(L'Equipe)

Juan Alberto Schiaffino (Uruguay/Italie), nouvel épisode de nos 100 joueurs qui ont marqué l'histoire de la Coupe du monde.

28 mai-14 juin : dans exactement 17 jours, débutera le Mondial 2018 en Russie. Jusqu'au coup d'envoi, FF vous livre, par ordre alphabétique, sa liste des 100 joueurs qui ont marqué l'histoire de la Coupe du monde. Quatre vingt-quatrième avec Juan Alberto Schiaffino.

C’est un titre sur deux colonnes. Il barre la Une d’un des principaux quotidiens uruguayens et déclame ceci : «Se nos fue el Dios del futbol. Irreparable perdida». «Le Dieu du football nous a quitté, c’est une perte irréparable», n’hésite pas à écrire El Pais de Montevideo le jour du départ de Juan Alberto Schiaffino pour l’Italie. Nous sommes au milieu de l’été 1954 et le Milan AC vient d’engager le meneur du Penarol et de la Celeste. Un «Dieu du football» ? C’est ainsi que «Pepe» - son surnom depuis sa plus tendre enfance du fait de sa vivacité et son caractère bien trempé - est décrit par ses contemporains, impressionnés par ses qualités de meneur de jeu, sa technique d’orfèvre et son sens du collectif. «Il avait un radar à la place du cerveau», aimait à dire Cesare Maldini, son coéquipier au Milan AC. «Schiaffino est l’un des plus grands joueurs qu’il m’a été donné d’admirer sur terre, nous avait confirmé un jour le père de Paolo Maldini. Un meneur de jeu aux qualités techniques extraordinaires et au sens du collectif très poussé. Il voyait tout avant tout le monde et donnait toujours le ballon dans les meilleures conditions.» Dans «Football, ombre et lumière», le célèbre écrivain uruguayen Eduardo Galeano parlera ainsi de Schiaffino : «Par ses actions, magistrales, il organisait le jeu de son équipe comme s’il observait tout le terrain depuis la plus haute tour du stade.»

Juan Alberto Schiaffino a marqué l’histoire du football. Et l’histoire de la Coupe du monde. Ce petit-fils d’émigrés génois partis chercher fortune en Amérique du Sud a son nom étroitement lié au tournoi de 1950, celui du deuxième titre mondial de la Celeste en quatre éditions. Un titre quasi inespéré, tant le Brésil apparaît comme le grandissime favori d’une compétition qu’il organise à domicile. Surtout que l’Italie a perdu toute son ossature un an plus tôt dans la catastrophe de Superga, que la Suède, championne olympique en 1948, a décidé de se passer de ses expatriés, et que l’Angleterre vient juste de décider de rompre son splendide isolement en participant à sa première phase finale de Coupe du monde. Une phase finale abordée par les Uruguayens au terme d’un certain foutoire, avec quatre sélectionneurs différents entre février et juin. Juan Lopez, le technicien qui va finalement les guider au Brésil, n’est nommé qu’à trois semaines du départ !  Mais le plus important est ailleurs : la structure de la Celeste est, elle, bien définie depuis de nombreux mois, notamment sa spectaculaire ligne offensive : Ghiggia-Perez-Miguez-Schiaffino-Vidal (ce dernier sera remplacé lors du dernier match par Moran).

