Red Bull. (F.Faugere/L'Equipe)
Ligue Europa

Leipzig-Salzbourg : un drôle de match en questions

Par le plus grand des hasards, le RB Leipzig et le Red Bull Salzbourg sont tombés dans la même poule en Ligue Europa. Un match qui donne des ailes, forcément, entre deux équipes alimentées par la multinationale Red Bull, et qui suscite énormément d'interrogations.

Red Bull versus Red Bull ?

Ce n'est un secret pour personne : le RB Leipzig et le Red Bull Salzbourg sont deux cousins, deux frères même. Et il suffit de jeter un coup d'oeil aux logos, aux équipements (tous fournis par Nike) et à tout ce qui touche au merchandising pour le comprendre. À son actionnaire, aussi, le géant de la boisson énergisante Red Bull, qui s'est lancé dans le football il y a quelques années après des essais concluants dans les sports extrêmes ainsi qu'en Formule 1.

Le RB Leipzig et le Red Bull Salzbourg sont les deux vitrines du projet de la multinationale. La donne administrative reste pourtant plus compliquée, et Red Bull s'emploie habilement à contourner les règles. En Allemagne, surtout, où la législation interdit à une entreprise de donner son nom à un club de football. Pas de problème, Red Bull se transforme en RB et signifie RasenBallSport (sport de balle sur gazon en allemand). Et quand la ligue estime que le logo ressemble trop à celui de la marque ? On enlève un peu de couleur, on change la typographie (voir ci-contre). Autre donnée spécifique outre-Rhin, un investisseur ne peut détenir au maximum que 49% des actifs d'un club, les 51% restants devant être entre les mains des membres du club. Aucun souci pour Red Bull, qui a mis à la tête de Leipzig une association à but non lucratif, dont la totalité des membres (une vingtaine) est employée par... Red Bull.
Et comme l'expliquaient nos confrères de SFR Sport en novembre 2017, le club a également augmenté le prix de l'adhésion à 800€ (contre 60€ en moyenne en Allemagne). De quoi dissuader pas mal de monde et permettre à Red Bull de conserver un contrôle total sur le club. En bref, la firme autrichienne se module au règlement, tout en tâchant de conserver un contrôle total sur ce qu'il se passe à Leipzig, tout comme à Salzbourg, où, comme on le verra plus tard, les stratégies administratives sont encore différentes pour pouvoir permettre aux deux clubs de jouer les mêmes compétitions. Et ce jeudi, en ouverture de l'exercice 2018-19 de Ligue Europa, c'est bel et bien à un «Red Bullico» que les téléspectateurs auront le droit d'assister...

Deux maisons, une seule méthode ?

Si l'on s'en tient au terrain, la stratégie mise en place par Red Bull s'est en quelque sorte calquée sur la plus grande réussite de la firme : la Formule 1. L'écurie Red Bull, la plus prestigieuse, pourrait s'apparenter au RB Leipzig, tandis que la scuderia Toro Rosso, elle, trouverait son reflet dans le Red Bull Salzbourg. Deux dernières entités plus modestes, laboratoires pour y faire pousser des jeunes talents (Sebastian Vettel trouvant un semblant d'alter-ego chez Naby Keita, si on peut dire...) promis à un bel avenir, qui signeront plus tard pour la maison mère (*). La clé de la stratégie Red Bull se trouve d'ailleurs là, chez les jeunes, avec une moyenne d'âge plus vingtenaire qu'ailleurs et des minots à fort potentiel, dont quelques Français. Et pour mettre en oeuvre ses ambitions, Red Bull ne lésine pas sur les moyens. «Ce que je veux, quand j'investis quelque part, c'est être responsable de A à Z, du succès ou de l'échec», racontait Dietrich Mateschitz, co-fondateur de la marque aux deux taureaux, à L'Équipe. Ambitieuse, l'entreprise s'est aussi vite adaptée au marché des transferts version junior, avec des méthodes agressives et des primes à la signature mirobolantes.
À nos confrères de 20 minutes, Eric Hely, directeur du centre de formation de Sochaux, racontait : «Red Bull ? Ils ne respectent rien. Ils ne nous respectent pas, nous, les clubs. Ils ont négocié directement avec le joueur (Ibrahima Konaté, ici), sans jamais dialoguer avec nous. Nous, ça faisait un an et demi qu'on discutait, qu'on lui avait proposé son premier contrat pro. Il y a un nouvel agent qui est arrivé en cours de route... Ibrahima attendait, soi-disant il réfléchissait. En fait, c'était purement financier ! Au final, il est parti libre, et Leipzig a seulement réglé l'indemnité minimum de la FIFA, trois fois rien !» Une stratégie qui implique de grosses primes, de gros avantages et certains dégâts. Et qui a commencé il y a déjà quelques années. En 2015, Ousmane Dembélé, pépite du Stade Rennais à l'époque, s'était vu offrir un premier contrat pro XXL par Salzbourg et affréter un jet privé pour atterrir en Autriche. De là, il aurait pu progresser dans un environnement propice, avant d'aller vaquer chez le grand frère et de faire profiter de son talent à Red Bull, qui aurait récupéré un joli pactole, l'un des buts finaux de la marque.

