(L'Equipe)

La difficile gestion des réseaux sociaux dans le foot français

Le «Aurier gate» a mis encore plus en lumière la dangerosité des réseaux sociaux pour un sport aussi populaire que le football. Surtout quand ce n'est pas maîtrisé. FF a sondé plusieurs acteurs du ballon rond dans l'Hexagone pour tenter de comprendre et expliquer comment prévenir dès le plus jeune âge.

Comme l’impression (avec raison ?) que ce n’est plus du foot. Que la popularité et la médiatisation de ce sport que nous chérissons tous est en train de le faire basculer dans quelque chose que personne ne contrôle vraiment. Oui, aujourd’hui, les gardiens ne sont plus les seuls à jouer au foot avec les mains. Les joueurs de champ aussi, avec leur clavier et leur connexion internet. Twitter, Facebook, Instagram et donc Periscope appartiennent complètement au paysage du footballeur professionnel.

Un coup de marteau qui peut faire mal

Le triste exemple de Serge Aurier en est la preuve et vient rappeler que l’équilibre et l’image d’un club de football peut être mis en danger en une phrase, un post, une photo, une vidéo ou 140 caractères. «C’est comme un marteau, image Jean-Michel Vandamme, directeur général adjoint du Losc, ça peut être un fantastique outil de travail. Mais, de l’autre côté, vous pouvez fracasser la tête d’un mec.» C’est tout ou rien. Et le phénomène choque voire étonne. Que faire alors pour «contrôler» ce phénomène, sans mettre à mal la liberté d’expression et en sachant que l’utilisation de ces outils est à la fois privée et public. «Peur n’est pas le mot, prolonge Vandamme. Mais il y a tellement de choses où l’on permet aux gens de balancer tout et n’importe quoi. C’est dérangeant. Les joueurs sont à la fois acteurs et responsables. Mais ils sont aussi victimes dans le sens où, parfois, ils se font dézinguer. Heureusement qu’on a les reins solides et la tête bien remplie, mais on peut craquer, et parfois, même si ce sont de merveilleux outils de communication, ça peut faire très mal. Il est de notre devoir d’anticiper, d’accompagner et de prévenir plutôt que guérir. On ne réglera pas tout, mais on va essayer de limiter certaines choses

«C'est de plus en plus violent»

Les joueurs sont évidemment en première ligne. Comme toutes personnes publiques, ils sont des cibles faciles. Et à en croire Romain Danzé, défenseur du Stade Rennais, utilisateur de Twitter depuis mai 2011, plus le temps passe, plus cela empire. «Je ne tweete pas du tout par obligation. C’est avant tout une source d’information. Mais par rapport à mes débuts, ç’a beaucoup évolué, c’est de plus en plus violent et de plus en plus dangereux. Certains commentaires sont assez hard. Je n’avais pas ce sentiment-là quand j’ai commencé.» C’est dans ces moments que le self-control est importantissime. L’envie folle de répondre du tac-au-tac à une insulte est évidemment très forte. «Ca m’arrive tout le temps, confirme Romain Danzé. Mais on est obligé d’avoir de la retenue.» De la retenue, et un peu de jugeote. Car si les réseaux sociaux et la communication ont pris une large place dans la vie d’un footeux, savoir être responsable et conscient de ses mots est primordial. «On ne peut pas tout contrôler. Il faut aussi que les joueurs sachent gérer leur vie personnelle, souligne Michel Der Zakarian, entraîneur du FC Nantes, qui n’hésite pas à discuter de ces thématiques avec son staff et ses joueurs. Dans les clubs, il faut sans arrêt faire des rappels car c’est compliqué de gérer individuellement. Les réseaux sociaux sont très dangereux, on le sait. N’importe qui peut vous filmer, vous prendre en photo. Ca oblige à ne pas faire n’importe quoi

Bodmer, Jallet, Chantôme, Douchez... L'ancienne garde fait gaffe aux réseaux sociaux. Même si à l'époque, les attaques se faisaient plus rares. (L'Equipe)

Pas de flicage mais une aide pour éviter les sorties de route

Ainsi, les services communication des différents clubs professionnels n’ont jamais été autant en alertes à ce sujet. La preuve avec Romain Danzé, pro depuis dix ans en Bretagne : «L’été dernier, pour la première fois, on a eu une intervention du service com’ en stage de début de saison pour une mise en garde sur les conséquences pour le club et le joueur.» Sur la Côte d’Azur, à Nice, au sein d’un groupe qui compte énormément de jeunesse, on est attentif, tout en étant pédagogue. «Quand un joueur lance son compte, il prend l’habitude de nous en parler avant, raconte Nicolas Bernard du service communication. On ne flique pas, on donne des conseils. On est là pour les aider à être le moins maladroit
 
Quitte même à demander à un joueur de supprimer un message ? «Ca arrive très rarement, nuance Nicolas Bernard. On essaie aussi de les préparer aux insultes qui peuvent être déstabilisantes. L’objectif est de ne pas répondre et donc de donner de l’eau au moulin. On souhaite qu’ils soient préparés tout en gardant leur spontanéité et leur personnalité

«Aurier ? Pas besoin de faire de rappel»

Mais dans les effectifs, la sortie de route se fait très rare. Il n’est donc pas obligatoire de faire des rappels systématiques. «Avec les pros, ça se fait plutôt dans des discussions lorsqu’on parle de l’actu», détaille Benjamin Parrot, responsable communication et médias au Stade de Reims qui parle de devoir d’exemplarité en parlant de l’utilisation des réseaux par les joueurs. En revanche, il n’a pas vraiment prévu d’aborder le cas Aurier avec les hommes d’Olivier Guégan. «Pas besoin de faire un rappel. Chacun a compris vu l’emballement et la portée de cette affaire.» Même son de cloche à Lille, où les pros maîtrisent globalement les outils. «C’est à la demande, raconte Aurélien Delespierre, directeur marketing et communication au Losc. Ca se passe dans des conversations de tous les jours. On considère que le travail doit être fait chez les jeunes