Et puis, la chance vient aider l’Uruguay. En éliminatoires, la sélection profite des forfaits du Pérou et de l’Equateur pour se qualifier sans fournir d’efforts. Une fois en phase finale, d’autres forfaits, ceux de la Turquie et de l’Ecosse, lui permettent de n’avoir à jouer qu’un seul match au premier tour, face à la Bolivie, atomisée 8-0, avec un doublé de Schiaffino. Voilà donc Juan Alberto et l’Uruguay propulsés dans un second tour d’où sortira le vainqueur du mondial. En effet, en 1950, la FIFA n’a pas prévu de matches à élimination directe et de finale, mais un mini-championnat. Une rencontre avant son terme, il suffit d’un nul au brésil pour le sacre suprême. Et les Brésilien s‘y voient déjà, organisant les festivités avant même le match. Le matin de la rencontre, le quotidien O’Mundo titre «voici les champions du monde» avec photos des joueurs brésiliens à la Une ! Inutile de dire que les joueurs uruguayens sont remontés comme des pendules en voyant cela. Et que ce sentiment va se démultiplier une fois que Odbulio Varela, le capitaine de la Celeste, rapporte dans le vestiaire du Maracana un phrase prononcée par un dirigeant de sa sélection : «Si vous perdez avec seulement trois buts d’écarts, on pourra se considérer satisfaits…»

La structure de la Celeste est, elle, bien définie depuis de nombreux mois, notamment sa spectaculaire ligne offensive : Ghiggia-Perez-Miguez-Schiaffino-Vidal.

Après la pause, tout s’accélère. Si le Brésil trouve rapidement l’avantage par Fiaça, la Celeste ne se démonte pas et prend inexorablement l’ascendant. Dans la dernière demi-heure, elle change le cours de l’histoire : Juan Alberto Schiaffino égalise sur une passe d’un Ghiggia qui inscrit le but du 2-1 à un peu plus de 10 minutes de la fin. «Au coup de sifflet final de l’arbitre, nous nous sommes mis à pleurer, une façon d’extérioriser notre joie et de libérer toute la tension accumulée durant le match, dira Schiaffino. Ce fut une libération.» Et la consécration pour le maître à jouer d’une Celeste au palmarès en or, capable de remporter en une vingtaine d’années deux titres olympiques et deux titres mondiaux. Schiaffino pensait même pouvoir en glaner un cinquième quatre ans plus tard lors de la Coupe du monde en Suisse. Un Mondial que l’Uruguay aborde en liquidant la Tchécoslovaquie (2-0) puis l’Ecosse (7-0). En quarts, la sélection sud-américaine domine 4-2 une coriace Angleterre, Schiaffino inscrivant le troisième but des siens. Mais sur l'avant-dernière marche, la Celeste échoue face à la fabuleuse Hongrie de Puskas et Kocsis. Démotivée, elle s'inclinera même 3-1 dans la «petite finale».
 
Fin de l’histoire entre Schiaffino et le Mondial ? Peut-être pas. L’immense joueur uruguayen séduit immédiatement les foules italiennes lorsqu’il débarque dans la péninsule dans la seconde moitié de l’année 1954. Plus que jamais fidèle à son crédo. «L’action doit toujours aller très vite, le ballon passer le plus rapidement possible d’un joueur à l’autre», explique un Juan Alberto Schiaffino qui se régale au Milan. Intégré à l’équipe d’Italie en tant qu’«oriundo» (joueur né à l’étranger qui accepte de jouer pour la sélection de ses ancêtres), «El Dios del futbol» participe à la fin des éliminatoires du Mondial 1958. S’il permet à l’Italie de battre largement 3-0 le Portugal, il ne pourra éviter la défaite en Irlande du Nord (1-2), synonyme d’élimination pour les Azzurri, l’unique dans une phase qualificative du Mondial avant le funeste barrage face à la Suède de novembre dernier. 

Juan Alberto Schiaffino et ses camarades prennent tout cela comme un manque de respect. Même si tout le monde n’est pas aussi certain du côté inéluctable du sacre brésilien. A commencer par leur propre sélectionneur, Flavio Costa : «C’est la même Uruguay de toujours, coriace et difficile à jouer». Techniquement, les joueurs de la Celeste n’ont pas grand-chose à envier aux Brésiliens et ils possèdent une rigueur tactique qui fait probablement défaut à leurs adversaires du jour. Sans oublier cet esprit de combat légendaire des hommes au maillot Celeste, la «garra charua». C’est qu’il ne faut pas avoir froid aux yeux pour pénétrer sur la pelouse et résister à la pression d’un Maracana où se sont entassés presque 200 000 spectateurs entre les payants (174 000) et les innombrables ayant droit. Au plan du jeu, les Uruguayens sont loin de perdre leurs moyens. Excellemment bien organisés, ils laissent la Seleçao prendre le jeu en main et se contentent de voir venir, les inquiétant par des contres à toute vitesse. Aussi étonnant que cela puisse paraître, c’est l’équipe visiteuse qui se créée les plus grosses occasions en première période.

