da cruz (danilson) andriatsima (faneva ima) (L'Equipe)
Ligue 2 - Grand Format

L'exil compliqué du Red Star

Francefootball.fr était à Beauvais pour la première du Red Star dans son nouvel antre pour la saison de Ligue 2. Entre joie de retrouver l'antichambre de l'élite, exil et boycott, les supporters audoniens passent par tous les sentiments en ce moment. Reportage.

«Supporte le club de ta ville !» Sur les bornes orange du péage menant à Beauvais, les fans de l'US Créteil annoncent déjà la couleur. Les stickers se multiplient, flanqués des armoiries de la cité cristolienne, comme un véritable symbole pour le Red Star. Le club audonien n'est pas chez lui ici en Picardie. Un sentiment de mal-être qui commence à naître dès l'arrivée sur le parking jouxtant l'enceinte où le club de Saint-Ouen va devoir ferrer pour garder sa place en Ligue 2. Le stade Pierre-Brisson, où domicilie habituellement l'AS Beauvais-Oise qui évolue aujourd'hui en CFA 2, n'a rien de la chaleur de Bauer. Il n'y a qu'à regarder aux alentours pour s'en apercevoir. Nichée au beau milieu d'une zone industrielle, entre un Kiloutou et un gigantesque bowling, l'enceinte isarienne est loin d'être sexy. Et pourtant, ce stade-là, lui, est parfaitement homologué pour les matches de Ligue 2. Il faudra s'y faire.

«Si tu travailles bien à l'école, je t'abonnerai au Red Star»

A presque une heure du coup d'envoi, ça commence à s'agiter autour de Pierre-Brisson. Adossés à leur Toyota, deux hommes tapent la discussion. La voiture est immatriculée 93 (Seine-Saint-Denis), un petit maillot du Red Star décore la plage arrière du véhicule... Il n'y a pas de doute. Ce sont bien des fans audoniens. Voire plus. Les deux amis sont la mémoire vivante du club francilien. Ils ont écrit deux bouquins retraçant l'histoire de leur équipe de cœur. Archivistes et amoureux du Red Star, ils ont tenu à être là pour le retour dans l'antichambre de l'élite. Pierre Laporte a le sourire contenu. Costard, chemise ouverte et écharpe verte boulochée autour du cou, ce retraité est heureux d'être là. «Ca fait chaud au cœur de revoir le Red Star en Ligue 2».
 
Exilé aujourd'hui en Charente-Maritime, l'homme aux fines lunettes n'aurait manqué cette première pour rien au monde. Une passion vieille de 50 ans. «Mon premier match, c'était en septembre 1965 contre Sochaux pour la remontée en D1. Je suis de Paris, mais j'étais pensionnaire à côté du Mans. Le Red Star, c'était la carotte. Mon père me disait : "Si tu travailles bien à l'école, tu reviendras à la maison et je t'abonnerai au stade de Paris"». Pierre tient à cette appellation, l'officielle pour désigner Bauer, surnom donné par les journalistes du Parisien, du nom de la rue qui jouxte l'enceinte audonienne, la rue du Docteur Bauer.
Pierrick Cros au duel avec Faneva Andriatsima devant des tribunes clairsemées. (L'Equipe)
Pierrick Cros au duel avec Faneva Andriatsima devant des tribunes clairsemées. (L'Equipe)
«Depuis 20 ans, rien n'a bougé»
«Il faut quand même dire que ça fait bizarre d'être là. Un derby francilien dans l'Oise, il fallait le faire quand même», souffle celui qui a joué dans des équipes de jeunes du club créé en 1897. A ses côtés, son comparse, Gilles Saillant, polo vert Lacoste et écharpe autour du cou. Né à Saint-Ouen, il habite toujours à quelques pas de Bauer. Un vrai de vrai qui disserte sur cette situation rocambolesque. «C'était inéluctable, il y a longtemps qu'on se prépare à monter. Et pourtant, la municipalité n'a jamais rien fait pour aller dans le sens du Red Star. Si, pardon, ils ont fait une pelouse synthétique et un club house. Mais bon jusqu'à preuve du contraire, les supporters ne vont pas dans les clubs house. Depuis 20 ans, quasiment rien n'a bougé et malgré les projets, rien n'a abouti».
 
Le Stade de France, une réhabilitation de Bauer, une Arena sur les docks de Saint-Ouen et même une fusion avec le Paris FC proposée en 2007... Les projets et les chimères s'amoncellent. Rien n'est fait. C'est donc avec fatalisme que les amis accueillent leur club chéri à Beauvais. «Je préfèrerais être à Saint-Ouen, mais je suivrai le Red Star partout. Il y en a qui supportent un stade, d'autres un club», lance Pierre Laporte. Petite pique à peine voilée envoyée au kop des supporters audoniens, le Collectif Red Star Bauer qui a décidé de boycotter la rencontre avec un seul et même cri : «Le Red Star, c'est Bauer !»

