Foto IPP/Simone Ferraro Udine 03/04/2016 campionato Serie A 2015/2016 Udinese-Napoli Nella foto Kalidou Koulibaly. Italy Photo Press - World Copyright *** Local Caption *** (L'Equipe)
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Kalidou Koulibaly (Naples) : «Deschamps, j'étais gêné pour lui»

Après avoir emprunté des chemins tortueux pour se hisser au haut niveau, Kalidou Koulibaly est aujourd'hui considéré comme l'un des meilleurs défenseurs centraux de Serie A. De Saint-Dié à Naples, l'international sénégalais a accepté pour France Football de revenir sur son parcours atypique et son ascension éclair.

«Kalidou, vous avez pris une nouvelle dimension depuis quelques mois. Peu de personnes auraient pu prédire une ascension si rapide...
Je vis un véritable rêve, oui. De là à dire que j'ai pris une autre dimension, je ne sais pas. C'est surtout la récompense de tous les efforts que j'ai fournis. J'ai beaucoup travaillé pour ça. Parmi les gens que j'ai croisés dans ma carrière, beaucoup ne m'attendaient pas à ce niveau, c'est vrai. Certains joueurs talentueux restent sur leurs acquis pour devenir professionnels. Moi j'ai dû me battre et aujourd'hui encore, j'ai chaque jour envie de progresser. Je suis comme ça, perfectionniste. J'ai eu un parcours atypique par rapport à tous ceux qui sont passés par les centres de formation. C'est ça qui m'a rendu plus fort.

Quels bénéfices avez-vous tirés de ce parcours sinueux ?
Psychologiquement, ça m'a forgé. Jouer avec des pères de famille, des gars qui viennent à l'entraînement le soir après avoir passé la journée à travailler, ça m'a transformé. Les centres d'intérêts aussi ne sont pas les mêmes : quand à 16-17 ans, tu parles avec des mecs qui ont 30 ou 40 ans, qui ont déjà des enfants, ce ne sont pas les mêmes discussions. J'ai grandi plus vite à ce moment-là. Et niveau football, je m'épanouissais pleinement.
Koulibaly (à droite) sous le maillot de Metz, en 2010-11. (L'Equipe)
Koulibaly (à droite) sous le maillot de Metz, en 2010-11. (L'Equipe)
Ça, c'était à Saint-Dié, après votre échec à Metz. Mais vous avez également dû connaître des moments de doutes à cette période, non ?
En revenant de Metz, j'ai eu quelques moments difficiles, c'était inévitable. J'étais insupportable, aussi bien avec mes amis qu'avec mes parents. Mais c'est à ce moment-là que j'ai compris que le foot, ça devait être une passion. J'ai donc décidé de tout miser sur les études. Pour moi, l'important, c'était d'avoir mon BAC. Le foot, c'était devenu secondaire. Ma stratégie, c'était de progresser encore un peu plus pour pouvoir prétendre jouer en CFA, voire en National, tout en étant bon à l'école pour faire un métier décent plus tard. J'avais acquis assez de maturité pour être lucide à ce niveau-là.
Benitez ? «Je lui ai raccroché deux ou trois fois au nez. Je n'y croyais pas, je pensais que c'était un ami qui me faisait une blague...»
Si vous n'aviez pas percé dans le foot, qu'auriez-vous voulu faire ?
Après mon BAC, j'ai dû arrêter l'école pour retourner à Metz, mais j'avais demandé à aller à l'université. Les mathématiques, ça me plaisait beaucoup. J'envisageais de travailler dans les assurances ou les banques. Prof de sport, évidemment, ça m'aurait plu aussi.

Et finalement, en 2014, vous vous retrouvez à Naples. Quel rôle a eu Benitez dans votre ascension ?
Je pense que chaque coach, que ce soit Yvon Pouliquen, Dominique Bijotat ou Mario Been (à Genk), a joué un rôle dans ma carrière. Puis est arrivé cet appel de Rafael Benitez. Je lui ai raccroché deux ou trois fois au nez. Je n'y croyais pas, je pensais que c'était un ami qui me faisait une blague... Puis finalement, c'était vrai. Son coup de fil, ça a été un déclic. Mon transfert devait se faire durant l'hiver, ça a capoté, mais il ne m'a pas lâché. Six mois plus tard, il est revenu à la charge. C'était un signe fort.

