Michy Batshuayi, officiellement joueur de Chelsea. (DR/Chelsea)
Économie

Ligue 1-Premier League : les vases communicants

Notre rubrique économie s'intéresse cette semaine aux finances de la Ligue 1 et de la Premier League, qui sont étroitement liées.

La lecture des données comptables de la L1 et de la Premier League pour le compte de la saison 2015/16 (dernier exercice comptable clos) pourrait donner le sentiment trompeur d'une amélioration considérable de la situation économique des clubs français et alarmer sur celle des clubs de Premier League. En effet, après huit saisons dans le rouge, la L1 affichait un résultat net cumulé positif de 20,5 millions d'euros. A l'inverse et dans le même temps, après deux années de bénéfices, la Premier League annonçait un déficit de 110 millions de Livres (soit un peu plus de 128 millions d'euros au taux de change actuel) avant impôts. Toutefois, derrière cette photographie, une analyse plus détaillée et comparative des finances de la L1 et de la PL apporte des éléments intéressants quant à la santé financière de ces deux Championnats.

L1 : perte d'exploitation et transferts-dépendance inquiétantes

Contrairement à ce que l'annonce d'un bénéfice de plus de 20 millions d'euros pourrait laisser croire, tout ne va pas bien dans le meilleur des mondes pour notre chère L1. Car dans le même temps, cette dernière a affiché une perte d'exploitation colossale. Hors transferts de joueurs et soutien des actionnaires (via des abandons de comptes courants), les 20 clubs de l'élite ont en effet perdu au total plus de 317 millions d'euros. Un niveau de pertes proche de celui observé à l'occasion de l'exercice 2013/14. Ceci est le résultat d'une croissance des produits (bien !) largement moins importante que la croissance des charges (pas bien...) : les recettes d'exploitation (droits TV, billetterie, sponsoring et autres produits) n'ont en effet augmenté "que" de 4,7% quand les charges d'exploitation (essentiellement la masse salariale mais aussi les frais d'organisation des rencontres) ont connu une envolée de +8,1%. Dès lors, le salut de la L1 est une nouvelle fois passé par le recours aux modes de financement alternatifs : transferts et soutien des actionnaires.
Outre les droits télé, la Ligue 1 s'avère aussi et depuis de nombreuses années largement dépendante des revenus de transferts.
En effet, si la "télé-dépendance" du football français a souvent été soulignée -à juste titre- par les observateurs avisés de l'économie du sport business, la L1 s'avère aussi et depuis de nombreuses années largement dépendante des revenus de transferts. Chaque année, les clubs, qu'ils soient de L1 ou de L2, espèrent ainsi pouvoir "vendre des joueurs" -vocable impropre dans la mesure où on ne peut légalement pas vendre des êtres humains– afin de rétablir une situation comptable largement dégradée. Le résultat des opérations de mutations (différentiel entre les ventes de joueurs enregistrées sur l'exercice et la valeur nette comptable des contrats) s'est ainsi établi au niveau record de... 381,1 millions d'euros, soit près de deux fois le montant observé lors de l'exercice 2014/15. Un résultat exceptionnellement élevé qui a permis de limiter le recours aux actionnaires, le solde des abandons/créances ne s'étant établi qu'à 4,1 millions d'euros (loin des 115 millions de l'exercice 2013/14).
On pourrait bien évidemment se réjouir du fait que les clubs français parviennent à aussi bien vendre à l'étranger les talents produits au sein de nos centres de formation (ou ceux venus se post-former en France). Mais cela nous apparaît plus comme une faiblesse et un risque potentiel à long terme, notamment car cela ne peut que témoigner d'un triste constat de l'impossibilité de retenir nos meilleurs éléments face à la concurrence économique des grosses cylindrées européennes ou des nouveaux venus chinois. Avec à la clé un potentiel affaiblissement sportif des équipes françaises, la formation étant par nature aléatoire et les recrutements pouvant ne pas s'avérer toujours fructueux. D'autre part, sur le strict plan économique, loin de l'optimisme ambiant suite à l'annonce d'un résultat net positif de 20 millions d'euros, les données de l'exercice 2015/16 ne font que confirmer que cette embellie pourrait ne pas s'avérer durable et que la seule voie d'équilibre économique (avant une hypothétique flambée des droits TV) reste le marché des transferts.

Premier League : excédent d'exploitation et anticipation de croissance

Quelques semaines plus tard, le cabinet Deloitte publiait une étude sur l'économie de la Premier League. Celle-ci faisait état d'une croissance considérable des revenus des clubs anglais (3,6 milliards de livres, +9%) grâce notamment aux nouveaux accords commerciaux signés par certains clubs (ManU et City entre autres, à qui l'on doit la moitié de cette augmentation de revenus). Comment dès lors expliquer le dérapage des clubs anglais en termes de résultat comptable et faut-il s'inquiéter ?
Une croissance extrêmement importante des masses salariales qui se sont établies à 2,3 milliards de livres (+12%).
Sur le premier point, la Premier League semble avoir (très) largement anticipé la croissance annoncée de ses revenus télévisuels avec l'entrée en vigueur des accords 2016/2019. Conséquence : une croissance extrêmement importante des masses salariales qui se sont établies à 2,3 milliards de livres (+12%). Mais aussi des recrutements très onéreux avec une balance des transferts largement dégradée -400 millions de livres... Pour le plus grand bonheur des clubs... français dont la Premier League constitue le client favori : d'après le dernier rapport du CIES sur les expatriés dans le football, 107 Français évoluaient en Premier League (soit 14% des joueurs français évoluant à l'étranger). Il semble donc bel et bien y avoir eu un effet de vases communicants entre les clubs anglais et les clubs français, les dépenses et le déficit des uns (Premier League) constituant les revenus et le bénéfice des autres (L1)...
Sur le second point, il ne faut sans doute nourrir aucune inquiétude quant à l'avenir des clubs anglais pour au moins deux raisons. Tout d'abord car les 20 clubs de l'élite ont affiché un résultat d'exploitation largement excédentaire en 2015/16, ce qui signifie donc que les "difficultés" sont plus conjoncturelles -et temporaires- que structurelles. Ensuite car les nouveaux accords télévisuels sont entrés en vigueur en 2016/17, ce qui laisse présager un retour à l'excédent dès cette année. Et ce d'autant plus que les déménagements de certains clubs dans de nouvelles enceintes à plus ou moins court terme (West Ham, Tottenham, Liverpool) devrait aussi se traduire par une hausse assez conséquente de leurs revenus matchday. La morale de cette chronique ? Un résultat net comptable légèrement positif peut cacher une situation économique précaire quand un déficit assez conséquent peut ne susciter aucune inquiétude...
Christophe Lepetit, suivre @ChrisLepetit
Economiste du sport au Centre de Droit et d'Economie du Sport de Limoges. Spécialiste de l'économie du sport professionnel en général et du football en particulier.
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