27th April 2017 - Premier League - Manchester City v Manchester United - Man Utd manager Jose Mourinho (L) and Man City manager Pep Guardiola - Photo: Simon Stacpoole / Offside. *** Local Caption *** (Simon Stacpoole/OFFSIDE/PRESSE/PRESSE SPORTS)
Grand Format

Jouer bien, est-ce forcément jouer beau ?

Le derby de Manchester a offert un nouvel épisode à l'opposition classique, voire historique, entre José Mourinho et Pep Guardiola. Deux entraîneurs qui incarnent depuis près de dix ans le débat entre les amoureux du beau jeu et les défenseurs du résultat final. Mais au fait, faut-il forcément jouer beau pour jouer bien ?

«Il y a beaucoup de poètes dans le football. Mais les poètes ne gagnent pas beaucoup de titres...» En mai dernier, quelques minutes après avoir soulevé son troisième trophée de la saison avec Manchester United (Community Shield, League Cup, Ligue Europa), José Mourinho avait, comme souvent, choisi une réponse claire et frontale aux critiques entourant le style de jeu de son équipe. Marquant une nouvelle fois son opposition à ces «poètes» avec qui il s'est régulièrement opposé, Arsène Wenger et Pep Guardiola en tête. Ce dernier, qui n'a besoin de personne pour se défendre, a reçu un soutien médiatique de poids nommé Eric Cantona il y a deux semaines.

«Guardiola et Mourinho sont deux grands entraîneurs, mais je préfère le football d'attaque, créatif, a lancé l'idole d'Old Trafford sur les ondes de la BBC. Je ne comprends pas pourquoi United a engagé un manager qui joue de façon défensive. Ce n'est pas l'identité du club. J'adore Mourinho, mais je préfère la façon de jouer de Guardiola.» Depuis 2010, ces deux-là incarnent une opposition historique et philosophique entre deux visions du football, dogmatique d'un côté, pragmatique de l'autre. Le Portugais compte 22 lignes à son palmarès, l'Espagnol 21. Et le match, comme le débat, est loin d'être terminé.

Arribart : «Jouer beau, ça se voit, jouer bien pas toujours»

Pour certains, il y aurait donc une manière «positive» de jouer, celle prônée par Pep Guardiola, et une autre «négative», incarnée par José Mourinho, mais aussi Diego Simeone. La réalité est évidemment plus nuancée. Oui, on peut bien jouer sans jouer très beau, comme le rappelait le sélectionneur portugais Fernando Santos dans El Pais quelques mois après son triomphe à l'Euro 2016 : «Personne ne gagne en jouant mal. La beauté et la laideur sont des concepts subjectifs, tout dépend des yeux qui regardent.» «Le beau jeu, c'est quelque chose qui se voit, qui saute aux yeux, donne du plaisir aux gens, décortique Jean-Luc Arribart, consultant pour Canal +. Alors que bien jouer, ça ne se voit pas toujours, parce que ce n'est pas toujours beau. Tu peux bien jouer en ayant un projet défensif au premier abord. Tu vas subir, mais tu seras organisé pour ça, et tu vas être plus dangereux en laissant la possession à l'adversaire. L'essentiel, c'est d'avoir un projet, une stratégie.»
«Ce qui est beau, c'est la maîtrise et l'expression collective» (Raynald Denoueix)
«Jouer bien, c'est avoir une méthode, résume Raynald Denoueix, ancien coach du FC Nantes et de la Real Sociedad. Il faut qu'il y ait une idée de jeu, que ce soit cohérent. L'entraîneur doit avoir une vision globale, de l'organisation à l'animation. C'est une chronologie, et c'est ça qui donne la cohérence. Ce qui est beau, c'est la maîtrise et l'expression collective.» Son ancien meneur de jeu Eric Carrière ne dit (évidemment) pas l'inverse : «Il doit y avoir une logique, des échanges entre joueurs, un jeu coordonné. Pour certains, ce qui est beau, c'est marquer après avoir fait vingt passes, ou mettre un petit pont... Moi je préfère parler d'efficacité ! Quand on peut marquer en deux ou trois passes, il faut le faire.»

«Ce n'est pas parce que tu vas jouer d'une certaine manière que tu es sûr de gagner, abonde Omar Da Fonseca, consultant pour beIN Sports. Mais la sélection des joueurs définit un style, une manière de jouer. Si tu as le choix entre Pirlo et Gattuso et que tu choisis Gattuso... Je ne sais pas si c'est bien ou mal, c'est une question de goût ! Parfois, tu mets un aventurier devant, tu envoies un centre, ça lui tape sur la nuque et il marque le but...»

Pas de place pour le romantisme ?