C'était si invraisemblable qu'un coach comme lui s'intéresse à un joueur comme vous ?
Mais oui ! Ça me paraissait clairement surréaliste. Imaginez, je jouais la Jupiler League en Belgique. Alors que le coach d'un gros club de Serie A m'appelle... Non, c'était impossible ! Après coup, par contre, j'étais super gêné. Je me trouvais un peu bête. Je n'arrêtais pas de lui dire que j'étais désolé. Mais je ne m'y attendais tellement pas...

«J'aime l'adrénaline, la pression !»

Comment s'est passée votre intégration à Naples ?
Ma chance, c'est que quand je suis arrivé, il y avait la Coupe du monde. Les stars n'étaient pas là, hormis Callejon et Hamsik. Ça m'a permis déjà de faire connaissance plus facilement avec les autres joueurs, mais aussi de m'affirmer, de me montrer. Parce que quand tu débarques dans un groupe avec des stars, ça peut t'impressionner. Là, j'étais moins timoré dans la vie de groupe et surtout moins timide sur le terrain. Et puis, j'ai eu la chance d'apprendre l'italien à l'école, donc j'avais quelques bases que j'ai rapidement améliorées. Car dans le vestiaire, tous les étrangers parlent italien. Et puis, Naples... j'aime cette ville ! Elle est magnifique. Il y a le soleil, la mer. Les Napolitains sont vraiment accueillants. Je me sens très, très bien ici.

Mais Naples, c'est aussi une ville un peu folle, où la pression des tifosi est immense, parfois pesante...
Ici, ça respire le foot. Le président De Laurentiis est en la preuve. Il aime profondément son club. C'est un président atypique, mais il donne tout pour nous faire progresser, c'est quelqu'un de bien. Comme lui, ici, tout le monde est fou du Napoli ! Dès qu'on sort en ville, on ne fait que de signer des autographes et faire des photos (rires). Partout où on va. D'ailleurs, je pense que ma famille connaît mieux la ville que moi, parce qu'il y a certains endroits où je ne peux pas aller : il y a tellement de personnes qui nous abordent que ça en devient difficile de marcher ! Après, ça ne me dérange pas. Moi, j'aime bien jouer sous pression, le football est fait de ça, non ? C'est son essence. Je suis quelqu'un qui aime l'adrénaline, alors ça ne me perturbe pas ! C'est sous pression que je fais mes meilleurs matches. Je sais la gérer.

Que vous a apporté le football italien depuis votre arrivée ?
C'est pile ce dont j'avais besoin. Pour un défenseur, il n'y a pas meilleur endroit que l'Italie pour les notions tactiques. J'ai énormément progressé de ce point de vue-là.
Koulibaly lors du match de C1 contre Besiktas, en octobre. (Reuters)
Koulibaly lors du match de C1 contre Besiktas, en octobre. (Reuters)
«Quand quelqu'un comme Maradona parle de toi comme ça, ça fait vraiment très, très plaisir et ça rend fier. Il a même demandé mon maillot, ça m'a choqué !»
Diego Maradona fait d'ailleurs de vous le meilleur joueur de Serie A. Un sacré compliment !
Pfff, oui ! On dirait un rêve éveillé. Maradona, c'est une idole et c'est quelqu'un qui a fait beaucoup pour cette ville de Naples. Quand quelqu'un comme lui parle de toi comme ça, ça fait vraiment très, très plaisir et ça rend fier. Il a même demandé mon maillot, ça m'a choqué !

Vous pensiez, une fois de plus, que c'était une blague ?
En fait, il a demandé à un magasinier du club de lui récupérer un de mes maillots. Bien sûr, moi, je ne l'ai pas cru ! Je lui ai dit que s'il voulait mon maillot, je lui donnais sans problème, mais qu'il n'avait besoin d'inventer des bêtises comme ça. Trois jours après, Maradona m'envoyait une photo pour me remercier ! J'étais aux anges... ça m'a fait super plaisir. Ça prouve bien que tout est possible dans la vie ! Maintenant, j'attends avec impatience de le rencontrer !

