v.l. Thomas von Heesen, Rainer Ernst (BFC)Fussball UEFA Pokal, Hamburger SV - Berliner FC Dynamo (WilfriedWitters/WITTERS)

Le BFC Dynamo, histoire du club de la Stasi aux dix Championnats gagnés

Dans les années 80, le club de Berlin-Est s'est construit un des plus beaux palmarès du football allemand. En profitant largement du soutien de la Stasi, la police secrète est-allemande.

«Le niveau est bien plus élevé dans la Bundesliga qu'au sein du Championnat de RDA.» Lutz Eigendorf arbore un léger sourire, la caméra devant lui se stabilise. Dans une interview pour la télévision de l’Ouest, il encourage les footballeurs est-allemands à franchir le mur de Berlin, qui se trouve derrière lui, implacable et menaçant. Eigendorf connaît bien son sujet : après avoir été un des plus grands espoirs de RDA, double buteur lors de sa première sélection internationale, il déserte, comme de nombreux compatriotes avant lui, abandonnant femme et bébé sans prévenir. Geste prémédité ou opportunité qui ne se représenterait pas ? En mars 1979, son équipe, le BFC Dynamo (BFC pour Berliner Fußballclub), se déplace pour la première fois chez le voisin honni, pour y affronter Kaiserslautern. Disposant de quelques heures de liberté après le match, le joueur esquive une session de shopping pour attraper le premier taxi et passer la frontière. La fuite remplit de fureur le président d’honneur du BFC Dynamo, Erich Mielke. «Eigendorf ne jouera jamais en Bundesliga», jure-t-il. Raté : le libéro dispute 61 matchs de Championnat en RFA.

Le ministre de la sécurité d'État est un passionné de football

La menace n’était pourtant pas à prendre à la légère ; car Erich Mielke n’est pas n’importe quel dirigeant de club. Comme dans le reste du Bloc de l’Est, les organisations sportives de RDA possèdent des noms liés aux entités qui les soutiennent : les Lokomotiv sont les clubs des institutions de chemin de fer, les Vorwärts sont les clubs de l’armée ; les Dynamo, ceux des services de sécurité (douane, police, services secrets). Lorsque Erich Mielke fonde en 1953 le SV Dynamo, qui regroupe toutes les associations sportives du domaine (380 clubs, presque 300 000 membres), il est le numéro 2 de la Stasi. Il en devient le chef en 1957, un poste qu’il ne quitte pas avant 1989. Sous son règne de terreur, la tristement célèbre police secrète est-allemande espionne, harcèle, emprisonne, torture et tue au sein de sa propre population. Le ministre de la sécurité d’État (son dénominatif complet) est un passionné de football – et pas seulement parce qu’il espère le voir «démontrer encore plus clairement la supériorité du socialisme dans le monde du sport», objectif de propagande vite exprimé par les plus hautes strates du pouvoir. En 1969, par exemple, le Politburo choisit de concentrer ses efforts sur les sports olympiques largement pourvoyeurs de médaille (athlétisme, natation, aviron…), les classant dans un groupe de priorité 1. Le football, prédestiné lui au groupe 2, se voit surclassé grâce à l’entregent de Mielke.

Dix Championnats de suite

Berlinois de naissance, Mielke veut faire du Dynamo Berlin (le club ne prendra le nom de BFC Dynamo qu’en 1966) l’étendard de ladite supériorité sportive. Autant par attachement que de par son positionnement stratégique dans la capitale divisée. L’historienne allemande du sport Jutta Braun explique : «Je ne dirais pas que Mielke s’est servi du club pour étendre son influence. À l’inverse, il a utilisé celle-ci pour maintenir le BFC au sommet.» Ainsi, en 1954, le Dynamo Dresde, alors meilleur club du pays, est tout bonnement expurgé de tous les joueurs de son équipe première, déménagés par le pouvoir pour garnir les rangs de l’homologue berlinois. Le début d’une rivalité ardente entre les deux formations.

«21 mai 2000 : l’ancien chef de la Stasi Erich Mielke meurt à Berlin. Voici ma photo préférée de lui, tenant des souvenirs de son Dynamo Berlin tant aimé.»
 
Les succès mettent pourtant du temps à venir. Dresde paye d’abord le contrecoup de la perte de ses joueurs, et erre jusqu’en quatrième division… avant d’opérer une remontée fantastique et devenir le plus gros club du pays dans les années 1970. Pour le BFC, sur la même période, rien de mieux que trois deuxièmes places en Championnat d’Allemagne de l’Est (1960, 1972, 1976) et une coupe nationale en 1959. Vexé, Erich Mielke s’implique chaque année un peu plus dans la gestion du club. Alors que les joueurs de Dresde fêtent le titre 1977/78 dans leur vestiaire, il remplace le traditionnel discours de félicitations par un avertissement : «C’est maintenant le tour du BFC Dynamo.» Promesse tenue : ses protégés – Mielke donne fréquemment du «mes garçons» aux joueurs berlinois – gagnent le Championnat l’année qui suit. Puis encore les neuf d’après ! Les supporters du club, réputés violents, «avec les hooligans les plus radicaux de RDA» selon Jutta Braun, sont aux anges. Un succès extraordinaire qui ne se transpose pas en Coupe d’Europe des clubs champions. Le club échoue au mieux en quarts de finale, butant sur des mastodontes du début des années 80 (Nottingham Forest, Aston Villa, Hambourg, Roma).

