(L'Equipe)
Grand format - Histoire

Jour de fête à Roubaix

La cité nordiste ne doit pas sa célébrité qu'à sa légendaire Reine des classiques, remportée par John Degenkolb ce dimanche après-midi. En d'autres temps, le football a aussi fait sa gloire.

Quelle ville de province peut se targuer d'avoir accueilli deux de ses clubs au plus haut échelon du football français ? Marseille, Lyon, Saint-Etienne, Bordeaux, Le Havre, Reims ? Vous n'y êtes pas. Lille ? Géographiquement, on se rapproche. Quinze kilomètres au Nord-Est...Roubaix.
Roubaix ! Difficile d'imaginer que cette ville, disparue de la carte du foot national depuis le printemps 1984 à la suite de la mise en liquidation du SCOR (Sporting Club Olympique Roubaix, alors en National 1), fut en son temps une place forte du football français.
Pour mieux le comprendre, un grand saut dans le temps s'impose. Retour au début du siècle dernier. La ville lainière du Nord n'est rien moins que le centre européen du textile et jouit alors d'une prospérité économique liée à la révolution industrielle. Comme Le Havre et Paris avant elles, Roubaix, Tourcoing et Lille, à la forte activité économique, et où se côtoient bourgeois et ouvriers, vont favoriser le développement de ce jeu importé d'Angleterre et qui porte encore le nom de Football Association.
Lors du protocole d'avant-match.  (L'Equipe)
Lors du protocole d'avant-match. (L'Equipe)
À Roubaix, de nombreux clubs voient le jour, bien souvent nés dans un café de la ville. Le 2 avril 1895, de jeunes roubaisiens ayant pris goût aux sports de plein air pratiqués lors de leurs études en Angleterre, se retrouvent dans l'un d'eux, à « La Terrasse » pour fonder le Racing Club Roubaisien, club omnisports aux couleurs bleu et noir. La Ligue du Nord tient son tout premier club. Quelques années plus tard dans l'Auto, Léon Dubly, frère des internationaux Jean, Jules et Raymond, et l'un des membres fondateurs fondateur du Racing Roubaisien, se remémorera : « Nous étions quelques jeunes gens décidés à imposer le sport parmi nos camarades et à faire admettre à des parents intransigeants la noblesse de ce sport qu'on appelait alors ''le jeu des apaches''. Nous venions de faire un stage à Londres où nous avions appris la technique de ce jeu. Le contact des Belges, que nous rencontrions sous le sceau du plus grand secret, à cause de nos parents, fut salutaire pour le football qu'on ignorait encore en province. »
De 1902 à 1908 le RC Roubaix, qui évolue au Vélodrome, enlève à cinq reprises le Championnat USFSA, assimilable à un Championnat de France amateur. Au fil des ans, le club nordiste écrit ses premières pages d'histoire à travers ses performances dans la toute fraîche Coupe de France, lancée en 1918 (huitième-finaliste en 1922, 1924, 1925, 1927 et 1930 ; quart-finaliste en 1923).
En 1932, il se hisse même en finale où il s'incline face à l'AS Cannes (0-1). À l'aube du professionnalisme, le club reste fidèle aux vertus de l'amateurisme et, pour l'heure, se refuse à franchir le pas.

« Nous avons fui Roubaix car, là-bas, nous n'entendions parler que de football »

Le Racing n'est pas le seul à fouler les terrains roubaisiens. Fondé en 1896, le Stade Roubaisien est même le premier inscrit sur les registres de FFF, en avril 1919. En 1928, c'est l'Excelsior Roubaix qui voit le jour, né de la fusion du FC Roubaix et de l'Excelsior Club de Tourcoing. L'Excelsior est soutenu par les groupes industriels textiles de la région, Tiberghien et Prouvost. Il dispose parallèlement d'installations flambant neuves, avec le stade Amédée-Prouvost inauguré en 1927. Autant d'arguments qui lui permettre d'attirer les vedettes de l'époque, dont le jeune international Marcel Langiller. Le club fait vite ses preuves (seizième-finaliste de la coupe de France 1929, quart-finalise en 1931, huitième-finaliste en 1932, 1934 et 1935).
L'équipe du Racing Roubaix.  (L'Equipe)
L'équipe du Racing Roubaix. (L'Equipe)
À l'inverse de son voisin le RC Roubaix, l'Excelsior n'hésite pas à sauter à pieds joints dans le bain du professionnalisme. Alors que s'élance en parallèle le premier Championnat pro, la Coupe de France 1933 va réunir, à Colombes, le RC Roubaix et l'Excelsior pour une finale opposant deux clubs de la même ville de province. Une première, et à ce jour encore, un fait unique.
 
Pour arriver jusque-là, l'Excelsior s'est défait avec difficultés de Moyeuvre Grande (2-2 a .p.  puis 5-0) Boulogne (0-0 a.p., 1-0), du FC Rouen (5-2), de Nice (3-1) et de Sète (2-1) alors que le RC Roubaix a disposé plus facilement de l'AS Barlinoise (7-0), du CASG (3-0) puis s'est offert trois clubs pros (Nîmes 2-0, le SOM 3-0 et Cannes 2-0). Dernier club amateur encore en lice dès les huitièmes de finale, il gagne son ticket pour Colombes sans avoir concédé le moindre but.
Une semaine après la qualification des deux clubs pour la finale, le Belge Sylvère Maes s'est imposé dans la belle avenue des Lilas de  Roubaix. Mais cette année-là, « la ville au mille cheminées d'usine » est plongée dans une autre attente, et l'engouement autour de la classique cyclisme n'est rien à côté de l'enthousiasme qui anime les Roubaisiens à l'approche de la finale du 7 mai et de cette historique rencontre fratricide.
 