L'immense joueur uruguayen séduit immédiatement les foules italiennes lorsqu'il débarque dans la péninsule dans la seconde moitié de l'année 1954.

Le moment marquant

Le Brésil-Uruguay du 16 juillet 1950, bien sûr. Pour le contexte : un Maracana archicomble et 100 millions de Brésiliens qui attendent le titre suprême, la sous-estimation quasi générale de l’adversaire, les préparatifs des festivités à Rio déjà en route, etc. Et le match, opposition de style entre des Brésiliens très offensifs et une Celeste, qui pratique à merveille un jeu de contre et d’occupation du terrain. Un match que la Seleçao domine territorialement, mais qui voit les Uruguayens porter régulièrement le danger devant le but de Barbosa, avec un poteau de Miguez et plusieurs offensives portant la patte de Schiaffino. Un Schiaffino qui va réaliser l’égalisation uruguayenne après l’ouverture de la marque par Fiaça. Et qui sera à l’origine du but d’Alcindo Ghiggia, le 2-1 privant la Brésil de la couronne pour la déposer sur la tête des «Orientàl», comme les Brésiliens appellent leurs voisins du sud. Un but qui mettra fin à la fête pour des «Oriverde» trop sûrs d’eux, plongeant tout le stade dans la détresse. «Seules trois personnes ont fait taire le Maracana : le Pape, Frank Sinatra et moi !», prétendra Ghiggia, prononçant une phrase passée à la postérité. «Après le but de Ghiggia, on aurait pu entendre une mouche voler, témoignera Schiaffino. Un incroyable silence s’était emparé du Maracana , comme peut-être jamais cela se reproduira dans un stade

Le chiffre : 5

Soit le nombre de buts de Schiaffino en phase finale de Coupe du monde : 3 buts en 1950, un doublé face à la Bolivie au 1er tour et le but égalisateur contre le Brésil. 2 réalisations en 1954, contre la Tchécoslovaquie au 1er tour puis en quarts face à l’Angleterre.

L'archive de FF

Dans son édition du 12 juillet 1950, France Football dresse un portrait de Juan Alberto Schiaffino en plein déroulement du second tour sous la plume d’Albert Laurence. Un portait qui possède des accents très poétiques, notamment le premier paragraphe de l’article : «On s’étonne d’abord de son aspect frêle au milieu de tant de fiers athlètes bronzés, de la minceur de son torse et de son visage rose et blond qui a gardé quelque chose du petit garçon sage, de la douceur un peu triste de son sourire qui évoque certains pastels vénitiens. Ce dont il ne faut s’émerveiller qu’à moitié puisque Juan Alberto Schiaffino est petit-fils d’émigrants italiens du Nord. Et finesse, élégance, délicatesse, habileté, sont aussi les adjectifs qui s’imposent lorsque l’on veut parler de la touche de balle, de l’art technique et tactique de ce très grand inter uruguayen.» Et après avoir brossé la carrière du phénoménal cerveau de la Celeste, Albert Laurence conclut, presque prémonitoire : «Footballeur d’une correction parfaite et d’un calme rare dans une équipe d’hyper nerveux, Schiaffino est digne de la tradition des Scarone et des Cea qui enchantèrent l’Europe en 1924 et 1928. Et il ne cache pas qu’il espère à l’exemple des mêmes grands joueurs en 1930, être sacré champion du monde.»

Roberto Notarianni