En clair, il ne suffit pas d'être un entraîneur "romantique" pour bien faire jouer son équipe. D'ailleurs, ce terme hérisse le poil de Raynald Denoueix : «Il ne faut jamais être romantique, ça ne veut rien dire ! Le foot, c'est marquer des buts et ne pas en prendre, il n'y a rien de romantique là-dedans. On parle souvent de spectacle, mais le foot de haut niveau n'en est surtout pas un. Quand on va voir un spectacle, tout a été préparé, répété, réglé au millimètre... Quand on va voir un match, on ne sait absolument pas ce qui va se passer ! C'est tellement complexe.» Mais l'ancien élève de Coco Suaudeau ne supporte pas non plus l'excès de pragmatisme. «Certains disent : "Je n'en ai rien à faire de la manière dont on joue, pourvu qu'on gagne." Ça, c'est complètement con ! S'il n'y a pas de méthode, on ne peut pas gagner. On ne peut pas jouer n'importe comment, il faut constamment avoir des principes.»
«L'Atlético gagnait, donc il jouait bien ? Pour moi, c'est non !» (Omar Da Fonseca)
L'Inter Milan de José Mourinho (vainqueur de la Ligue des champions en 2010) ou l'Atlético Madrid de Diego Simeone (champion d'Espagne en 2014, finaliste de la C1 en 2014 et 2016) ne manquaient eux ni de principes, ni de résultats. Au grand dam de puristes comme Da Fonseca : «La saison du titre, l'Atlético marquait 60% de ses buts sur coups de pied arrêtés, commettait 25 fautes par match... Mais ils ont gagné. Donc ils ont bien joué ? Pour moi, c'est non !» «C'était une équipe chiante, mais qu'est ce qu'elle jouait bien ! répond Arribart. Quand une équipe empêche l'adversaire de s'exprimer, contrarie ses forces pour appuyer sur ses faiblesses, elle joue bien.»

«On ne peut pas mal jouer et gagner sur la durée
, synthétise Carrière. Les joueurs qu'il y avait dans ces équipes-là, c'était des top joueurs !» «C'est impossible de gagner ce genre de titres en jouant mal, enchaîne Denoueix. Quand Mourinho met Eto'o latéral, c'est vraiment ponctuel. Et pourquoi pas ! Après, ce qui est beau, c'est ce qui dure... Simeone était parti sur une idée qui lui permettait de bien jouer et de gagner, et je disais chapeau, parce qu'il y avait une expression collective. Mais elle était dédiée à un seul aspect du jeu, et tôt ou tard ça ne fonctionne plus. La preuve...»

Le Barça de Guardiola, l'alliage parfait

S'il y a bien, en revanche, une équipe qui a su magnifier le bien et le beau, c'est le FC Barcelone de Pep Guardiola, vainqueur de deux Ligues des champions (2009, 2011) en révolutionnant le jeu. Et pas seulement le jeu offensif. «Quand j'ai étudié le Barça lors du passage de mon diplôme, j'avais été plus impressionné par l'aspect défensif, ce pressing coordonné, explique Philippe Montanier, aujourd'hui responsable des équipes de France de jeunes et de la formation des futurs entraîneurs à la DTN. Ils n'avaient pas peur d'évoluer à 55 mètres de leur but, il y avait une vraie révolution là-dedans.» «Ils étaient très nombreux, très haut. Quand on est capable d'empêcher l'adversaire de faire la première passe, c'est très beau, parce que ça demande de l'intelligence et des principes», complète Raynald Denoueix.

En associant magnifiquement l'esthétisme, la solidité et les résultats, le club catalan et son entraîneur sont entrés dans les livres d'histoire, mais aussi (surtout ?) dans tous les esprits. «Il faut être capable de reconnaître que celui qui gagne en attaquant est plus fort, génère plus de choses, rappelle Éric Carrière. C'est le football d'attaque qui reste dans les mémoires.» Surtout celle d'Omar Da Fonseca : «Vous vous rendez compte qu'on se souvient encore du dribble de Pelé sur le gardien en laissant passer le ballon entre ses jambes, alors qu'il ne réussit pas à marquer ? Ça, ça reste dans les mémoires ! Les Pays-Bas de Cruyff n'ont rien gagné, mais j'en garde plein de souvenirs ! J'allais aussi voir les Galactiques du Real : Zidane, Figo... Parfois ils perdaient parce qu'ils jouaient tous devant (il éclate de rire), mais moi je m'en battais les couilles !»
Barça-Inter, en 2010, aura marqué le début d'une grande rivalité sportive et idéologique entre Pep Guardiola et José Mourinho. (Presse Sports)
Barça-Inter, en 2010, aura marqué le début d'une grande rivalité sportive et idéologique entre Pep Guardiola et José Mourinho. (Presse Sports)

Carrière : «Mourinho, c'est un malin !»

Les supporters merengue, eux, voulaient surtout gagner, et c'est avec José Mourinho qu'ils ont réappris à le faire, et face au Barça de son meilleur ennemi qui plus est. «L'évolution de son approche des Clasicos a été hyper intelligente, rappelle Carrière. Il a corrigé ses erreurs en allant chercher le Barça très haut. C'est un malin ! Il arrive toujours à faire passer son message en valorisant ses joueurs.» «Guardiola et Mourinho, ce sont deux styles bien différents qui aboutissent à de la performance, poursuit Montanier. Je ne sais pas ce qui est le plus beau, c'est très subjectif, mais le Real de Mourinho avait quand même terminé champion en marquant plus de 100 buts ! Ce n'était pas des bourrins, c'était très spectaculaire. Dans le même temps, certains étaient très admiratifs du Barça de Guardiola, quand d'autres le trouvaient parfois ennuyeux...»

Les deux managers les plus charismatiques de la décennie écoulée véhiculent donc toujours autant de clivages. Et de clichés, parfois. «L'idée qu'un entraîneur comme Mourinho, qui a connu tant de grands succès, produise un football négatif est un peu naïve», glissait d'ailleurs récemment Gary Lineker sur le site de Yahoo Sports. «Coco Suaudeau répétait souvent que le foot, c'est baiser l'adversaire sans se faire baiser, conclut Denoueix. Il faut expliquer un peu, mais c'est un beau résumé.» Pas sûr, en effet, que Mourinho ou Guardiola auraient trouvé plus beau...
Cédric Chapuis
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