Vous avez atteint un tel niveau que, quelques semaines avant l'Euro, Didier Deschamps a annoncé qu'il vous suivait... alors que vous étiez déjà international sénégalais !
J'étais avec des amis à la maison, ils m'ont dit que ça parlait de moi à la télé. Je ne les croyais pas, je croyais que c'était encore une de leurs blagues. Après quand j'ai vu, sincèrement, j'étais surtout gêné pour Didier Deschamps. Ça prouve que mon travail paye, que je me fais remarquer par mes performances, mais j'étais désolé pour lui plutôt qu'autre chose. Je sais que ça lui a causé quelques problèmes et quelques moqueries, j'en suis vraiment confus.

«En choisissant le Sénégal, je me suis libéré d'un poids»

Pourquoi avoir opté pour le Sénégal ?
Ça faisait longtemps que le Sénégal me suivait et faisait le forcing. J'ai réfléchi et je me suis dit qu'à 24 ans, j'avais déjà suffisamment perdu de temps. Quand, pendant les trêves, tu vois tous tes coéquipiers rejoindre leur sélection et que toi tu restes, presque seul, au club, c'est pesant. J'ai perdu trois ans, peut-être quatre, en équipe nationale. Je les avais tellement fait attendre. A partir du moment où c'est devenu clair pour moi, j'ai foncé et j'étais libéré d'un poids. Aujourd'hui, je suis bien dans ma tête.

Avez-vous éprouvé certains regrets après l'intérêt avoué de Deschamps ?
Absolument pas. Je suis très fier de porter le maillot du Sénégal. On attend beaucoup de moi là-bas. Et au-delà de ça, c'est une décision qu'on a prise en famille. On s'est concerté pour faire ce choix. Je savais que c'était le bon. Pour moi, c'est important que, quand je rentre à la maison, ma famille soit fière de moi, qu'on discute et qu'on soit cohérent, car je lui dois une partie de ma carrière.

Quelle sont les premières images que vous gardez du Sénégal ?
Déjà, dans les Vosges, il y a une telle communauté sénégalaise que c'est comme si on avait une petite partie du Sénégal en France (rires). Mais j'essayais d'aller au pays le plus souvent possible. J'ai gardé cette culture en moi, je parle aussi le peul (une langue utilisée dans plusieurs pays africains, ndlr). Je pense que ça prouve que j'ai toujours eu ces racines en moi. Lors de mon premier voyage là-bas avec ma mère, on avait laissé mes frères et sœurs avec mon père en France, et j'étais vraiment heureux, je ne pensais à rien... J'étais juste bien, en fait. Je ne pensais qu'à m'amuser, à profiter. Là-bas, personne ne se prend la tête, tout le monde est accueilli du bon pied, tout le monde sourit.
«Un grand club ? Aujourd'hui, la question ne se pose pas car je n'en ai pas envie. Je suis bien à Naples et je souhaite gagner des titres ici.»
Maradona dit que vous êtes indirectement victime de racisme, que si vous étiez blanc, vous joueriez déjà au Barça ou au Real. C'est votre avis ?
Je crois qu'il y a du racisme partout. Même si on n'en parle pas, ça existe. Ces déclarations, je les prends plutôt de façon positive. Si un jour je dois jouer pour un de ces clubs, ce sera grâce à mon travail, grâce à mes efforts et à rien d'autre. Aujourd'hui, la question ne se pose pas car je n'en ai pas envie. Je suis bien à Naples et je souhaite gagner des titres ici.

Vous avez-vous-même été victime de racisme (en février 2016 sur le terrain de la Lazio). Dans quelle mesure cela vous a-t-il touché ?
Ça commençait vraiment à me gêner. C'est désolant que des gens paient leur billet pour venir faire des cris comme ça... L'Italie a une mauvaise image à cause de ça. Mais vous savez, ça m'a marqué, parce qu'à la fin du match, un petit est venu me voir pour s'excuser. Il m'a dit "désolé pour tout ce qui s'est passé". Ce petit, je lui ai donné mon maillot parce que j'ai vu dans son regard et dans ses paroles toute l'innocence qu'il avait, que malgré son jeune âge il était contre toutes ces imbécilités... Il ne faut pas mettre tout le monde dans le même sac, ces gens-là sont bêtes...»
Propos recueillis par Pauline Omam Biyik
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