Arbitrage, dopage, espionnage

Ces dix Championnats consécutifs ne s’obtiennent pas sans heurts et polémiques. «Nous avions la meilleure équipe, avec des joueurs exceptionnels», juge avec le recul Jörn Lenz, ancien joueur et actuellement membre du staff technique, à CNN. Avant de concéder : «Peut-être que nous avions un petit bonus dans un coin de la tête des arbitres.» Un petit bonus qui amène tout de même les supporters adverses à brandir des banderoles telles que «Bienvenue au BFC Dynamo et à ses arbitres». Buts hors-jeu, penalties inexistants, cartons et suspensions iniques ; le champion bénéficie des largesses d’hommes en noir dont la carrière, et notamment la permission de se déplacer pour aller siffler sur des matchs internationaux, dépend du bon vouloir de la Stasi. Au point que la machinerie semble parfois trop grossière : lors de la saison 1984/85, une commission est mise en place par la fédération nationale de football afin d’enquêter sur «la question de la performance des arbitres», comme l’indique le titre du rapport. Conclusion : la mansuétude arbitrale envers le Dynamo endommage sa réputation, et engendre des tensions entre joueurs en équipe nationale. Pour autant, l’acmé est atteint l’année suivante, avec l’affaire dite du penalty de la honte, accordé à l’équipe dans les arrêts de jeu d’un match mal engagé. Pour apaiser la vive colère des supporters adverses, on désigne un coupable facile. L’arbitre du match, qui se trouve être un «Collaborateur Officieux de la Stasi» (un citoyen informant la police secrète sans pour autant travailler directement pour elle), est suspendu.

Une autre aide, médicale cette fois, est aussi soupçonnée. «Les preuves de dopage sont compliquées à trouver dans le football en général, éclaire Jutta Braun. Le dopage a toutefois été démontré, jusque sur le plan judiciaire, sur les athlètes et nageurs du SV Dynamo, un peu partout en RDA.» Pour les joueurs du BFC Dynamo, le culte de la performance s’accompagne aussi bien d’avantages que de pressions. Jutta Braun encore : «Dans les top clubs comme le BFC, le Dynamo Dresde ou le Carl Zeiss Iéna, en théorie tous les joueurs avaient un emploi dans l’armée ou à l’usine, mais étaient en fait professionnels et recevaient des primes informelles. Les meilleurs joueurs obtenaient voitures et appartements sans attendre autant que le citoyen lambda. On peut dire que le football était un îlot capitaliste au milieu de l’état socialiste. Le prix à payer pour ces privilèges était d’être surveillés par la Stasi, et parfois d’être amenés à s’espionner entre eux, car Mielke craignait particulièrement les fuites vers l’Ouest.»

Eigendorf décède à 26 ans après un accident de voiture

Cette fuite, Lutz Eigendorf y parvient pourtant en 1979. En RFA, l’ancien espoir talentueux se perd peu à peu, se concentre plus sur les loisirs que le football. Le 5 mars 1983, quelques jours après son interview narquoise devant le mur de Berlin, Eigendorf dîne avec des amis au restaurant. Sur le chemin du retour, il perd la maîtrise de sa voiture, percute un arbre puis est emmené d’urgence à l’hôpital. Il décède deux jours plus tard de ses blessures, à 26 ans.

«Le journaliste Heribert Schwan a tenté de reconstruire ce soir de 1983, et comment la Stasi a mis en scène l’accident, dans le livre 'Mort d’un traître'. Permettez-moi un message : un mur ne résout jamais un problème, il le rend encore plus grand.»
 
La police conclut à l’accident, du fait des 2,2 grammes d’alcool dans le sang. Un taux énorme qui étonne les clients du restaurant, qui affirment avoir vu Eigendorf ne boire qu’une ou deux bières. Plusieurs années après, un journaliste allemand fouille les archives de la Stasi et fait le point : depuis son départ, Lutz Eigendorf n’a cessé d’être traqué. Karl-Heinz Felgner, un de ses bons amis rencontrés à l’Ouest, rapportait ses faits et gestes de l’autre côté du mur. Un agent de la Stasi a séduit la femme du joueur et l’a épousée, restant à l’affût d’un appel éventuel de l’ex-mari envers sa famille laissée au pays. Un autre agent, chargé de la surveillance du joueur, a reçu une prime exceptionnelle le jour de sa mort. Et il y a ces annotations, trouvées dans un dossier : «L’air évanoui ? Ébloui, Eigendorf.» L’empoisonnement, et l’éblouissement (par un allumage soudain de phares devant sa voiture) sont suspectés. En 2010, Felgner déclare avoir accepté un contrat pour tuer Eigendorf, mais ne pas l’avoir rempli. Réel accident ou complot ? Le manque de preuves formelles laisse la question ouverte. Mais la raison de la traque est clarifiée par Felgner : «Il jouait pour le club favori d’Erich Mielke, et s’en était échappé illégalement.»

Mielke garde donc la main sur la destinée du BFC Dynamo, dans les succès sportifs comme dans la terreur. Du moins, jusqu’à ce que l’intensité des soubresauts politiques ne fassent passer le football au second plan. Après le dernier titre berlinois de 1988, le Dynamo Dresde du jeune Matthias Sammer et le Hansa Rostock gagnent les deux ultimes Championnats d’Allemagne de l’Est. Puis les deux clubs participent à la première Bundesliga réunifiée de l’Histoire ; pas le décuple champion, qui est envoyé en troisième division. Il ne s’en est pas remis depuis : après avoir provisoirement changé de nom pour FC Berlin dans les années 1990, le BFC Dynamo occupe actuellement le milieu de tableau de Regionalliga, le quatrième échelon national. L’ancien club de la police secrète a appris à vivre dans l’ombre.

Erwann Simon