Plus l'heure du grand rendez-vous approche et plus la tension est palpable à Roubaix. Les jours qui précèdent la finale, les sièges des deux clubs et les grands cafés de la ville sont assaillis. À Roubaix, on ne parle plus que du match. Avant leur départ pour la capitale, le député-maire de Roubaix M. Lebs a pris soin de recevoir dans sa mairie les dirigeants des deux équipes MM. Bould et Edrenne. « Nous avons fui Roubaix car, là-bas, nous n'entendions parler que de football », lancera ce dernier, directeur sportif de l'Excelsior. Sollicités de toute part, les joueurs ne sont pas mécontents de quitter leur ville.

Des trains spéciaux pour acheminer les supporters

Les pros de l'Excelsior abandonnent Roubaix pour Paris trois jours avant la finale et prennent leurs quartiers à Saint-Gemain-en-Laye, au domaine Henri IV. Signe de la différence de statut entre les deux clubs, les amateurs du Racing ne quitteront Roubaix que le jour même de la finale pour arriver en gare du Nord, à Paris, deux heures avant la rencontre ! Leur standing diffère, mais les clubs n'entretiennent pour autant aucune animosité l'un envers l'autre. Et la population roubaisienne est partagée : d'un côté les supporters de l'Excel' avec leurs bérets vert et noir, de l'autre ceux du Racing avec leurs casquettes bleu et noir.
 
Des réservations pleuvent de partout. On s'attend déjà à voir chuter le record de recette du stade Colombes. Pour l'occasion, la Compagnie du Nord a décidé de mettre en place des trains spéciaux pour acheminer les supporters. Chaque équipe finaliste dispose de deux trains de 900 voyageurs chacun, qui s'ajouteront aux lignes classiques. Le jour de la finale, de 12 heures à 14 heures, un train sera ainsi mis en marche toutes les sept minutes au départ de la gare de Roubaix. Du jamais vu ! On estimera  entre 7 000 et 8 000 les personnes qui feront le déplacement pour la rencontre. Ceux qui n'ont pu effectuer le voyage à Colombes suivent le match à la TSF. Ce 12 mai, à 15 heures, dans Roubaix, les rues sont désertes.
Les équipes se présentent aux 38 000 spectateurs dans les mêmes compositions que pour les demi-finales. Un temps incertains à l'Excelsior, le demi-droit Lechanteux et l'ailier droit Burgrhaeve tiennent finalement leur place. Pour l'occasion, leur coéquipier Van Caeneghem, soldat à Metz dans la DCA, a obtenu une permission spéciale.
La rencontre n'est pas au rendez-vous de l'événement annoncé. À la pause, trois buts de Langiller (3e), du jeune Bugé, dix-huit ans (23e) et de Van Caeneghem (26e) ont donné un avantage très net aux pros de l'Excelsior. Le but de Van Vooren (72e) ne modifiera rien. Les amateurs du RC Roubaix perdent leur deuxième finale de rang. «On ne peut pas travailler et jouer convenablement au ballon rond, regrette le demi du Racing Jules Cossement, boucher de profession. Si l'on veut vraiment fournir du beau jeu, il faut être professionnel.»
 
Dans l'esprit du protocole de la coupe d'Angleterre, Marcel Langiller monte à la tribune chercher la Coupe de France des mains du Président de la République Albert Lebrun, sous l'œil du Président de la FIFA, Jules Rimet. Avant d'entamer un tour d'honneur sur le terrain et d'être porté en triomphe par ses coéquipier, dans une nuée de supporters.
L'équipe de l'Excelsior, vainqueur de la finale. (L'Equipe)
L'équipe de l'Excelsior, vainqueur de la finale. (L'Equipe)
Plus que l'Excelsior, ce jour-là c'est tout Roubaix qui a gagné la Coupe. Les Roubaisiens ne s'y trompent pas. Le retour dans le Nord est triomphal. Le service d'ordre est très vite débordé et c'est une marée humaine qui accompagne les joueurs des deux équipes sur le trajet qui sépare la gare de l'Hôtel de Ville, paré en la circonstance des couleurs des deux clubs. Les fanfares escortent le cortège dans une joyeuse cacophonie. Tout le monde se dirige vers la salle du conseil où les joueurs sont salués et décorés. Roubaix honore ses héros, Roubaix est entré dans l'histoire du foot français.
 
Éric Lemaire
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BelCanto 12 avr. à 21:05

Très intéressant, ce voyage depuis le temps de la révolution industrielle.

suede_ptidili 12 avr. à 19:21

Ca fait plaisir à lire un tel article. On n'a pas souvent l'occasion de fanfaronner, mais suis bien fier d'être roubaisien en lisant cet article ^^

Zezelezien 12 avr. à 16:54

Excellent article!!!

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