Ne pas devenir le nouveau Sergi Guardiola

Car tout l’enjeu est ici. Dès leur quinze ans, les jeunes éparpillés dans les différents centres de formation français reçoivent des cours et des conseils pour ne pas être le nouveau Sergi Guardiola, nom de ce joueur de 24 ans, licencié par le FC Barcelone fin 2015 pour avoir posté des messages anti-catalans et pro-madrilènes il y a plus de deux ans. «On mène une action pédagogique auprès des jeunes sur les réseaux sociaux, acquiesce Stéphane Roche, directeur du très coté centre de formation de l’Olympique Lyonnais. Mais on n’a pas une personne chargée de les suivre et d’avoir une vision de ce qui s’y passe. On ne peut qu’avoir un regard extérieur parce que ça leur appartient, c’est quelque chose de très individuel.» Et même si, jeune, un message peut mettre le feu aux poudres. Il y a quelques années, un élément du centre de formation a dû plier bagage. «Ce qui est grave, c’est quand il y a déjà eu une erreur, des mises en action, de l’information et que, derrière, il y a des récidives, regrette Stéphane Roche. A un moment, on estime que, comme sur le terrain, des choses doivent être acquises. Si ça ne l’est pas, c’est freinateur pour le haut niveau.» «Ce n’est pas du tout du coaching, on cherche à avoir une discussion ouverte avec eux, assure Benjamin Parrot à Reims qui a réuni des jeunes du centre de formation et des néo-pros en début de saison. On veut leur montrer des messages qui ont pu se retourner contre leurs auteurs par le passé. Avec l’ampleur et l’impact que ça peut avoir. Il n’y aura jamais de censure, c’est juste important qu’ils prennent la mesure de tout ça, sans dénaturer la liberté d’expression

A un moment, on estime que, comme sur le terrain, des choses doivent être acquises. Si ça ne l'est pas, c'est freinateur pour le haut niveau

Tolisso avait été pris par la "patrouille" Twitter sur des tweets concernant "Danse avec les stars" en 2012. Depuis, il fait bien attention... (L'Equipe)

La délicate frontière entre sphère privée et sphère publique

Aujourd’hui, au sein d’un cursus de formation d’un futur joueur de football, la maîtrise des réseaux sociaux et de la communication dans son ensemble est quasiment abordée aussi longuement que l’histoire du club à qui les jeunes appartiennent. C’est dire. A Nice, tel un match de foot, 90 minutes sont consacrées à la sensibilisation aux risques car «ça peut fondamentalement griller une carrière», prévient Nicolas Bernard. A Lille, ce sont huit heures par an. «Ca fait partie de tout un programme pédagogique où on peut retrouver de l’éducation civique, de la nutrition, détaille Aurélien Delespierre à Lille qui pointe bien la faille principale des réseaux sociaux. C’est la frontière entre sphère publique et sphère privée qui est compliquée à gérer et à déterminer aujourd’hui. On a à la fois envie que ça reste personnel, mais quand on est une personne publique, c’est impossible. La frontière est difficile à fixer. En étant pro, on ne peut plus fonctionner comme si on était anonyme. On voudrait bien conserver cette sphère privée, mais la vie publique n’est pas compatible pour ça

«L'objectif, c'est qu'ils soient en alerte»

Même si cela fait quelques saisons que Stéphane Roche et ses équipes se rendent bien compte du phénomène, faire des erreurs fait également partie de la formation. «La force des meilleurs, c’est qu’ils doivent être capables de maîtriser et de gérer ça. Ca fait partie des évolutions. Entre treize ans et vingt ans, les erreurs font partie d’un parcours de formation. C’est à travers ça qu’on progresse. On ne leur apprend pas que du foot. On entre presque dans un cadre éducatif et ce rôle-là devrait presque être institutionnalisé dans le parcours scolaire.» Une idée que prolonge Jean-Michel Vandamme à Lille. «J’ai complètement remis l’instruction civique à l’ordre du jour. Il y a un comportement avec les autres et aux autres indispensable dans une vie comme la nôtre, surtout si vous êtes amenés à être un personnage médiatique.» «L’objectif, c’est qu’ils soient en alerte, espère Aurélien Delespierre. Qu’avant d’appuyer sur le bouton, ils se disent ‘‘Tiens ?’’. S’ils ont ce reflexe, je pense qu’on peut éviter deux ou trois choses

Une aventure dans le foot 2.0

Mais rappelons ici que l’épisode Serge Aurier est un épiphénomène. Au fil des années, les réseaux sociaux ont été compris. «On travaille en relation avec les joueurs pour gérer ça au mieux, constate Philippe Lamboley, qui s’occupe, notamment, d’Anthony Martial. Si vous regardez le nombre de joueurs sur les réseaux sociaux, et le faible nombre de dérapages, ce n’est pas une généralité. La plupart sont responsabilisés. Ce n’est pas parce qu’il y en a un qui dérape qu’il faut tout arrêter. Ca reste un lieu d’échange très important, qui fait partie de la construction du footballeur.» Comme sur un terrain, il faut être prêt à faire parler de soi, à prendre des coups et à les encaisser le plus simplement possible. Ce qui fait dire à Romain Danzé : «Les réseaux sociaux, c’est une aventure. Une fois que vous y êtes, c’est pour un moment. C’est addictif. Vous vous prenez vite au jeu. La communication et les réseaux font partie du métier maintenant.» Bienvenue dans le foot 2.0.

Timothé Crépin