Tout rappelle l'ASBO à Pierre-Brisson

Les chants et les encouragements du collectif ont cruellement manqué dans l'enceinte beauvaisienne et a encore rajouté au tableau de l'équipe en exil. Dès les premières minutes de jeu, une cinquantaine de Cristoliens surmotivés fait son entrée et règne en maître des lieux à coup de «US Créteil !» et de «Liberté pour les Ultras !». Christophe est surpris. Casquette ASBO vissée sur la tête, il ne comprend pas. «Notre club erre en CFA 2. Là, on leur prête notre stade et les gars ne font pas le déplacement, j'avoue que je trouve ça bizarre. Les mecs sont en Ligue 2 quand même...», marmonne-t-il. Dure réalité pour un club connu dans le passé pour sa stabilité. Aujourd'hui dépassé par le petit Chambly qui évolue en National...
La plaque commémorative en mémoire d'Omar Sahnoun. (L'Equipe)
La plaque commémorative en mémoire d'Omar Sahnoun. (L'Equipe)
Pas loin de là, Jérôme, lui, a décidé de faire le déplacement pour soutenir le Red Star : «Je pense qu'ils auront besoin de nous. C'est déjà un handicap d'évoluer à l'extérieur à 38 reprises, si en plus personne ne les pousse... Mais c'est vrai, il n'y a rien de Saint-Ouen ici.» Comment lui donner tort ? Aux alentours du stade, des stickers innondent l'entrée à coup d'AS Beauvais. Les cartons estampillés Red Star viennent simplement masquer les sponsors Errea et Conseil général de l'Oise chers à l'ASBO. Une plaque commémorative rend hommage à Omar Sahnoun, joueur qui a grandi à Beauvais et formé au club, emporté par une crise cardiaque à 24 ans en 1980 lors d'un entraînement avec les Girondins de Bordeaux. Tout rappelle l'AS Beauvais Oise.
«Combien serons-nous en janvier contre des clubs comme Bourg-en-Bresse ou Laval ?»
Sur le pré, le Red Star fait bonne figure. L'équipe de Rui Almeida développe du beau jeu qui ravit les jeunes du club, éparpillés parmi les 2 040 spectateurs présents. L'équipe audonienne se casse les dents sur des Cristoliens prêts physiquement qui n'auront pas besoin de vingt occasions pour forcer le destin. L'escouade du Val-de-Marne repart avec les trois points, le Red Star doit encaisser le coup. Certains supporters quittent le stade beauvaisien la tête basse. La saison promet d'être longue. «Ça me paraît bien compliqué tout ça, rumine l'homme à la casquette verte. Si en plus certains ont décidé de bouder, je me demande combien on sera en janvier prochain contre des clubs comme Bourg-en-Bresse ou Laval...»
 
Dans les coulisses, la conférence d'après-match des coaches se prépare : une salle aux murs jaunâtres, 14 chaises et le bruit des cars à l'extérieur vrombissent et gênent les caméramen. Thierry Froger, l'heureux vainqueur du jour, savoure la victoire et n'oublie pas de glisser un mot sur l'exil du voisin : «J'espère qu'il y aura plein d'autres derbies franciliens. Mais cette fois ci en Île-de-France. Pour moi, le Red Star, c'est Bauer». Le nouvel entraîneur du Red Star, Rui Almeida fait son entrée. Chemise cintrée, il fait l'effort de s'adresser à l'assemblée en français et s'en sort plutôt pas mal. Pour lui, la question Bauer n'a pas lieu d'être. «Quand tu arrives dans un stade, tu dois te fermer à tout ce qui est extérieur pour ta concentration, explique le technicien portugais. Ce ne sera jamais une excuse pour nous de jouer ici, même si on perd comme aujourd'hui».
Steve Marlet, Patrice Haddad et Pauline Gamerre gardent le sourire. (L'Equipe)
Steve Marlet, Patrice Haddad et Pauline Gamerre gardent le sourire. (L'Equipe)

«On supporte un club et pas son stade»

Dans les couloirs, Pauline Gamerre s'active. La directrice générale du Red Star enchaîne les allers-retours et est très surprise que certains joueurs soient passés devant la zone mixte pendant la conf de presse des entraîneurs. «Désolée, on est encore en rodage !», sourit-elle. Son message ne trompe pas. A l'extérieur du stade, le président Patrice Haddad fait les cent pas. Sous ses lunettes fumées, on peut lire la joie d'être en Ligue 2. «Si la mairie de Beauvais n'avait pas fait tous ces efforts, nous serions certainement dans la même situation que Luzenac aujourd'hui, détaille-t-il. Si nous en sommes là, c'est parce que le Red Star est freiné dans son développement sportif. Nous avons un problème de structures depuis de nombreuses années, mais personne ne réagit. Les gens concernés se disent certainement : "Ils vont redescendre, pas besoin de s'alarmer". A un moment donné pourtant, il faudra bien faire quelque chose».
 
A propos du boycott, Haddad prend un ton ferme : «On supporte un club et pas son stade. Les joueurs se sont démenés la saison passée. Ils ne méritent pas ça». Les derniers ballons sont rangés dans la remise et les cars commencent à s'éloigner pour le voyage retour vers Paris. Les joueurs du Red Star semblent pensifs à la fenêtre. Déjà la tête au prochain match face au RC Lens, à Bollaert samedi ? Une chose est sûre, toute la colonie verte sera cette fois-ci du déplacement. Vous avez dit paradoxal ?
 
Johan Tabau, à Beauvais
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