 4-4-2 de Bruno Lage, vous le protégez et il n'est pas énormément concerné par les phases défensives, détaille de son côté João Tralhao. Il n'a pas besoin de dépenser beaucoup d'énergie sans le ballon, à l'inverse de s'il jouait comme ailier. Ça l'aide à conserver de l'énergie pour attaquer ensuite. Quand Benfica perd le ballon, il aime cependant exercer le contre-pressing pour le récupérer rapidement, comme on peut le voir. Mais lorsque l'équipe est en bloc médian ou en bloc bas, il ne passe pas beaucoup de temps à défendre et il conserve de l'énergie. C'est bien pour lui.»

Professionnalisme, racines et Jorge Mendes

Les éloges sont tout aussi nombreux quant à son attitude hors du terrain. Aucun de nos interlocuteurs n'a omis de souligner son professionnalisme, malgré ses 19 ans et son indéniable talent. «Il est très professionnel, dans l'optique de toujours jouer, sourit Rui Melo, de A Bola. Il est le premier à arriver sur le terrain d'entraînement. Il sait qu'il est bon, mais essaie toujours de faire mieux.» Une tendance confirmée depuis le vestiaire par Sébastien Corchia : «C'est un grand professionnel, il est jeune mais il est très travailleur et à l'écoute des anciens. Il est très mature pour son jeune âge. C'est un compétiteur, mais il y a des anciens joueurs pour prendre la parole dans le groupe. Lui, il est à l'écoute et il travaille, avec des facilités techniques et de l'intelligence de jeu.» Des caractéristiques qui n'ont pas manqué d'attirer les regards, à commencer par celui du super-agent portugais Jorge Mendes, connu pour sa relation avec Cristiano Ronaldo et très implanté à Benfica.
Joao Felix sous le maillot du Benfica. (Photo © SL Benfica)
Joao Felix sous le maillot du Benfica. (Photo © SL Benfica)
«João a deux agents partenaires, expose Rui Melo. Pedro Cordeiro et Moreira de Sá, un attaquant des années 90 dans des clubs modestes. Le président de Benfica préfère que tous les joueurs soient représentés par Mendes. Et lorsque Félix a signé son dernier contrat, avec une clause libératoire à 120 millions, la société de Mendes, Gestifute, et les autres agents ont noué un partenariat. Ils représentent chacun 50% de João Félix. Ils (les agents et Benfica, ndlr) ont supposé que seul Mendes pouvait apporter les meilleures offres au joueur.» À raison, car l'agent portugais a déjà rencontré les dirigeants de la Juventus, où il y gère Ronaldo et Cancelo. Les sirènes de l'Europe entière, elles, se font de plus en plus nombreuses. Mais pas question d'oublier ceux qui l'ont couvé. «Aujourd'hui, si j'ai besoin de lui pour motiver nos enfants et s'il a du temps libre, il est toujours prêt à revenir là où il a commencé sa carrière», souffle Pedro Maneira, de l'école Pestinhas. Du temps libre, pas sûr que João Félix en ait encore très longtemps. Au Portugal, là où les murs ont des oreilles, il se murmure que le joyau sera appelé par Fernando Santos avec la Seleçao vendredi...
Antoine Bourlon
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