Un cas inédit ?

Leipzig-Salzbourg, ce jeudi, reste l'un des cas inédits des dernières Coupes d'Europe. Une confrontation qui interroge forcément, avec le même mécène pour les deux clubs, et des institutions qui restent discrètes (voir plus bas). Pourtant, d'un point de vue global, ce conflit d'intérêt n'a rien de si exclusif pour le football. On se souvient, par exemple, que l'Atlético de Madrid a vendu Yannick Carrasco en février 2018 au Dalian Yifang, club détenu par le groupe Wanda, impliqué dans l'actionnariat madrilène et dans le naming du tout récent Wanda Metropolitano. C'est aussi des cas de figure que l'on retrouve ailleurs qu'avec Red Bull, et dont l'UEFA pourrait se tracasser dans les prochaines années avec la multiplication des clubs filiales. Le Manchester City Group, par exemple, est propriétaire à 44% du club de Gérone en Espagne, qui, au vu de ses ambitions, de son jeu léché et de ses performances, pourrait prétendre à un exploit pour atterrir en C1.
Même chose pour Monaco et le Cercle Bruges, Chelsea et le Vitesse Arnhem ou encore l'Udinese et Watford, deux clubs détenus par la famille Pozzo. Et si l'écart sportif de tous ces clubs est bien moindre qu'entre Leipzig et Salzbourg, deux clubs qui ont au moins atteint les quarts de finale de Ligue Europa l'an passé, les cas de figure ont des chances de se multiplier. Et le parallèle, lui, peut aller encore plus loin avec le groupe de l'Olympique de Marseille cette saison. Qui affrontera l'Apollon Limassol, l'Eintracht Francfort et la Lazio, trois clubs influencés de très près ou de loin par les super-agents Pini Zahavi et Fali Ramadani. Les fans n'ont pas fini de se tirer les cheveux et d'y voir une augmentation des conflits d'intérêts.

Et l'UEFA, dans tout cela ?

C'est la grande question que tout le monde se pose : comment deux clubs au conflit d'intérêt évident peuvent-ils être autorisés à jouer la même compétition, et surtout cette saison, où ils vont s'affronter par deux fois ? L'UEFA, censée endiguer ce genre de problème, a préféré jouer la carte d'une approche très souple par rapport à Red Bull. En juin 2017, la plus grande instance du football européen autorisait les deux clubs à participer à la Ligue des champions. Une décision qui intervenait «à la suite d'une longue enquête et après des modifications dans la structure de gouvernance des deux clubs.» Car si Leipzig s'est efforcé de respecter les règles allemandes (voir premier paragraphe), Red Bull s'est occupé de Salzbourg pour éviter la disqualification. Pour les compétitions européennes, le club répond désormais au nom de FC Salzbourg, a changé de logo et a apporté tout un tas de modifications dans son organigramme.

Si l'équation n'a rien de simple, Red Bull s'est en quelque sorte désengagé de Salzbourg. Sur le papier, oui, car il en reste le plus grand sponsor. Sponsor, mais pas propriétaire... C'est là que la différence s'est faite, avec un actionnariat direct à Leipzig et un contrat de sponsoring à Salzbourg. Le tour est joué, les règlements contournés et l'UEFA ne trouve rien à y redire malgré des phrasés clairs dans son règlement («Aucun club participant à une compétition interclubs de l'UEFA ne peut directement ou indirectement détenir un quelconque pouvoir dans la gestion, l'administration et/ou les activités sportives de tout autre club participant à une compétition interclubs de l'UEFA»). Red Bull, lui, par le biais de ses deux clubs, peut sereinement continuer son entreprise et sa conquête du football, pour étendre son image de marque et réaliser de belles plus-values. Et vendre, peut-être aussi, encore plus de canettes bleues...
(*) Depuis que Leipzig a acquis son statut professionnel en 2013, pas moins de treize joueurs ont signé en provenance de Salzbourg, dont Dayot Upamecano et Naby Keita. Bernardo, latéral gauche brésilien, est quant à lui passé par les deux clubs, mais aussi le Red Bull Brésil, fondé en 2007. À noter que l'entreprise détient un quatrième club, les Red Bulls de New York, ex-formation de Thierry Henry.
Antoine Bourlon
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